Jeunesse dans une ville normande

Voici deux extraits du récit que j’ai écrit en 1981 aux éditions du Seuil.

« Ce jour-là, des milliards de flocons avaient enrichi la ville d’une armure gothique. Les platanes du Grand Cours formaient des voûtes, des arches, des ponts, des passerelles .La Prairie, juste en face, une nappe blanche légèrement saupoudrée de gel et d’eau sucrée..Vaucelles ressemblait au Kremlin, et, la rue de Falaise, c’était la pente du Ventoux. De hautes et frêles ciselures harnachaient la cour de récréation : les enfants perdaient la mémoire.

Du côté de Saint-Jean, le blizzard tourbillonnait. Les statues des saints, les échafaudages, les saillies de la tour, grenouilles et gargouillis, devenaient branches et ramures, stalactites et micas, glaciers, et par vagues, la neige fourmillait, apportant l’oubli et ses points noirs. Je pensais à ceux qui pêchaient congre, le lieu, la sole dans les eaux boueuses de la Manche, là, où des trainées de sang subsistaient.

Un crépitement grisâtre s’abattit sur les vitrines paternelles et brusquement la nuit fut là. Intacte, solide, franche, froide, transparente. Un vrai cristal. »

 Extrait chapitre 13

« Une ville, une simple ville va être bombardée. Des gens vont disparaitre. Ce sont des gouttes de pluie sur une vitre, un immeuble devient mou comme de l’eau, quelque chose qui s’étoile avec du sang, du vrai sang salé :trottoirs, escaliers, paquets de cigarettes, poches de veston, magazines, bocal de poissons rouges clavier d’une machine à écrire, serviette-éponge.

Une fois de plus, les bombes volent dans le ciel et restent calmement suspendues avant de se précipiter sur le tambour des toits. Le silence est tout à fait émouvant, il dure un laps de temps très court puis tout devient chaud, brûle, déforme .De la paille flambe sur un parquet. Un mur devient un trou de ciel bleu, une route se met à vibrer. La plaine n’a jamais eu si chaud. Haleine qui noircit le pare-brise.Il y a des arbres qui forment des torches au soleil, des intérieurs de tramways éclatent comme des broussailles.
Sifflements aigus. Pétarades de munitions. Roulements de grosse caisse de la DCA, puissants jets de terre sur la véranda. Salle à manger ensevelie avec son mobilier Henri II. L’époque se mêle de boue et de ciel ,de lames de parquet et de vaisselle fleurie, de morceaux de douille et de bagages carbonisés.

Il y a un hibou empaillé dans une nursery, qui bascule et vacille, et finalement reste debout sur son armoire vitrée. Il y a des porte-fenêtres qui s’ouvrent toutes seules. Il y a un interminable tintement de verre cassé qui tombe en pluie des étages supérieurs et rebondit sur les tôles ondulées d’un hangar. Chemises froissées qui drapent la cime d’un hêtre, morceaux de bakélite du téléphone ou pommes de terre qui finissent de rissoler sur le capot d’une voiture.

Ce n’est rien au fond. L’histoire du monde en a vu d’autres. Quelques lignes dans une encyclopédie. Un après-midi de Juillet 44.Un point fumant dans un ciel bleu. Des jeunes filles marchent le long d’un grillage et tiennent leur maillot de bain enroulé dans une serviette. Il y a un employé des postes qui dort dans les dunes. Un cheval pisse dans un herbage. Au loin, le bourdonnement de guêpe disparait au-dessus de la mer, ces avions qui parfois battent des ailes avant de descendre en rang, en quinconce, miaulements de moteurs  vers cette terre soignée et dessinée comme une carte routière. »

Extrait du  chapitre 26 de « Jeunesse dans une ville normande » de Jacques-Pierre Amette, Editions du Seuil 1981.

« Tout le monde écoutait Radio Paris, Radio Londres, Bruxelles ou les émissions d’outre-mer. Donc, mon père avait essaimé, vendu,  réparé les trois quarts du matériel radio. Il m’emmenait en Juvaquatre. Je restais parfois une heure à contempler la mer, derrière le volant de la camionnette. Il y avait un blockhaus avec des morceaux de ferraille autour. Il s’appuyait sur une colline de sable. »ça s’appelle une dune, disait mon père. Répète : une dune ! » Les mouettes rôdaient dans le ciel bleu Des franges d’un gris sale couraient sur la mer, disparaissaient, s’étalaient, s’évanouissaient. Un drôle de jeu. Parfois un nuage formait une grosse ombre, le blockhaus grandissait, devenait cube et la foret d’herbe, couchée par le vent, formait une toison violette. De là, on voyait aussi des barbelés, chevaux de frise, cabines de bain arrosées de balle, très écumoires, et dans l’arrondi de la baie, quelques bâtiments clairs, des hôtels trois étoiles qui avaient subi un drôle de coup d’arrosoir. Mon père s’étendait sur la plage, il lançait des galets aux mouettes ou trainait des lambeaux de varech. Il me montrait  une maisonnette avec un crépi vert pistache et me disait : Tu vois, c’est ici qu’habite Louis Gonec. Il a un vieux Philips huit, lampes avec un cadre incorporé.il peut presque écouter l’Amérique, Roosevelt, Radio Berlin. Dans son garage il a un établi, sur l’établi il a des pots de peinture et dans les pots de peinture, il a de pleines poignées de vertèbres. Vertèbres plus anguleuses, régulières, en alignement, des parachutistes de la troisième aéroportée. Les pots étaient ainsi remplis d’osselets humains, canadiens, texans, saxons et gallois, les uns dans les pots bruns, d’autres dans des boites à biscuits bretons .Les habitants des plages avaient plutôt gardé un morceau soyeux de parachute, des sacoches US Army, des débris de chenillettes ou des douilles d’armes automatiques..

Chapitre 5. »jeunesse dans une ville normande »

33 commentaires sur “Jeunesse dans une ville normande

  1. Un zeste de glamour avec Match : « Lorsque la troisième vague d’assaut le jeta sur le sable, le 6 juin 1944, à 6 h 30 du matin, la mer était rouge sang. Le nom d’« Easy Red » qui désignait son secteur sur la plage d’Omaha, prenait soudain tout son sens. Samuel Fuller avait fait l’Afrique du Nord et la Sicile avec Patton, il fera la Normandie avec Bradley. Blessé en août 1944, il se battra encore dans les Ardennes, en Allemagne, terminera la guerre en libérant le camp de concentration de Falkenau, en Tchécoslovaquie. Mais rien ne lui fera jamais oublier ces trois heures passées sur une plage, avec la seule protection des cadavres. »

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  2. (Bauer : celui qui scande “éteins la lumière !” par le hublot du cargo allant de nuit ; non le lumineux criminologue.)

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  3. @ JL, Toute la criminologie chrétienne ou scientiste a échoué à criminaliser « la guerre », comme objet d’étude idoine.. à moinss d’en faire une métaphore, genre « guerre à la drogue », « guerre au crime », etc…

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  4. « Qu’elle soit nécessaire, ou même justifiée, ne croyez jamais que la guerre n’est pas un crime. »

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  5. Quelques mots piqués dans En route pour la victoire, en mémoire de tous ces voyous sortis des prisons (Sing Sing !) du nouveau monde pour débarquer en Normandie le D Day de 44 : « Les canons de 14 pouces du Texas projetaient un éclair loin du navire, comme de la porte d’un haut-fourneau. Puis un nuage de fumée brune et jaunâtre se formait, s’étendait jusqu’à nous, et le choc du recul nous frappait, cognant sur nos casques, frappant notre oreille comme un coup porté avec un gant pesant et sec. Sous leur casque d’acier, ils avaient l’air de piquiers du Moyen-âge auxquels un monstre étrange et incroyable serait venu en aide en pleine bataille. »

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  6. sauvage google rock ? -… je crains qu’elle te reste un brin sur les bras et, hélass, sans biftons !… avec just’1 rameau pour te bénir… Veux-tu son adresse ou son imèle ? Allez j’te la donne bin volontiers pour une bonne poilade de pâk avekelle, jmb !

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  7. la laisse pas tomber, boug’ hein : t’es le seul avec mister court !…

    who..chkidnape ta mère et chdemande une ran-çon..(who)..la vie est belle mais sans le teuchi elle est vilaine (officiel)..et à paques on cherche les biyets pas les pièces

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  8. Ces temps-ci, des patients bien portants, ce sont des patients vaccinés et en vie ; notamment pour en savoir un peu plus que « presque rien » de leurs « brancardières »

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  9. Merci pour la minute de lecture additionnelle, Paul Edel. Les dunes et les blokhaus.

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  10. @ et je suis presque reconnaissant à macron d’être un con dans l’honnête moyenne…
    -> t’es un drôle de citoyen, toi, jmb :… jamais là où on t’attend pas… Dur à cerner dla noix, mais ça fait ton charme, hein ! Epi, t’es fidèle, car von traube, ki s’en souvint ?!… have you des news de bonn’clolop ? afile un mauvais koton à rouen, dasn son F1…, la laisse pas tomber, boug’ hein : t’es le seul avec mister court !…

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  11. oui aujourd’hui faut préserver la biodiversité des êtres humains, c’est la nouvelle symphonie pastorale macronique

    la santé est dvenu un enjeu patriotard et himpérialiss..les plus cons d’entre les plus cons du monde c’est dze guardian..flabbergasted qu’il aurait dit vontraube..et je suis presque reconnaissant à macron d’être un con dans l’honnête moyenne

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  12. l’amitié américano-allemande a précédé la française

    et pas qu’un peu..mais quelques mois d’écart suffisent a rendre une autre musique:tes propres mots..et leur dénazification ne se fra jamais..patton s’emmerdait copieusement en temps de paix et il ne s’en cachait pas..la dernière c’est celle de philip johnson..dpuis les années 30 lui..freunde!..on lsavait mais pas tous ces gauchos de niouillorc city sur ludsonne qui crache sur sa tombe..ça doit réjouir meussieu courte

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  13. @ hach biopowère quil aurait dit foucald,
    oui aujourd’hui faut préserver la biodiversité des êtres humains, c’est la nouvelle symphonie pastorale macronique,… kilorédi B. L’atour (de Mobourg) à propos des drones de frappes. Un excellent roman à ce sujet, de Grégoire Chamayou,je crois que vous l’avez bien lu, jmb ! Avait un brin la nostalgie pour les arts de la guerre issus de la config. du traité de Westphalie, avant les boucheries du 20e… etchétérak… Bàv,

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  14. Patton a fait la fête avec la Dietrich en 44, dear Bougreau, l’amitié américano-allemande a précédé la française.

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  15. et l’on ne sait presque rien sur elles au P.C. de la rue Caponière

    .. »on »..pas leurs malades..pardon les patients..c’est cqui compte qu’il dirait polo..c’est comme le covid langoncet..les biens portant qui veulent en découde compte les stock de vaccin de leur pays comme leur division..hach biopowère quil aurait dit foucald

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  16. tention dirfilou..à pas confonde la totaler krieg havec les dégats totaux du camp d’en phace..et c’est si dans ton camp qu’elle est pas total qu’elle est chirurgical..tsais bien..c’est comme la pornographie..c’est lerotisme des fils de pute du camp d’en face quil disait paton

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  17. Langoncet, la guerre totale, aveugle, semble favoriser la littérature. Les frappes chirurgicales n’intéressent personne.

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  18. Relevé dans  » l’indispensable « Caen pendant la bataille », témoignages recueillis à chaud par André Gosset et Paul Lecomte du journal « Normandie » . publié en 1946. » :

    « Les Ambulancières
    Elles n’étaient pas de Caen et elles en sont reparties. Elles n’avaient pas le temps de faire de littérature sur leur livre de bord, qui est d’un laconisme désespérant, et l’on ne sait presque rien sur elles au P.C. de la rue Caponière. »

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  19. Le bombardement de Dresde a été évoqué sous l’article précédent ; ainsi que celui de Varsovie. Toutes les villes bombardées au cours des guerres du XXème siècle se ressemblent. Depuis, on a inventé les frappes chirurgicales.

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  20. En route pour la victoire qu’il a soufflé aux douze salopards, l’Ernest. Azimut sur le Ritz

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  21. Et à Coventry, bouleversement devant la Cathédrale éventrée, à ciel ouvert, avec sur l’ autel une croix de clous fondue venant de l’ enfer de Dresde, ville aujourd’hui quasi reconstruite à l’ identique pour l’essentiel.

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  22. Paul Edel, juste témoignage; les années 45 et 50, livres et films, donnaient encore ces témoignages discordants, progressivement écartés et oubliés ensuite. A Dresde, la foule réfugiée dans l’église Notre Dame a péri brûlée par la fonte des orgues Silbermann, facteur d’orgue strasbourgeois, liquéfiées par les bombes anglaises. comme dit Bougreau, quelques mois d’écart suffisent à rendre une autre musique.

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  23. les anglo canadiens dans Caen distribuaient Chocolat et chewing-gum aux jeunes, aux enfants.. .. aux caennais… déconcertés

    né quelques mois plus tard t’aurais ptête fait batteur dans les chaussettes noires avec dirfilou à la basse polo..mais en écrivain t’as sauvé l’honneur de la famille..respect

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  24. Des gens vont disparaitre. Ce sont des gouttes de pluie sur une vitre

    quand un minot sort de son teeshirt pour se voir c’est pour se mette dans la peau dun méchant démiurge…ça rsembe à empire of dze sun de ballard..ou au tombeau des luciolles..t’es un grand mangaka polo..dessines tu?

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  25. Phil, Je suis allé en Allemagne et vu Cologne et Hambourg détruites au ras du sol,puis suis allé en Angleterre (mais ne parlant pas anglais, donc expérience limitée) et vu que là aussi, désormais, dans la guerre moderne , les militaires bombardent et sèment la terreur sur des civils.or je n’ai vu, à chaque fois en Allemagne comme en angleterre- comme en Normandi-, que dignité, pudeur chez les civils victimes, ayant eu morts ou blessés dans leurs famillse .en revanche, la colère, je l’ai constatée en Normandie . Bien des familles , en ville ou à la campagne ne supportaient pas quand on montrait des actualités au cinema, puis à la tv.. des documentaires avec toujours les mêmes images : on filmait de sympathiques GI’s en train de trinquer au Calvados ou au cidre avec de joyeux paysans normands contents d’être libérés. Là ..gros malaise.Silence. les anglo canadiens dans Caen distribuaient Chocolat et chewing-gum aux jeunes, aux enfants.. .. aux caennais… déconcertés.

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  26. Le jeune homme est-il devenu germanophile ou anglophobe ? Edmund, âme perdue, a jeté son corps dans les ruines de l’Allemagne année zéro.

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  27. Oui, ces fragments ressemblent un peu au témoignage de Stig Dagerman dans le Berlin en ruines des années 45-46. Ça télescope, mais je ne me souviens pas avoir lu ce récit paru au seuil en 81. Il faut dire que Mitterrand nous prenait la tête de notre jeunesse dans une ville charentaise à l’époque. On croyait à la « reconstruction » urbaine des socialo-communistes…. Bonne pioche, JPA.

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