Ultime lumière d’été pour Virginia Woolf

« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Entre les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux. La lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Pointz Hall », ou « La parade ») reste un éblouissement.

John Lavery

Il fut commencé en 1938, Virginia Woolf rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O,puis réfugiée à Monk’s House dans une ambiance d’immense anxiété ( Son frère Adrian procure d’ailleurs au couple Woolf des doses mortelles de morphine) car après la défaite de la France , la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies se rapproche.Un des personnages rêve d’ailleurs à ces temps lointains où l’Angleterre était rattachée au Continent,sorte de prairie où se promenaient les dinosaures… , A plusieurs reprises ,dans le roman, les nouvelles dans les journaux anglais font allusion aux procès staliniens et assombrissent singulièrement cet été chaud de commérages, de pique niques, et de préparation d’un théâtre amateur à laquelle participeront domestiques et villageois.

Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940 alros que des raids aériens sont quotidiens sur Londres. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre. Il touche, je crois, plus à la  fragilité humaine, à l’instabilité des émotions, que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.

Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésitations t tourments semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions ,d’appréhensions,d’éclairs venus de l’enfance..Tout ceci avec l’assistance et la complicité de quelques villageois.

Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible avancée du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!!

Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».


Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

John Lavery (1856-1941)


Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose, s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ».

Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. » Ici, le vaisseau nous entraine sous la ligne de flottaison.
***

 Je recommande une lecture vraiment  attentive des trente dernières pages du roman. Il y a quelque chose d’un aveu testamentaire et d’un adieu à la vie particulièrement émouvant de la part de Virginia Woolf. C’est sa  bouteille jetée à la mer. Ses ultimes pensées.

A la fin de la journée, après la représentation théâtrale dans la grange, la narratrice se demande: que reste-t-il du spectacle et surtout de  ce qui  s’est passé « entre les actes » ? Alors que chacun reprend ses occupations comme si de rien n’était; tout est  secrètement remis en question. Isabelle, le double de Virginia Woolf, à la recherche inquiète de son identité, aspire au silence, à la tranquillité, au repos, à un monde sans horloge, sans séparations. Comme dans une sonate, tout au long du roman, Isabelle reprend ses leitmotiv, elle  est saisie et envahie  par des prémonitions sombres  et des approches de la mort.

« Où est-ce que je m’aventure ?rêva-telle. Par quels tunnels ventés? Là où le vent aveugle  souffle, là où rien ne pousse, où rien ne vient s’offrir au regard-pas même une rose? Et pour déboucher où? Dans un champ brumeux, en friche, où le manteau de la nuit ne tombe pas; où le soleil ne se lève pas. Là-bas, toutes choses se ressemblent. Les roses ne fleurissent pas, ne poussent pas. Là-bas, le changement n’existe pas, rien de variable ni d’aimable; ni retrouvailles, ni séparations; ni rencontres ni émotions furtives, lorsque la main cherche la main et lorsque le regard cherche à s’abriter du regard »  .Plus loin, lorsqu’une averse éclate: » « L’eau se déversa comme si les hommes sur la terre entière avaient pleuré. Des larmes, des larmes, des larmes.   « Oh, que cette averse marque la fin de la souffrance des hommes! » murmura Isa. Levant la tête, elle reçut deux grosses taches  de pluie en plein visage. L’eau coula le long de ses joues comme si c’étaient  ses propres larmes. Mais c’était celle de tous les hommes, de la terre entière. Ici et là, une ombrelle s’ouvrit. La pluie était soudaine  et universelle. Puis elle s’arrêta .de l’herbe monta une fraiche odeur de sol mouillé. »

Enfin, au long du récit  la présence- et l’attirance-  de l’étang  devient obsédante , et ça s’achève  sur un étonnant développement sur les poissons avec un  personnage qui s’identifie aux poissons et cite l’Évangile selon Saint Matthieu..                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             « Puisse l’eau me recouvrir », dit-elle. Ce souhait prémonitoire, Virginia Woolf le mettra à exécution quelques mois plus tard, le 28 mars 1941, en se noyant dans une rivière.

 Je recommande la traduction en pléiade et les notes  de Josiane Paccaud-Huguet..

Rimbaud, un tout…

S’il y a un Rimbaud émouvant, c’est celui qui fait silence  littéraire absolu  en 1875.  Mais c’est à ce moment-là,  qu’au lieu de se contenter d’une vie ordinaire, il surprend tout le monde. Il apprend l’allemand, il part en Allemagne, en 1876,il se fait enrôler dans l’armée coloniale hollandaise, il aborde à Sumatra, puis il est porté déserteur, il change de nom, embarque à Samarang sur un navire Ecossais, revient en Angleterre. Regagne les Roches. En 1877 il écrit sans succès au consul des états unis pour s’engager dans la marine américaine, il travaille dans un cirque. Il refait des séjours à Charleville dans sa famille qu’il aime.. En 1878, en octobre, il traverse à, pied les Vosges, la Suisse,  arrive à Gênes il s’embarque pour   Alexandrie  trouve du travail à Larnaca à Chypre. C’est en 1880 qu’il part pour l’Afrique et là, toutes ses lettres sont à découvrir, lire et relire. Méditer. Son travail chez Bardey à Harar, ses démissions, ses fièvres, ses retrouvailles chez Bardey. En 1883 il gifle un magasinier  et a des problèmes…en 1885 et 86, il devient trafiquant d’armes il livre dans des conditions périlleuses  2040 fusils et 6000 cartouches, Il apprend les langues des tribus.. etc etc.. Il veut connaitre le roi du Choa en abyssinie orientale,la côte d’Obock,les côtes dankalies et somalies ,les  pays incontrôlés par les europeens, la géographie, la topographie, les coutumes, faire des photos, comprendre les mœurs, devenir riche, il prend tous les risques dans des zones incontrôlées et ne cesse jamais d ‘écrire à sa famille pour dire ce qu’il veut, ce qu’il désire, aime. Et cachant, par  délicatesse, ses dangers, ses risques énormes,  ses échecs.

Ses lettres, à mon avis,  font partie intégrante et capitale de son œuvre, c’est un parcours total, insécable,  et c’en est une part capitale.  son étonnante marche à la brulure, a la fièvre d’exister. vivre libre, intensément, oublier l’Europe et ses vieux  parapets, être riche,   trouver enfin son « livre nègre » . On ne peut pas séparer le Rimbaud  collégien poète, du Rimbaud brulé de soleil, avec son rejet de l’art, si brutal. C’est une seule trajectoire. La vie africaine  violente –mais avec des buts soigneusement étudiés- poursuit l’œuvre littéraire. Comment ne pas être ému à  lire cette lettre à sa famille le 6 mai 1883

Rimbaud à Harar

« Mes chers amis,

Isabelle a bien tort de ne pas se marier si quelqu’un de sérieux et d’instruit se présente, quelqu’un avec un avenir. La vie est comme cela, et la solitude est une mauvaise chose ici bas. Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais, à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l’Europe. Hélas ! à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom, si je ne dois pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l’instruction la plus complète qu’on puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science ? Mais qui sait combien peuvent durer mes jours dans ces montagnes-ci ? Et je puis disparaître, au milieu de ces peuplades, sans que la nouvelle en ressorte jamais.
Vous me parlez des nouvelles politiques. Si vous saviez comme ça m’est indifférent ! Plus de deux ans que je n’ai pas touché un journal. Tous ces débats me sont incompréhensibles, à présent. Comme les musulmans, je sais que ce qui arrive, et c’est tout.
La seule chose qui m’intéresse, sont les nouvelles de la maison et je suis toujours heureux à me reposer sur le tableau de votre travail pastoral. C’est dommage qu’il fasse si froid et lugubre chez vous, en hiver ! Mais vous êtes au printemps, à présent, et votre climat, à ce temps-ci, correspond avec celui que j’ai ici, au Harar, à présent.
Ces photographies me représentent, l’une, debout sur une terrasse de la maison, l’autre, debout dans un jardin de café ; une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes. Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver. Mais je vais faire de meilleur travail dans la suite. Ceci est seulement pour rappeler ma figure, et vous donner une idée des paysages d’ici.
Au revoir,
Rimbaud.
Maison Mazeran, Viannay et Bardey,
Aden.

Aden, ,Rimbaud y séjourna

« Les années se passent, je mène une existence stupide, je n’amasse pas de rentes, je n’arriverai jamais à ce que je voudrais, dans ces pays », écrit-il encore d’Aden le 15 janvier 1885, et, à sa mère, qui l’engageait à revenir en France : « Les gens qui ont passé quelques années ici ne peuvent plus passer l’hiver en Europe ; ils crèveraient tout de suite par quelque fluxion de poitrine. Si je reviens, ce ne sera donc jamais qu’en été, et je serai forcé de redescendre, en hiver au moins, vers la Méditerranée. En tous cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait moins vagabonde. Au contraire. Si j’avais le moyen de voyager, sans être forcé de séjourner pour travailler et gagner l’existence, on ne me verrait pas deux mois à la même place. Le monde est plein de contrées magnifiques que les existences réunies de mille hommes ne suffiraient pas à visiter. Mais, d’un autre côté, je ne voudrais pas vagabonder dans la misère. Je voudrais avoir quelques milliers de francs de rente et pouvoir passer l’année dans deux ou trois contrées différentes, en vivant modestement et en m’occupant d’une façon intelligente à quelques travaux intéressants. Mais… l’on va plutôt où l’on ne veut pas, l’on fait plutôt ce qu’on ne voudrait pas faire et l’on vit et décède tout autrement qu’on ne le voudrait jamais, sans espoir d’aucune espèce de compensation. »

Rentré dans son emploi, par suite de la reprise des affaires du Comptoir, il s’y impatiente, veut partir à Bombay, au Tonkin, au canal de Panama. Finalement, en octobre de la même année 1885, il lâche les commerçants d’Àden :

« Quand vous recevrez ceci, je me trouverai probablement à Tadjourah, sur la côte du Dankali annexée à la colonie d’Obock. J’ai quitté mon emploi à Aden après une violente discussion avec ces… (illisible)… qui prétendaient m’abrutir à perpétuité. J’ai rendu beaucoup de services à ces gens, et ils s’imaginaient que j’allais, pour leur plaire, rester ici toute ma vie. Il ont tout fait pour me retenir, mais je les ai envoyés au diable avec leurs avantages et leur commerce, et leur affreuse maison et leur sale ville. Sans compter qu’ils m’ont toujours suscité des ennuis et qu’ils ont toujours cherché à me faire perdre quelque chose. Enfin qu’ils aillent au diable ! Il me vient quelques milliers de fusils d’Europe : je vais former une caravane et porter cette marchandise à Ménélick, roi du Choa. Si cette affaire réussit, vous me verrez rarriver en France vers l’automne de 1886 pour acheter de nouvelles marchandises moi-même. Si je pouvais, après trois ou quatre ans, ajouter une centaine de mille francs à ce que j’ai déjà, je quitterais avec bonheur ces malheureux pays. »

« Le château » de Kafka, description d’un combat

Kafka  me pose toujours problème…Depuis  de quarante ans, je  le lis Kafka, tantôt dans la jubilation (ses nouvelles et récits  publiés de son vivant , son « Journal », certaines de ses lettres), tantôt dans la perplexité  totale avec « Le Procès »,puis avec  « Le Château » .

  « Le château «  est un roman resté  en chantier, avec multiples brouillons et ratures. Il fut  abandonné au milieu d’une phrase par un Kafka   malade et se refaisant une santé à la campagne. Le manuscrit fut   sauvé de la destruction par Max Brod, l’ami  qui a trahi   la volonté de l’auteur(voulait la destruction de ce chantier inachevé ) pour le bien de l’histoire littéraire

Le héros  K.  se dit arpenteur. Il est convoqué dans un Château pour accomplir une mission .Il arrive un soir de neige.  Or, cet homme ignore tout de ce lieu et de sa  mission. Une fois arrivé au village(« un ramassis de bicoques »), près du château. Quand il demande abri  il sent  un climat d’hostilité des villageois . « l’hospitalité n’est pas d’usage chez nous, nous n’avons pas besoin d’hôtes. ».L’hôtesse de l’auberge lui dit carrément : »Vous n’êtes pas du Château, vous n’êtes pas du village, vous n’êtes rien. »  K.  ne se décourage pas,et même reste parfois guilleret,  mais le lecteur note que déjà  la fatigue s’empare vite de lui et qu’il a tendance à s ’endormir quand on lui parle longtemps. Ce qui s’accentuera au fil des pages dans la deuxième moitié du roman..

Château de Brno

L’action du   livre ? Etre reconnu comme arpenteur et faire qu’on lui a demandé de venir exercer sa profession. A chaque fois qu’il croit franchir une étape dans  sa mission, une série d’interlocuteurs et de fonctionnaires du château dont l’identité n’est jamais bien certaine , ou de villageois  multiplient les obstacles. L’enchaînement des révélations de chacun  se contredit ou  se perd dans des incidents triviaux. Non seulement K. ne trouve pas sa place au village, mais on met en doute sa profession. Ceux qui doivent le mener au château se défilent. L’échec semble complet.

Une vraie  consolation, mais de taille, certaines femmes l’aident. Une l’aime : Frieda, une serveuse d’auberge,  elle tombe amoureuse de lui et croit en lui ;elle l’aide dans la mesure de ses faibles moyens   face à un village fermé et à un château qui communiquent  mal, ou pas du tout.

 Des  épisodes de comédie  éclairent parfois cette série de démarches devant une administration omniprésente et introuvable. Avec virtuosité, les plaisanteries des uns sont prises au sérieux par les autres, et le sérieux des uns fait éclater de rire les autres. K . est presque toujours  en décalage. Un grand nombre de personnages interviennent et font diversion(les amours de Klamm,  l’exclusion de la famille Barnabé du village -qui dénonce les ghettos ?-  les jalousies entre femmes qui courtisent K., les bouffonneries inquiétantes des aides) ou contredisent ce qui a été difficilement  établi dans des chapitres précédents, provoquant un vertige de commérages.     
 Le château et son administration   présentent  une telle puissance incontrôlable qu’on se demande de quelle métaphore il s’agit entre les villageois si rustauds et le château. Est-ce humain contre divin , apparence contre  réalité ?Exil et Terre promise ? K. est-il  l’image du juif errant ?  Ce qui est évident  c’est que les personnages et la présence des autres, dans  le village, est moins destructrice que dans » Le Procès ». Surtout  les femmes jouent un grand rôle plus positif , soit pour  ménager K., soit pour l’avertir, soit carrément pour le protéger .Mais est-ce de l’amour ou de simples désirs érotiques ? Impossible de savoir.

Dessin de kafka

Maurice Blanchot, lecteur de Kafka résume bien ce qui se passe  dans la tete du lecteur.

« Qui ne se souvient et qui ne se sent coupable d’y avoir ajouté ?quelle abondance d’explications, quelle folie d’interprétations, de commentaires, quelle fureur d’exégèses, que celles-ci soient théologiques, philosophiques, sociologiques, politiques, autobiographiques, psychanalytiques que de formes d’analyses, allégorique, symbolique, structurelle et même –tout arrive- littérale.

Que de clés : chacune n’étant utilisable que pour celui qui l’a forgée et n’ouvrant une porte que pour en fermer d’autres. D’où vient ce délire ? Pourquoi la lecture ne se satisfait-elle jamais de ce qu’elle lit,  ne cessant d’y substituer un autre texte qui à son tour en provoque un autre ? « 

Blanchot précise : »Le Château » n’est pas constitué par une série d’évènements ou de péripéties plus ou moins liées, mais par une suite toujours plus distendues de versions exégétiques, lesquelles ne portent finalement que sur la possibilité, même de l’exégèse .Et si le livre s’arrête, inachevé, inachevable, c’est qu’il s’enlise dans les commentaires, chaque moment exigeant une glose interminable, chaque interprétation donnant lieu non seulement à une réflexion, mais à une narration qu’il faut à son tour entendre, c’est-à –dire interpréter à des niveaux différents, chaque personnage représentant une certaine hauteur de parole et chaque parole, à son niveau, disant vrai sans dire le vrai «

  Cette analyse de Blanchot  est si vraie qu’à partir  du chapitre XIII,  j’ai commencé à perdre pied. Je me suis enlisé, n’arrivant pus à suivre au  chapitre XV. Et après un chapitre XIV  intéressant et encore lisible. Et si le chapitre XVII  intéresse encore, avec l’interrogatoire de nuit, le  demi sommeil envahissant, l’, épuisement de tous à l’Hôtel des Messieurs (hommes qui discutent dans le même lit,  jalousie de Frieda) le chapitre  XVIII m’a définitivement découragé.Je me suis demandé si Kafka n’avait pas eu raison de demander à son ami Max Brod de détruire ce manuscrit raturé..

C’est que, sans cesse  plus on cherche les clés à ces situations plus l’action générale se perd en ramifications et en histoires annexes

La question de l’attente du supérieur hiérarchique, celui qui a pouvoir  de  dénouer l’intrigue, se fait plus pressante mais en s’éloignant. On ne sait même plus à qui K. doit-il se soumettre pour faire avancer ses affaires. 

Pour Blanchot , bon guide, il faut rapprocher  cette construction vertigineuse du texte de « certains tours de la dialectique talmudique ». En tous cas, à chaque lecture du « Château », je suis frappé par le même  vertige qui saisit devant des vérités et des contradictions qui se multiplient.  Que des scènes soient érotique, comiques,  ou de pures  considérations administratives ou des retours  sur un passé qui se déconstruit à chaque révélation, qu’on soit dans une salle de café, dans une chambre, dans un traineau, une école,  dans une salle de gymnastique, , dans cet Hôtel des Messieurs qui fait songer à un hôpital ou tout au moins à un curieux  hôtel déglingué   pour  malades qui s’ignorent et qui  passent leur temps dans des lits grands ou petits.   Pourtant ,objectivement l’action est brève : six jours. Mais une dimension onirique  nous entraine dans des distorsions du temps :temps subjectif de pus en plus évident. Cris et chuchotements de comédie avançant au rythme d’un cauchemar. Qui nous réveillera ? Surement pas l’auteur.

On se souvient  alors des lettres de Kafka à Felice Bauer ou à Milena, car déjà, dans la vraie vie, Kafka  mettait  la frustration, les atermoiements,, les indécisions multipliées,  au cœur même de la relation amoureuse. Kafka trace -t-il une autobiographie indirecte avec ce roman ultime ?Kafka  scrute-t-il son fonctionnement mental sado masochiste dans une auto-analyse au sens psy ? L’idée est débattue en Allemagne par des biographes et critiques littéraires. Elle fait polémique. Les points de vie sont irréconciliables entre ceux qui mettent l’autobiographie indirecte et ceux qui ne voient qu’une fiction. Aucune argumentation définitive ne l’emporte. On constate quand même , que  Kafka malade écrit sur les maladies . .On se parle d’un lit à un autre, ce qui rappelle sans doute que Kafka, l’auteur, en congé à Plana,  est lui-même  malade. Les scènes de nuit se multiplient pour nous rappeler aussi   que Kafka écrivait de nuit.et ainsi j’ai eu tendance à  croiser la biographie  de l’auteur et ce roman .   Les démêlées entres Amalia et Olga rappellent  par certains côtés  ce que Kafka dit de ses sœurs dans ses lettres.pareil pour ls parents de Barnabé qui renvoient à la bio de l’auteur.

 Un critique, Berhnemer, a bien résumé la situation inconfortable en déclarant : » une bonne part de la puissance de l’effet produit par le texte de Kafka vient de l’intensité avec laquelle il appelle l’interprétation sans cesse  et nous en frustre en même temps ».

J’avoue, Il y a un moment où je  fatigue devant  cet art de désorienter le lecteur, par l’espace, le temps objectif et le temps intérieur, les buts, la logique ,les dialectiques, les argumentations sophistiquées et labyrinthiques.

 Le principal obstacle, c’est  les récits emboités. Ils peuvent  contribuer au plaisir de la lecture(comme dans « Jacques le fataliste » de Diderot) Ici  ils  coupent l’action, brisent le tempo, s’étirent et opacifient. C’est le récit interminable d’Olga qui s’émiette en élucubrations sophistiquées.., C’est également  l’interminable  épisode de Bürgel, personnage grossier, bavard,  qui n’en finit pas d’éclaircir la situation pour  mieux l’embrouiller  face à un  K épuisé, »fatigue affreuse » est-il écrit.

La ou les logiques m’ échappent. C’est le grand roman-rébus parfait. opaque et cependant fascinant, incompréhensible souvent et cependant d’un attrait rare dans sa première moitié.

 Un Exemple de chapitre réussi, le V :la Bouffonnerie  bureaucratique. La bouffonnerie démesurée et gogolienne du chapitre V est une grande réussite du roman.. Quand K., plein de dynamisme, rencontre enfin le maire du village « un homme fort éclatant de vie »  il découvre  un paysan  débonnaire,  aimable, mais malade(crise de goutte),  qui   reçoit dans son lit. Le maire  affirme   qu’il  n’y a aucun besoin d’arpenteur actuellement. Il se souvient  qu’il y a bien longtemps on a voulu faire appel à un arpenteur. Pour trouver le papier si ancien, on ouvre une des  armoires de la chambre qui contient des masses de décrets. Tombe alors  une avalanche de liasses de rouleaux.il confie : »j’ai mis le plus gros dans la grange » Il s’agit de trouver un petit bout de papier « sur lequel le mot arpenteur est souligné au crayon bleu »la femme du maire cherche avec une bougie dans un océan de papiers. ensuite le maire s’embringue dans une histoire folle  de dossier perdu  Tout au long de cette scène K. se montre impertinent, rigolard, guilleret  en pleine forme, et pas du tout découragé.  Enfin dernier trait d’humour de ce fabuleux chapitre V, Mizzi la femme du maire,   joue avec la si importante lettre d’engagement  de Klamm « dont elle avait fait un petit bateau ».

manusrits de Kafka

Ce qui m’a le plus frappé dans « le château » ? L’acribie Ou  l’obsession de la bureaucratie.

Comme tout bon bureaucrate qu’il était dans sa société d’assurances, Kafka  rédigeait  des longs  rapports sur les accidents, dans lesquels le  nombre et la qualité des détails importe  en premier lieu selon des codes juridiques. Outre le vocabulaire neutre et administratif qu’il utilise avec virtuosité dans ce roman , on retrouve le bureaucrate Kafka.Son  souci des détails est  poussé  à la manie et à l’obsession.. On appelle ça l’acribie. C’est ainsi que Kafka comptabilise   des objets dans un tiroir de son bureau : « Dans ce tiroir traînent de vieux papiers que j’aurais jetés depuis longtemps si j’avais une corbeille à papiers, des crayons dont la mine est cassée, une boîte d’allumettes vide, un presse-papiers de Karlsbad, une règle pourvue d’une arête dont les aspérités seraient trop rudes pour une route, beaucoup de boutons de faux-cols, de lames de rasoir émoussées (pour elles il n’y a pas de place au monde) .Cette « acribie » se retrouve ses Lettres à Felice. Il veut savoir ce qu’elle voit de sa fenêtre, les vêtements qu’elle porte, sa position lorsqu’elle écrit, ce qu’elle mange, son emploi du temps, qui l’entoure au bureau, dans quelle boîte elle poste les lettres, etc. Tous les détails que lui-même doit négliger faute de place ou de temps lui donnent en tout l’impression d’être parcellaire. À propos d’une histoire de logement il écrit à Felice : « Je ne pourrai en décrire que la millième partie, et de cette millième partie je n’aurai en écrivant qu’un millième présent à l’esprit, et de ce millième je ne pourrai te faire comprendre qu’un millième et ainsi de suite. » On trouve un autre artiste de l’acribie dans une partie les premiers textes de Le Clézio : »Le procès-verbal », » La fièvre », »le déluge », »les géants », en particulier

 Enfin je reconnais le génie de Kafka dans ses débuts de récit. Il embarque le lecteur  comme personne.

 « ll était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n’indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs. « 

Ce qui m’a le pus troublé dans ce « château » testamentaire » c’est qu’on retrouve dans la personnalité de K. du « Château »et dans  ses démarches inabouties et inlassables     ce qui est   souvent nommé   dans la correspondance  de Kafka avec Felice Bauer.

En effet, après avoir formulé sa première demande en mariage explicite dans sa lettre du 16 juin 1913, Kafka  enchaîne en dévoilant à sa destinataire une profonde déhiscence en lui : « Car je ne suis rien, rien du tout […]. Porter un jugement sur les gens et m’identifier à eux, cela je m’y entends un peu […]. Je n’ai aucune mémoire, je ne me rappelle ni ce que j’apprends, ni ce que je lis, ni ce que je vis, ni ce que j’entends, je n’ai de mémoire ni pour les êtres ni pour les événements, je me fais l’effet de rien avoir vécu, de n’avoir rien appris […]. Je ne peux pas penser, en pensant je me heurte continuellement à des limites, je peux encore saisir certaines choses isolées au vol, mais une pensée cohérente et susceptible de développement m’est absolument impossible. En fait, je ne sais pas non plus raconter ; bien plus, je ne sais même pas parler ; quand je raconte quelque chose, j’ai le plus souvent un sentiment analogue à celui que pourraient avoir de petits enfants qui s’essaient à faire leurs premiers pas. » Une telle rétractation en un sujet sans espace ni temps, une telle impression d’évanescence, d’inconsistance, une telle peur d’un effondrement psychique rappellent l’image de la roue quelquefois évoquée par Kafka : « Les choses se passent comme si, le centre du cercle m’étant donné ni plus ni moins qu’à tout autre homme, j’avais à parcourir la longueur du rayon décisif, comme tout autre homme, puis à tracer un cercle parfait. Au lieu de quoi, j’ai continuellement pris mon élan pour le parcours du rayon tout en étant obligé chaque fois de l’interrompre aussitôt […]. »