Les deux marcheurs

Ils ont obtenu tous deux le prix Nobel de Littérature , ils sont de la même génération et des affinités rapprochent ces deux solitaires. JMG  Le Clézio (né 1940) obtint le Nobel en 2008 et   Peter  Handke (né 1942)  l’obtint en 2019.Tous deux  enfants  de  la guerre et tous deux  ont peu connu leur père.

  Ils font partie de cette    génération de rupture avec les grands ainés, ceux qui furent engagés politiquement de Bernanos à Sartre à en passant par Camus ou Gide.

 Au sortir de la guerre  qui a été la toile de fond de leur enfance, ils   ont arpenté la planète comme pour la redécouvrir, neuve, lente à sortir des  ruines européennes et   du désastre humain des camps. Ils sont réfractaires au déferlement de la société de consommation et explorent les villes  modernes, bétonnées,  rugissantes, motorisées, indifférentes à l’individu seul.

l’homme qui marche de Giacometti

Le Clézio  a quitté Nice pour les Indiens d’Amérique centrale, et Handke*,plus lapidaire  entré dans un va-et-vient (« faux mouvement »)  entre sa province natale de Carinthie et des voyages perdu au fin fond de l’Alaska(« Lent retour »1979)/Handke  associe  les voyages et  le roman d’apprentissage traditionnel. Comme Le Clézio, la ville est à la fois sa hantise et sa stupeur :il y retourne sans cesse pour en observer les métamorphoses, puis reprend la route, effrayé, vers des paysages sauvages et réparateurs. Handke cherche un lieu d’origine. Avec  aucun lyrisme façon Le Clézio  mais  une précision sèche du regard, il recueille ses impressions dans ses carnets. Comme Le Clézio, l’angoisse traverse et fait vibrer   certaines pages de ses récits, comme si  la guerre et l’après-guerre avec  ses discours  humanistes et moralistes avaient miné le langage et qu’il  faille désormais  s’en consoler par un maniaque repli sur soi et par une contemplation des beautés de la Nature. Pour ces  deux-là,  notre  société de consommation n’a rien à voir avec les « trente glorieuses », elle est par nature suspecte.

Gerhard Richter

Le Clézio, c’est  la mer, la marche,  Nice puis les autres  continents. double mouvement 1)de fuite de la France et de son urbanisation en bruit et fureur et 2) de recherche d’une douce ivresse dans l’air, le vent, comme si la marche et le voyage lavaient  d’on ne sait quel péché des sociétés modernes. Il faut retrouver les sources sauvages du  monde et précisément  les civilisations amérindiennes.

Il part  loin des « cris, des gestes, des regards qui scrutent, épient, soupèsent, loin des langues qui parlent mal, qui parlent trop » écrit-il dans «  « L’inconnu sur la terre ». Mais aussi,  il reste loin  de Mai 68.Il pourrait dire comme Paul Valery  L’homme moderne est l’esclave de la modernité : il n’est point de progrès qui ne tourne pas à sa plus complète servitude.

Pour Le Clézio  il faut :« écrire pour lier ensemble, pour rassembler les morceaux de la beauté, et ensuite recomposer reconstruire cette beauté » Il écoute aussi beaucoup : la lumière, les dunes, les vols d’oiseaux, les vagues régulières, les animaux rapides comme le lézard ou l’araignée. En vieillissant Il parcourt les vallées, marche  le long des digues, puis poursuit  en Afrique, en Corée au Mexique, réside dans le désert à Albuquerque. Il  observe-comme Handke- ce qui est a ras du sol : le monde minéral, les taches de craie,les barrières rocheuses, les gypses, la rouille des cargos éteints dans les ports,  le ciment et les  fleuves secs,  l’eau des lacs, ou   la lointaine ligne  blanche des villes nouvelles en construction.

 Dans « L’inconnu sur la terre « il  proclame  : » sans cesse dévorer des yeux, reconnaitre le monde. Savoir ce qui n’est pas secret, ce qui n’est pas lointain, le savoir non avec son intelligence, mais avec ses sens, avec sa vie. » .  Tout se passe comme s’il  voulait   s’éloigner  des autres  écrivains de sa génération ou des militants politiques.  Regarder le monde au lieu de vouloir le transformer. On pourrait dire qu’une génération solitaire et  géographique a remplacé une génération solidaire  et historique.

 En revanche il annonce  dans les années 70 , le mouvement écologique. Il chante, virgilien, son  amour des arbres, des eaux lustrales, des forets inentamées  par exemple : «  « Les arbres ne parlent pas .Chacun règne au centre de sa vie, plein de force et de beauté, pareil à un dieu immobile. Leur pensée vient en moi, avec l’ombre fraîche : c’est la longueur du temps vivant, de temps magique. » Est-ce la  peur du péril  nucléaire et la révélation des camps d’après-guerre   qui ont a conduit Le Clézio et Handke  à se méfier de l’homme occidental ?

 Le chant du monde  Le Clézien (qui devient aussi chez lui du Tiers monde) célèbre  la beauté de la vie secrète des plantes, du minérale, du ciel, de la mer, des déserts, cela   l’entraine  à la recherche d’un horizon de paix et d’une harmonie entre l’homme solitaire errant  et le monde vrai d’avant la modernité industrielle.  C’est lui, l’homme qui marche, de  Giacometti.

Handke aussi est un grand  marcheur. Plusieurs kilomètres chaque jour. Il privilégie les forêts, les sentiers de sous-bois aussi bien en France qu’en Autriche ou en Espagne.

Lui aussi se révèle  un homme de solitude. Elle est farouche .Au théâtre ça donne  le scandale « outrage au public ». Dès son premier récit il casse la ronron du langage »avec « les Frelons « en 1966, notons-le- année également du premier livre de Le Clézio ,si percutant  « La procès-verbal ».

Handke est  fasciné  par l’épopée du quotidien : Un chantier, des ouvriers, une zone pavillonnaire à l’écart,  un site géologique, une épiphanie sur le chemin solitaire dans un moment de la  journée  pour approcher une  vie autre, secrète, cachée, glissante, obscure, mais qui ouvre sur quelque chose d’intime, d’infini qui a à voir avec l’Origine de l’humanité. Pénombre et  concentration, glissement des sens, et fable induite, voilà ce qui le caractérise.

De plus, il  récuse  des pans entiers   de littérature, vermoulus pour lui, qui  se fondent  encore sur     le psychologisme  classique ou une suite de  clichés sans intérêt. Il côtoie  ainsi, de biais, en filigrane, le constat des écrivains du « Nouveau Roman » français en lutte contre la tradition.

 Au cours de ses promenades forestières Handke  manifeste  une acuité de regard étonnante : accouplements de lézards, batailles à mort d’abeilles sauvages et migrations de crapauds ne lui échappent pas.  » J’ai été harcelé toute ma vie, le plus douloureusement, par le fait que le monde était inapprochable, insaisissable, inaccessible, et qu’il m’excluait. C’était là mon problème essentiel » écrit-il dans « Mon année dans la Baie de Personne ». Il est une sorte de  nouveau naturaliste de l’être humain.    Tous deux, Le Clézio et Handke  ont inventé de très personnels  poèmes  entre extase et révolte, surprise et étonnement devant la vie immédiate. Et c’est dans l’année 1975 que culmine chez ces deux auteurs, un parallélisme étonnant : une balance entre l’extase  et la panique devant les grands  ensembles  urbains, balance entre réconciliation et  exil . C’est cette année-là que Peter Handke publie « L’heure de la sensation vraie », errance de Grégor Keuschnig, attaché de presse à l’ambassade d’Autriche, à Paris .il  traverse les arrondissements    et   oscille  entre nausée devant les foules qui le noient  et émerveillement devant  les feuilles séchées d’un marronnier.il est tiraillé entre  une« sensation de vie inconnue et calme » et  un sentiment de dépossession son identité « il ne croyait plus à ses propres pensées-ce n’étaient pas les siennes propres ».

G. Richter Paysage prés de Coblence

 Pour les deux écrivains leur histoire personnelle   s’écrit et s’inscrit   dans la géologie, or du temps historique. elle s’inscrit  sur le sol ; des histoires de cailloux, de silex, de diorite, de calcaire.  »Des histoires d’herbe, des histoires de ronces. » affirme Le Clézio  dans « Voyages de l’autre côté ».

Le personnage principal, la jeune femme  Naja Naja  marche entre des villas, prend  n’importe quel chemin parmi les oliviers et la caillasse, cette nouvelle Ondine  est aspirée par la beauté du monde, attirée, dans  un mouvement perpétuel, par » l’autre coté », n l’autre versant du monde. Comme le héros schizophrène Keuschnig de Handke,  Naja Naja  pulvérise, fragmente  la notion du temps avec des épiphanies ou des anxiétés soudaines. Elle  s’identifie à la vie végétale, à la vie de l’eau, mais en même temps, elle ressent  le piège des villes dont les murs deviennent vite  des prisons. ce double mouvement de fuite éperdue et de menace vague, cet couplage «  émerveillement-panique » se double chez les deux écrivains d’une thématique  pré-apocalyptique. L’imminence  de la catastrophe se hume dans l’air dans leurs œuvres des années 70-80, comme si Tchernobyl était déjà en eux.

 Enfin tous deux  restent   méfiants-pour ne pas dire plus-   devant les gros titres des journaux et les analyses politiques courantes qui quadrillent le monde pour l’expliquer   selon des schémas idéologiques  dont ils se méfient ou qu’ils récusent. On sait que le   couronnement du Nobel pour Handke  a longtemps été retardé par ses prises de position proserbes pendant la guerre en ex-Yougoslavie et sa présence en 2006 aux obsèques de Slobodan Milosevic. Tous deux   en quête de lieux écartés, d’une terre promise, d’un regard calme  des Dieux sur la mer restent des îles dans l’histoire littéraire récente. Hommes de l’écart,  ils  trouvent entre les arbres ou au bord de la mer, un  apaisement, un équilibre, une pause, une durée intérieure enfin vivable, quête d’un un pays qui ne « bavarde pas »(Le Clézio) oui   un lieu où se recueillir,  se retrouver entier. La religiosité n’est jamais loin chez eux.

Ceux qui marchent

 Leur sensibilité a sans doute marqué la génération suivante , celle  d’Olivier et Jean Rolin. Ces deux frères aiment séjourner au bout de la jetée, errer le long des  culs rouillés des cargos scandinaves ou russes, aiment les balises d’un  avant-port et ses piliers noircis ,  ou dans un Soudan rimbaldien, ou  une Patagonie lavée par le vent, ou une Sibérie  où tout devient fantomatique et glacé , ou sous un métro aérien  avec des émigrés à l’abandon sur lequel   la population parisienne ferme les yeux   , génération qui a  délaissé en  partie le combat politique gauchiste  au profit des  odeurs marines qui font rêver d’un ailleurs. Oui, ma génération, avec ces  deux Nobel  rendit à la littérature une longue   rêverie .Triomphe de la géographie contre le cauchemar de l’Histoire.

Pieyre de Mandiargues,stupéfiant

Il y a une jubilation à lire Pieyre de Mandiargues (1909-1991).

Ce petit fils de Paul Bérard, ami des Impressionnistes,  se révèle   lui aussi  un étonnant paysagiste mais un paysagiste  à pièges et à dévergondage érotique et surréaliste, avec une bonne dose de cruauté à la Poe. Mais quel fin styliste, quelle euphorie à le découvrir,  quelle élégance vraiment seigneuriale !!.On le constate dans tous ses récits et romans (Prix Goncour1967 pour son roman La Marge ,qui sera adapté  -mal- au cinéma par Walerian Borowczyk )  Un conseil : lire en priorité « Le lis de Mer » qui se passe en Sardaigne, une Sardaigne de grand étés superbe de rêve éveillé.. avec  de l’eau, du sable, des plantes dunaires  et de  filles nervaliennes nées avec les vagues    et des puissances cosmiques. Les qualités brillantissimes de Mandiargues  on les retrouve intactes,  avec   « Sous la lame »,  recueil de  6 récits publiés  en 1976, chez Gallimard.

Là  nous baignons  encore dans la clarté azuréenne et méditerranéenne entre Italie, Espagne. Ferrare ou les Pyrénées côté Catalogne. On respire un cinglant air de vacances d’où nait quelque chose d’irraisonnable et d’inquiétant. Parmi les odeurs sèches de pin, de soirées ombreuses dans des ruelles d’un village escarpé, vibre quelque chose de charnel mais aussi de sanglant. Cette ambiance  farniente  s’accommode parfaitement de la lumière crue  réverbérant des piazzas ferraraises  à des ténèbres de vieux cloitre déserté  qui enflamment l’imagination et font de l’inquiétude une denrée savoureuse. Le schéma est souvent le même : un passant anonyme mais perturbé par ses pulsions  va nous entrainer dans une situation limite que d’infimes détails annoncent pour créer  quelque chose comme une submersion vers une sauvagerie absolue .c’est  particulièrement réussi   dans « Mil neuf cent trente-trois »,avec ses 76 pages qui nous entrainent dans l’errance  si dépaysante  d’un homme dans des villes  ombreuses  du temps de Mussolini. Pour échapper à une pulsion de meurtre, Abel Foligno quitte l’hôtel Astoria  et sa Maud endormie au milieu de la nuit. Le récit nous entraine dans le labyrinthe  d’une vieille cité citadelle, avec forteresse, caserne, tout un théâtre urbain de piazzale à fontaines et Duomo,  magique nocturne  qui mélange des lignes austères classiques à des détails baroques . Quel incroyable amoureux et arpenteur  des villes, ce Mandiargues !

 Foligno croise des carabiniers à bicorne et pantalons noirs rayés de rouge, il  longe la Muraille d’Auguste, prend une allée plantée de cyprès, laisse courir sa mémoire sur son aire, avec souvenirs de gourmandises( tripes sauce tomate et romarin) évoque Maud, la belle assoupie  qu’il avait envie de massacrer. Mandiargues agit comme le petit Poucet, il  sème ses cailloux, diamants dans les ténèbres. Il prend un train à l’aube,  qui le  mène jusqu’à  Ferrare(devenue célèbre par deux de ses enfants  : Bassani l’écrivain et Antonioni le cinéaste)  A chaque instant, dans cette marche solitaire apparemment calme, avec le vide du paysage, la narration  effleure  des suggestions  folles, intègre  des signes imprévisibles et vrais : le lecteur  est en train de décrocher des apparences ordinaires , c’est redoutable d’efficacité. Tout peut basculer à chaque page, dans le crime, l’acte innommable, le sordide, le  sadique, ou  atteindre  l’extase orgasmique. Les dieux infernaux apparaissent dans une chambre un peu clandestine, vénéneux sinistre  d’une chambre de bordel .Il y a toujours un étonnant jeu du chat et de la souris entre Mandiargues et son lecteur. Mais les deux y gagnent. L’auteur  l’entraine à voir dans une simple chauve-souris(« elles se pendent pour dormir en prenant des formes de fruits desséchés, de sachets de velours sale, de mains coupées et racornies ou de gants de rebut, de vieilles bourses, de testicules flétris de pachydermes »)  ou une sauterelle énorme vue de prés,  un signe  de la folie de la Nature. Une apparente distraction du flâneur  dans ce  dédale de ruelles  mène  vers une révélation, un  abime, une brutalité paroxystique.  On hésite entre le surnaturel, le démoniaque, ou un éblouissement charnel mélangeant souvent  l’appétit sexuel à la rage de tuer.

 Sur un ton confidentiel et charmeur la marche  du promeneur de nuit, à travers les  espaces muets façon  Chirico, bascule soudain avec le plein midi.   Dans ce récit « Mil neuf cent trente-trois »   cette écriture ciselé nous amène à une somptueuse et inéluctable cruauté fasciste. Sur le quai de la gare de  Fano, le héros à la pulsion criminelle croise un autre homme, lui aussi inquiétant , un employé de la milice ferroviaire « en bottes, culotte verte, chemise noire, chapeau alpin, mousqueton à l’épaule ».

Le  train Pour Ferrare arrive (« joli bordel à roulettes » avec ses velours rouges de premières classe). A Ferrare  l’auteur déploie également son art baroque des ruelles du quartier médiéval, sa géométrie  piranésienne, pour mieux nous introduire dans un paysage  mental qu’aucune  préciosité n’effraie. Mandiargues, alors, nous fait deviner quelque chose de l’ordre du sacré, du rite,  ou plus simplement, un monde, qui comme dans les contes de Perrault, nous mène droit vers un cabinet noir et ses  femmes pendues.

Il y a ainsi une pente inéluctable, une déclivité  tragique de chaque récit vers une révélation sordide, ou au contraire,  d’un fétichisme troublant. Ne dévoilons pas la fin, ses couloirs, sa chambre obscure,  cette grande fille  féline qui s’appelle Julika ». Elle fait Artie de cette collection de solides méditerranéennes qui possèdent un sortilège érotique, introductrices d’une révélation, parfois  avec  des silhouettes hermaphrodites .

  Le voyeurisme chez Mandiargues, envoute. Il le  manifeste   avec une méticulosité souriante, gentille, presque désinvolte,  ajoute  des détails burlesques quand,dans le récit, l’homme sans mouchoir  découvre la liberté clandestine d’éternuer et  de se servir de ses mains sans  avoir pour témoin sa femme.

Dans le récit »La spirale », on plonge dans   les couches d’air chaud des  altitudes pyrénéennes, parmi les odeurs sèches et entêtantes  d’une arène sauvage qui domine la Catalogne. Mandiargues  place un douanier, brute  frustrée face à une marcheuse sauvage.  Le dérapage est magnifiquement déployé.

Mais c’est dans  « Peau et couteau »  que l’alliance  entre une solennité  cérémonielle, le génie des lieux (cloitres délabrés, demeures XVIIIeme siècle, salons délabrés  a armoiries) installe le beau crime surréaliste  dans sa pure chimère « explosante -fixe ».  Nous pénétrons dans le silence semi magique d’un vieux film muet.  

Les jeunes sauvageonnes de Mandiargues ou les opulentes matrones aux cheveux étalés font dévier la gravitation du récit rigoureux  au profit d’une image décalée. Edgar Poe, Breton, Gracq, comme si  une stupéfiante Foret de Brocéliande imposant sa luxuriance passionnelle et ses mythes.. On comprend que l’auteur fréquentât André Breton, Joan Miro, d’autres surréalistes,  car il transforme un trouble passager  fugitif, une possibilité latente de chacun de nous, face au désir,  en une  illumination mystique, une promenade en zone interdite.

Les couleurs délicates de l’Amerique avec Updike

Mort  le 27 janvier  2009 , John Updike  est sans doute, un des  meilleurs  écrivains américains   pour décrire l’Amérique  blanche des années 50 aux années 2000, en gros de la présidence Eisenhower  à celle d’Obama.

Né le 18 mars 1932 à Shillington en Pennsylvanie, il est devenu célèbre avec « Cœur de lièvre », publié en 1960.Updike a  raflé tous les grands prix sauf le Nobel. :National Book Award, prix Pulitzer, et en France prix du Meilleur Livre étranger.

 En général ses personnages  appartiennent à la moyenne  bourgeoisie blanche,  piégée dans la grisaille quotidienne  d’un pavillon, soumise  à ses crédits, obsédée par  le mythe de la réussite et de l’achat de frigos, de cuisines aménagées, de vacances  en  Floride. Le centre de gravité de l’œuvre    tourne autour d’une  mystérieuse culpabilité de l’âge mûr .Adam et Eve sont toujours chassés du paradis.

L’Amérique Wasp  -celle de sa petite ville, imaginaire de Tarbox- de Updike ressemble à un curieux paradis perdu depuis les étés de l’adolescence sous Eisenhower.  Elle  s’exprime  d’abord par une fuite hors  du mariage. La femme d’à-côté est toujours plus belle. Le rêve de cette femme libre (correspondant avec les années 60-70 libérée sexuellement, émergeant d’une Guerre Froide dure) prend l’allure d’un  exquis rêve blanc  de jeune femme  allongée entre des draps. Elle   obsède  tous les  mâles updikiens,  et le premier d’entre eux Rabbit Angstrom, né dans le roman « Cœur de lièvre ». Cet acte de naissance romanesque marque tout le reste de l’œuvre si abondante. Rabbit   est ancien champion de basket dans sa petite ville Nouvelle Angleterre. Ce représentant en ustensiles ménagers  étouffe dans son boulot, sa famille. Il va devenir le personnage  récurrent d’une saga de trois énormes volumes magnifiques :« Rabbit Rattrapé », « Rabbit est riche » et « Rabbit en paix ».Il est  à la fois révolté, obsédé sexuel, inquiet, versatile, aigu dans ses observations psychologiques, saisi par le défi insurmontable de tout décrire avec la finesse d’un myope qui vient de nettoyer ses lunettes pleines de buée.

 Ses nouvelles sont  imprégnées   par  les fantômes charmants d’une enfance heureuse au bout de la rue  avec des vacances aux champs en Pennsylvanie. . L’Amérique  blanche,  à dominante hollandaise et allemande, de la côte Est —  avec banlieues chic à maisons de bardeaux blancs, et country-clubs, résidences d’été dans le Vermont et le New-Hampshire fascine  Harry Angstrom .Ce « Rabbit » (le lapin, en anglais)    appartient  à la toute petite bourgeoisie mais la  critique. Updike est  également taraudé   par des anxiétés  religieuses. Rabbit  a un mouvement naturel :la  course  éperdue, en une nuit, le long des routes ,dans sa vieille Chevrolet. Sa  fuite   géographique va  se prolonger, au fil des textes, des années,   par une course contre  le Temps.

Ce révolté  séduisant se sent coupable , dans « cœur de lièvre », de la mort de son enfant noyé  accidentellement dans la baignoire pendant que son épouse boit. Il y a toujours un péché originel caché entre les lignes et un curieux tiraillement oblique vers Dieu. .  

Dans son style, cet ancien étudiant en dessin n’a jamais oublié  ses études supérieures à la Ruskin School and Fine arts d’Oxford .Auteur de plus de cinquante  ouvrages(en alternance nouvelles et romans)   il cultive une élégance naturelle à un désir de précision naturaliste et  sociologique  comme si la crise de civilisation et le changement de mode de vie dans les couples, devenait sa chose, sa radiographie personnelle. Il est marqué  aussi  la par la rage de vivre et l’enthousiasme de sa génération qui connut la maturité sous  Kennedy. mais  en cabotant au bord de la marée humaine avec un vertige, lire  est   excitant, avec son style frais,   repeint  à neuf comme une matinée  sur la plage.

 Ecoles, maisons, campagnes, plages, bureaux, piscines, garages, centres commerciaux, terrains de golf, musées: le merveilleux de la vie quotidienne provinciale  s’épanouit chez lui .Luminosité craquante dans ses phrases qu’on reconnait  de loin. Jusque dans sa vieillesse  il garde   un chant  bien à lui. Il faut lire « Tu chercheras mon visage »(2002) stupéfiant texte autobiographique sur son amour de la grande peinture américaine dominée par la figure de Jackson Pollock.

Mais aujourd’hui je voudrais vous parler de son  recueil  de 13  nouvelles « Solos d’amour » publié en 2000.Ce n’est pas le plus éclatant des recueils, celui   qui reste  au sommet,« des musées et des femmes »,28 nouvelles comme écrites au soleil des couples au bord de la mer ou au bord de la rupture . Il s’agit  de « Solos d’amour »,tardivement écrit et qui   possède mille réfractions mélancoliques, insidieuses, rédigées dans  un mélange irrésistible de tendresse, de loufoquerie et de souvenirs délicats comme rédigés à la paresseuse. Mais quel oeil ! Pour la tendresse d’un couple  provisoire,  lire en priorité «  « La new yorkaise »(page 33). Le narrateur, un modeste représentant de commerce en cadres métalliques pour  tableaux.  Il rencontre Jane qui s’occupe d’une galerie à New-York « elle portait une minirobe en maille beige, et des collants noris ».Sur les murs blancs, des œuvres abstraites « dans des cadres d’acier laminé à froid qui faisaient penser à des miroirs de salle de bains. »  Jane vit dans le West Side. Lui et elle  se retrouvent dans un lit aux « drapes bien tirés ». Le narrateur :« Dans l’ample peignoir de bain de Jane, tout mon corps était emmitouflé dans la ouate spirituelle de la satisfaction » .Ils vont au cinéma, dînent dans un Chinois, les saisons passent mais l’enchantement mélodieux de cette liaison entre un petit provincial  complexé et Jane la New yorkaise  garde une fraicheur inaltérable. On admire la progression dramatique  par  petites touches , les unes radieuses, les autres blessées ,et faisant vibrer des cordes rares..

le grand morceau de prose reste « Souvenirs de Rabbit » Janice, veuve de Rabbit, remariée à un certain Harrison, travaillant pour  une agence immobilière traine un bovarysme automnal de femme émancipée  dans son pavillon  . Elle est perturbée par un coup de sonnette, visite de fin de matinée d’une jeune fille frêle »dans des vêtements sages ». Elle croit d’abord, Janice, à une cinglée au visage doux, ou à  une mendiante perturbée, ou un de ces témoins de Jéhovah « qui vous embrouillent si bien avec leurs citations de la Bible ».  Cette inconnue embarrassée  vient lui annoncer que sa mère est morte. En fait  la jeune fille, Annabelle Byer, infirmière, est la fille cachée de Rabbit. Devant deux tasses de thé,  en une matinée, les deux femmes se flairent,se devient,puis dialoguent.  des parcelles du passé reviennent par petites phrases pleines de silence. Elles sont particulièrement radioactives.  Janice découvre  un autre Rabbit. Jan et cette la mère d’Annabelle qu’elle connaissait.« vous ne pouvez pas débarquer et me jeter comme ça votre histoire à la tête !plaide Janice. »

Bien sûr que si ! Et l’ébranlement, comme une pierre jetée dans un étang, va agrandir les cercles concentriques d’un passé enfoui. Le plus émouvant est dans les détails par exemple, lorsque  Janice retrouve dans le solide corps d’Annabelle, l’allure sportive et féline  de son mari mort. « les seconds mariages sont plus légers. On ne demande qu’un peu de compagnie, quelques plaisirs inoffensifs ». Les deux femmes se quittent  dans la perplexité  deux heures plus tard, mais l’intéressant du récit commence. Il  est dans la fin de journée de Janice. Cette visite a réveillé un passé endormi. On suit minute par minute  ce retour si perturbant   tandis que Janice fait visiter une villa à un jeune couple, puis quand elle   déjeune  d’un sandwich thon-salade au West Brewer Diner. Les vagues régulières  du passé assaillent avec cruauté  Janice et mordent sur son présent comme un acide. Les 168 pages qui  suivent sont parmi les plus belles d’Updike. Il a réussi avec discrétion et précision sa recherche du temps perdu.

Quel romancier    redoutable  pour  diagnostiquer   les tristesses, les morosités, les coups de mou, l’avidité  et la rapacité érotique des hommes, le démon de midi dès onze heures du matin, les déprimes, le machisme de ces  « grands types blancs  à costume élimé »  et les rêves fracassés des femmes qui ont cru au féminisme triomphant.

Extrait

 « Un centre commercial avait surgi entre Nashua et Pierce Junction, sur le site d’une ferme laitière dont je m’attendais à voir scintiller les citernes à la sortie d’un  virage. A leur place je fus surpris, par un miroitement fragmentaire-un ensemble de commerces post-modernes en verre, un vaste champ d’asphalte pavé de véhicules. Je décidai d’aller acheter un cadeau d’anniversaire pour l’un de mes petits enfants dans un magasin de jouets ayant pour enseigne un R bizarrement inversé et traversai une galerie assourdissante de musique- c’était une parodie de grande rue à l’ancienne, bordée de boutiques aux vitrines pleines de produits de marque et d’étals anonymes  offrant aux regards des bijoux clinquants, des tisanes de plantes exotiques, des beignets glacés au sucre et au yaourt, dans des barquettes en pastique embué. Soudain  je remarquai une silhouette à la démarche bien reconnaissable (pieds en dehors, avancée prudente mais résolue) qui me parut d’une fascinante jeunesse. M’engouffrant dans un magasin Gap, je me cachai entre les stands de jeans délavés et de polos bruns et regardai passer Audrey, plus grosse, plus grise, mais toujours souple. Elle avait troqué les verres de contact qu’elle ne cessait de perdre pour de vilaines lunettes épaisses. Elle souriait, elle bougeait, elle parlait avec animation, remuant sa grande bouche souple, douce. »