Le Centaure de John Updike ou l’Amérique blanche de 1947

Ce livre,  situé en 1947, sous la présidence Truman, raconte les liens entre un père, enseignant, et son fils, dans un hiver enneigé de Pennsylvanie. C’est un excellent  roman sur l’adolescence, et sur  le dialogue d’un  fils  avec  son père. Comme Updike aime étaler sa virtuosité,  il double le réalisme de cet hiver 1947 en Pennsylvanie par des références ironiques avec la mythologie grecque. Les dieux de l’Olympe sont  donc convoqués et forment la doublure   mythologique (c’est leur ombre « divine »)  de chaque personnage.. George Caldwell  représente le Centaure Chiron ; ce   prof de sciences naturelle au lycée de la petite ville d’Olinger, en Pennsylvanie  est chahuté, timide,  intelligent. Il  reçoit au beau milieu d’un cours une minuscule flèche d’acier à bout empennée qui lui traverse le talon. Pour se faire ôter cette flèche qui le fait défaillir de douleur, il se rend au proche Garage Hummel où on lui retire la pointe d’acier : »L’obscurité chaude était traversée d’étincelles. Les coulées d’huile avaient noirci le sol de cette sorte de grotte. A l’autre bout d’un long établi, deux hommes informes, protégés par de grosses lunettes, maniaient avec des gestes caressants un grand jet de flamme dirigé vers le sol, où  l’éventail de feu, en se desséchant, se brisait en gouttelettes. Un autre homme, fixant le plafond avec des yeux cernés de blanc dans un visage tout noir, roula, couché sur le dos, sous la carrosserie d’une voiture. Au fur et à mesure que ses yeux s’habituaient  aux ténèbres, Caldwell distinguaient entassés autour de lui, des fragments d’automobiles, sens dessus dessous, fragiles et fantomatiques, des pare-chocs semblables à des cadavres de tortue, des moteurs dont la carcasse hérissée faisaient penser à un cœur mis à nu. L’air poisseux vibrait de sifflements et de cognements rageurs. »

 Ce père ,au talon d’Achille blessé ,  a un fils ,Peter, ado révolté   qui représente le double de   Prométhée jeune .Le jeu entre la mythologie grecque et la vie d’Américains moyens dans l’Amérique de 1947 pourrait être une sophistication cérébrale fastidieuse, quelque chose  d’artificiel,  une performance de lettré doué, et c’est  le contraire qui arrive. Goutons  l’ironie d’un prof chahuté qui qui va se faire soigner chez le garagiste-Forgeron (Héphaïstos) et qui ensuite surprend sa femme au bain(Aphrodite) tandis que le directeur de l’école (Zeus)  y traite les profs comme des élèves.  La densité des notations, la finesse des images, l’humour, les dialogues pleins de charme  tissent   une prose admirable moirée, soyeuse,  qui réfracte n’importe quelle rue, n’importe quel visage, suggère beaucoup avec pudeur. Updike  éclaire de biais    n’importe quelle chambre ou jardin en sidérantes notations pour chanter la beauté de la Création. Dans « Le Centaure » Updike  analyse sur trois jours d’hiver et de neige  les tensions entre ce  un père  vieillissant, mari désabusé, prof dévoué, mais  indécis et souvent hésitant,  un fatigué de la vie,  confronté avec  les élans passionnés, contradictoires du fils Peter ;son égocentrisme et  ses inhibitions.

 Comme  toujours chez cet écrivain  le sexe et la fréquentation des femmes posent problème. Le premier héros de Updike dans « Cœur de lièvre «  résumait ce qui deviendra l’obsession de l’auteur : « Avec les femmes, pense Rabbit, on passe son temps à se cogner contre elles parce qu’elles veulent autre chose, qu’elles sont d’une race différente. » Les nombreuses scènes de sexe (elles ont fait scandale avec « Couples » en 1968, avec la multiplication de scènes de cul frénétiques qui ont visiblement marqué sinon inspiré  Philip Roth  ) finissent  dans la tristesse de Don Juan représentants de commerce .»La nature vous conduit comme une mère et, dès qu’elle a obtenu sa petite prime, elle vous laisse sans rien.» Parfois les femmes sont  souvent décrites à chaque grain de peau comme les sublimes   appâts du diable, voir  des « sorcières ». Puritanisme pas mort. Parfois, ces Circé de lycée  permettent à Updike de réussir des scènes de séduction brillantissimes.

Dans « Le centaure » ces  rapports d’un père et d’un fils, sont surtout  marqués par   la tendresse  du père. Frileux mais bon, ce Caldwell  , désorienté par les nervosités  et certitudes du fils. La compassion si lucide  de l’auteur pour ses personnages créé cette tension qui court le livre.. Mais aussi intimité, lucidité, cruauté . Updike met tout en lumière :profondément religieux,  son art sonde la culpabilité . Inquiétude du janseniste qui cherche la grâce et remercie Dieu  soudain,  dans une matinée d’hiver, quand le gel a durci les herbes du jardin pour les rendre scintillantes.

T

Un personnage d’Updike déclare : « Si tu voulais bien faire un tour dans les champs, tu saurais que la terre n’est pas qu’une somme de  produits chimiques. La terre a une âme. » Le père et le  fils   apprennent à se découvrir    à  l’occasion d’une panne de voiture dans un paysage enneigé qui les oblige à trouver un hôtel perdu .Ajoutez un ivrogne inquiétant et des steppes de mélancolie face à une enfance perdue…..  On découvre que les dieux  de l’Olympe envient au fond  la fragilité humaine et, par jalousie,  jette des sorts : « Durant des années rien n’arrive ; puis soudain tout arrive. l’eau bout, les cactus fleurissent, le cancer se manifeste » écrit Updike .

Ainsi les dieux grecs se  promènent  dans les drug -stores et les drive- in d’une Amérique  rutilante de grosses Pontiac et versent du Ketchup sur les hamburgers. Ne pas s’y fier, ces dieux, ou même Dieu, choisissent de curieux moments pour frapper :c’est un coup de téléphone  dralatuiquye, ou bien  un trop long silence   dans un lit  qui dessine le désert de l’amour, ou  une salle de classe   chahute un prof âgé.

John Updike, écrivain magnifique,  reçoit en 1963, à 32 ans, le national book Award(plus haute récompense  littéraire aux états unis) pour ce roman « le Centaure ».Il est mort sans avoir reçu un Prix Nobel.

Claude Simon 1956:soudain le roman se fait peinture

Claude Simon,

Il y a un roman de Claude Simon qui fascine particulièrement, c’est « Le vent », son acte de naissance de grand romancier original. Ce quatrième roman, achevé au cours de l’été 1956, fut rédigé  par un Simon de 43 ans. C’est le roman où il assume son originalité, la luxuriance de sa prose, la violence humaine,  la persistance de souvenirs en réseaux métaphoriques,, une ponctuation totalement décalée qui fait ressembler des bribes de phrases aux touches de pinceau sur une toile  car ,aussi, les allusions picturales foisonnent ! Pèse aussi  l’ombre de la mort, la création de personnages qui deviennent à moitié mythiques, à moitié animaux, tantôt oiseaux de musée, tantôt faunes antiques, tantôt guignols ou poupées de chiffons. Le sadisme du taxidermiste se mêle à une goguenardise de fabuliste inquiétant.  

 C’est dans « « Le vent » que se déplie la topographie d’une ville  de manière cubiste, avec  des personnages  projetés   dans des  visions en fragments. L’histoire du manuscrit est intéressante. Invité au centre culturel de Royaumont, Claude Simon fait la connaissance d’Alain Robbe-Grillet, alors jeune  conseiller littéraire des éditions de Minuit. Ce dernier lit le manuscrit que Claude Simon, vient de terminer, l’aime et le passe à Jérôme Lindon, qui  donne son accord pour  le publier. La difficulté c’est que Claude Simon était encore sous contrat aux éditions Calmann-Lévy, après avoir été publié aux éditions du Sagittaire(« Le tricheur » et « la corde raide »). Finalement, Calmann -Lévy accepte que Simon soit publié  aux éditions de Minuit. C’est donc en 1957 que Lindon  publie « le vent ». Or c’est une année particulière, emblématique, une année-charnière qui manifeste  un grand  renouveau romanesque  puisque  Lin don publie en quelques mois « La modification » de Butor, « La jalousie «  de Robbe-Grillet et « Tropismes » de Sarraute .Trois œuvres –manifeste.   La critique  littéraire comprend qu’il se passe une rupture dans le paysage romanesque.. C’est Emile Henriot, dans « Le monde » du 22  Mai 1957, qui  trouvera l’appellation « Nouveau Roman » pour qualifier ce renouveau.

Le peintre Novelli

 A l’époque, des critiques ont trouvé le roman de Simon difficile. Il l’est .A première lecture je n’ai pas tout saisi de l’intrigue. Antoine Montès débarque dans une ville du Sud, venu pour toucher l’héritage de son père. D’emblée, on l’appelle « l’idiot »  -c’est le premier mot du roman- ce grand type  à l’allure invraisemblable, mal fringué, portant un appareil photo sur son estomac et qui semble éberlué par à peu près tout.   En fait, cet homme venu du Nord ( Troyes) revient au pays de son enfance pour toucher un héritage  dans une ville du Sud,Perpignan,  que quitta sa mère, trente-cinq ans plus tôt, fuyant un mari indigne .Il se montre plein de bonne volonté,  intéressé par les étranges personnages qu’il rencontre. Contrairement aux attentes du notaire Montès accepte l’héritage, quelques hectares de vigne laissés à l’abandon  par  ce père qu’il n’a pas connu (ce fut le cas de Claude Simon) .Ce comportement d’un  étranger  venu récupérer ses terres  déclenche l’hostilité d’une partie de sa famille.  Il apparait, au fil de la lecture,  que cet « idiot »  est   livré    à la férocité et à la bêtise de la bourgeoisie.

Heureusement il y a  les  femmes. Elles dérèglent  la dérisoire comédie humaine si étroite  et apportent une effervescence érotique, c’est une délivrance  qui brise la solitude du personnage principal. Tout ce qui s’écoule : l’eau, le sable, le Temps, subit soudain  un coup d’arrêt, l’irruption du corps féminin. Trois femmes  vont l’entourer .Cécile-qui tombe amoureuse de lui- et Hélène. ce  sont les deux filles de l’oncle qui le reçoit .  Enfin Rose, la serveuse  qui travaille dans l’hôtel où est descendu Montès, et qui   sera tuée par son amant, le gitan Jep.

Rauschenberg

 Rose »une rudement chic fille », manie la serpillère dans  l’hôtel. Elle  fascine  Montès qui aime bavarder avec elle sur un banc. Elle  attire  Montès .L’intrigue est enfouie, presque cachée,  sous la prolifération de détails  visuels, les enchevêtrements d’émotions et de descriptions , des conversations tronquées, un foisonnement baroque de sensations dans des phrases aux parenthèses et incises  multipliées.La ponctuation est flottante.. Le récit est  donc tissé par les rumeurs, les cancans, les malveillances de la  plupart des personnages secondaires avec leurs discours entortillés et filandreux, qui  surviennent à la manière  de bifurcations déroutantes.

 Nombreux sont  les  critiques de l’époque qui  ont comparé Montès au Meursault de « l’étranger » de Camus  ou au Prince Mychkine de » l’Idiot « de Dostoïevski. Mais l’humour de Simon et un certain cubisme narratif  -à mon sens-   ,modifient   tout.   L’identité  psychologique de Montès  ne saute pas aux yeux à la première lecture tant on est fasciné par la puissante  phrase germinative, épique,   interminable.

De plus Simon dérègle    les notions de Temps    et  de Lieu, pulvérise la progression dramatique traditionnelle. Le vent, les lumières, le passé, les mémoires   soufflent, s’éparpillent, déporte   l’intrigue  au profit d’un retable qui se déploie. Les phrases se poussent  comme des vagues, charriant des reflets, des images inattendues, des souvenirs, des anxiétés,  des objets en gros plans,des arrêts sur images, des associations de métaphores, des  comparaisons ironiques, des portraits cassés, mettant parfois au premier plan de visages grotesques et  des silhouettes caricaturales. Daumier surgit  dans une toile de Rauschenberg.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

Kurt Schwitters

 Un souffle  épique  rappelle parfois  Faulkner. C’est la critique Claire Bayet, dans la revue « La Nef » qui pointera bien l’originalité de ce jeune auteur : »Le grand mérite de Claude Simon –et c’est le mérite de tout art baroque- est de donner  l’impression de l’épaisseur, un enchevêtrement de niveaux, de jouer de l’illusion sans jamais dénoncer. Cette technique ne supprime  pas l’au-delà du miroir, la nostalgie des arrière-mondes. »

Le roman se passe donc  à Perpignan (jamais nommée) que Simon connait bien car il y a été élevé par sa mère dans un hôtel de famille occupé par sa grand-mère et par la sœur de sa mère dans une sorte de sanctuaire de meubles anciens et de souvenirs familiaux enténébrés . Ce qui frappe, c’est que ce roman ne balance pas complétement les  structures du roman traditionnel. On peut aussi le lire comme un polar puisqu’il y a meurtre et enquête. On y trouve une galerie de personnages  typiquement balzaciens, de province, avec matrones implacables, jeunes filles à marier, notaire chafouin, miséreux, vieilles filles. La pesanteur des  structures sociales est implacable avec quelques falmilels de notables qui tiennent la ville. L’argent  domine . Autre trait typiquement  balzacien : une grande précision topographique pour restituer les différents quartiers de la ville, ses cafés, ses églises, sa caserne, ses ruelles, son quartier des gitans,  et aussi des descriptions d’intérieur de maison très  méticuleuses .

Mais  cette structure balzacienne explose. Tout est  coupé, découpé, morcelé, avec un mélange des voix et des points de vue. On a l’impression de pénétrer Simon a allumé  un projecteur .Les montages parallèles, les fausses coupes, les travellings, et l’œil-camera  perturbent le discours, la bande son est saturée de voix.

Comme nous en avertit l’auteur  dans le sous-titre « Tentative de restitution d’un retable baroque ». Projet d’abord esthétique.

Ce roman a été écrit  alors que   Claude Simon renonce à la peinture, sa passion première pendant des années. Cet été  1956 est donc   un adieu à cette vocation. Mais la nostalgie et le souci  de la peinture envahissent  le roman. les  mots sont des touches de couleur,    qui se juxtaposent comme chez les impressionnistes.  Des perspectives qui changent, des objets mis en gros plan, des gestes saisis dans la vitesse de trait du dessin. Chairs  des femmes couchées dans l’herbe, bois des mobiliers, éclairages artificiels des rues, sensations dans le grain des mots,  couleurs pâlies ou  affirmées,  paroles figées  comme des bulles de BD , importance des inscriptions, gravures, paraphe des néons, natures mortes : tout est peinture étalée dans ce roman . 

Simon  passe  sous la loupe  des aisselles de femme ou un évier et sa vaisselle.  On trouve l’esthétique  sépia des cartes postales, des photos de mariages, et aussi  des obsessions terreuses et   de tissu du peintre espagnol  Tapiès (ami de Simon), des affiches déchirées de Rauschenberg, les pigments sableux de Gastone Novelli , les brins d’ herbes de Dürer. Multiplication des  membres dispersés  à la Picasso, cadrages serrés géométriques  de fenêtres , intrusion de détails réalistes dans un flou enténébré, anatomies  écrasées genre  Christ mort de Mantegna, et pas mal  de natures mortes dans un Perpignan ronde de nuit.

Claude Simon photographe comme Montès

 « Le vent » est  un  fabuleux hommage à la peinture. Mais quand même, on note des préférences pour des gammes chromatiques sombres, une odeur de vieux sanctuaire, de moisi,  peu de couleurs éclatantes et plutôt des intérieurs ténébreux sur  une bourgeoisie en décomposition qui somnole dans ses calculs.  On entre  dans la pleine pâte terreuse de l’humanité. Marche lente  dans une ville comme une mémoire labyrinthique, impressions  d’un archéologue   déblayant des fragments  de  son passé.

 Simon travaille avec un soin du détail dans  son immense retable  et multiplie   ses personnages dans  des  gestes arrêtés, de conversations saisies par bribes, comme si le geste d’écrire (souvent confondu avec celui de décrire) s’éloignait la logique narrative ordinaire comme d’une vieillerie.   Et comme Simon aime faire partager son acte  à la manière d’un peintre   il  ralentit, puis fige les scènes. Artiste de l’image arrêtée, définition même d’un tableau.

Ce qui frappe aussi c’est que la focale et l’obturateur photographique (Montès le personnage principal se promène  toujours avec un appareil photo)  saisissent tel ou tel détail, dans une telle méticulosité que tout devient fascinant, irréel. Exemple : »le carrelage de cuisine, nu, sans la moindre trace de poussière, les murs nus, peints en bleu, à la chaux, avec un soubassement marron, et ces meubles achetés selon toute vraisemblance au hasard de marché aux puces, mais propres, repeints, les buffets à étagères d’un ocre verdâtre, les étagères elles-mêmes recouvertes d’un papier festonné de couleur avec deux assiettes posées de champ quoiqu’elles ne fussent ni anciennes ni rares, ornées d’un motif de fleurs et de fruits de série, et encore  deux de ces bouteilles d’anis espagnol en verre moulé et grossièrement colorié, représentant l’une un toréro avec sa cape rouge vif et les broderies dorées de son costumer et son chapeau noir, l’autre une danseuse « .

 Morandi n’est pas loin …

Morandi

Le roman ouvre donc une série d’œuvres où les histoires familiales et généalogiques vont tenir une place primordiale ainsi que cette ville de Perpignan. , Il exhale  le parfum âcre  des bouquets de fleurs pourrissant  autour d’une tombe .On y remarque que les agonies, les raideurs cadavériques, les teints cireux jalonnent le, récit.   . Oui, il y a aussi un office des ténèbres comme si les personnages étaient tous des voyageurs en transit vers leur propre mort. Tiroirs qu’on vide,  draps suaires qu’on tire sur un corps. Même la broussaille des aisselles d’une maitresse projette une noirceur  suffocante.

Les  gens aussi bien que les évènements sont pris dans un charroi tel que le passé et l’avenir se perdent dans un temps mythique. Montés va et vient entre ville et sa chambre d’hôtel, enregistre, écoute, agit ,photographie  »tandis qu’au-dessus de lui le vent immémorial balançait les hauts platanes avec un chuintement continu, puissant, majestueux ».

Cette prose fluviale   charrie dans son courant  la mémoire et des bribes de présent  dans un mouvement qui ressemble à une dérive.  Il y a un grotesque  pour cette description justicière  d’un nid de personnages étriqués, baratineurs, faux jetons, sermonneurs. , cette manière de mettre au même niveau  un interrogatoire policier ,une carte routière, un gargouillis de gorge,  la pénombre d’une cuisse, un bol de café,  des portraits d’ancêtres à particule,  des  glissements « de la chair passionnée » .Ecrasement des perspectives, mise à niveau du haut et  du bas, du profond et du plat.  

Tout est kaleidoscopisé. L’humain a perdu sa  perspective classique en même temps que son sérieux humaniste.  Comment ne pas penser à cette réflexion  du prêtre de  Bernanos dans  son « Journal d’un curé de de campagne: »Il est difficile d’imaginer à quel point les gens que le monde dit sérieux sont puérils, d’une puérilité vraiment inexplicable, surnaturelle. J’ai beau n’être qu’un jeune prêtre, il m’arrive encore d’en sourire. «

Le brouhaha humain dans  « Le vent »    recèle   un humour de dérision, une ironie  tragique ,Simon sème des touches de burlesque ou de compassion, comme on met des touches de lumière. ce qui n’exclut  pas  un ton d’indulgence La tendresse de Montès pour Rose, par exemple, apporte une fissure étonnante dans ce monde angoissant et  clos.

 Et cependant cette vision accueille garde quelque chose d’épique, de grandiose comme si la pulsation mystérieuse de la vie l ‘emportait  dans ce  temps cyclique mais pétrifié qui balaie les générations les unes après les autres. Une grandeur. Apparait une grandeur  D’où vient-elle ?

Question compliquée. Cette fresque sèche, parfois poudreuse comme un vieux mur,  nous chuchote : pauvres tas d’humains, je vous construis une chapelle Sixtine dérisoire, mais une chapelle Sixtine quand même.  Oui,  le mot grandeur vous vient à la lecture du roman grâce aussi à l’aplomb des mots comme si une latinité donnait une empreinte solide à tout ce qui est écrit.. Cette grandeur se développera dans tout le reste de l’œuvre.   

Extrait :

« .. et même pas une photo d’elle, un portrait, mais figurant seulement dans un de ces groupes comme on en fait à l’occasion de fêtes ou de mariages ; sans doute un dimanche après-midi, avec le patron et la patronne de l’hôtel, et les deux fillettes – mais pas le gitan – sous la treille de la petite arrière-cour dans le fond de laquelle on pouvait distinguer l’entassement des caisses de bière ; une femme à ce qu’il semblait d’une trentaine d’années environ, au visage ovale, de ce type méditerranéen au nez droit, assez long, et aux lèvres épaisses, avec des cheveux très noirs qu’un coup de vent au moment de la photo tordait et rabattait sur la figure, et si l’on veut belle, et même certainement belle, mais de cette sorte de beauté pour ainsi dire injuriée, au-delà de ce qu’on appelle couramment la beauté, avec par exemple ce quelque chose d’autre que les mutilations ou la patine ajoutent ou plutôt confèrent à une de ces têtes trouvées dans des ruines (et sans doute, telle qu’elle a été conçue, lisse, polie, fade), un visage donc, à la fois dur – ou durci – et attachant, sans fard ni apprêt, et dans le corps aussi – ou plutôt ce qu’on en devinait sous le gros tricot, la jupe sombre, c’est-à-dire pas grand chose : seulement un maintien, un port – cette sorte de triomphe sur le temps, ce même quelque chose de dur, d’infatigable – comme une jument, me dit un jour Montès, vous savez : une de ces juments de trait avec ses hanches lourdes, puissantes et pourtant féminines -, cette paisible invincibilité de la pierre ou du bronze malmenés, outragés, et continuant son existence de pierre, de bronze.. »

Les couples meurent en Italie?

« L’Avventura », d’Antonioni

C’est étrange comme les couples se séparent en Italie . Est-ce que l’interdiction du divorce dans l’Italie catholique  d’après-guerre a traumatisé le pays ?

En littérature, c’est évident  de Pavese à Bassani, de Moravia à Brancati. Et au cinéma, fin de partie pour les couples, soit sur le mode burlesque de « Divorce à ‘l’italienne » de Germi, ou macabre avec « le lit conjugal » de Ferreri ,soit sur le mode tragique de Rosselini   à   Antonioni .

 Un discret auteur français nous le rappelle,  Jean-Pierre Ferrini. Dans un précèdent essai intimisme (« Le pays de Pavese »-Gallimard, 2009) l’écrivain discret-presque secret- Jean-Pierre Ferrini prenait sa voiture et se rendait au bord du lac Majeur, dans une petite ville à la frontière de la Lombardie et du Piémont, à Luino. Il logeait dans un hôtel, l’Ancora, près d’un embarcadère, avec le but de retrouver  les racines italiennes de son père. Mais en se dirigeant vers le Piémont,  la courbe  du livre s’infléchit. Ferrini passe du fantôme de son père  à la figure de Cesare Pavese, l’auteur  du « Métier de vivre », de « la lune et les feux » (Son plus beau livre ?) , de « Dialogues avec Leuco » et du « Bel été ».Pavese  un de ces écrivains qui réussissent à mettre leur vie intime  à nu, sentimentalement, sans jamais mettre le lecteur dans une position de voyeurisme.  On devine  vite que Pavese est l’auteur de chevet de Ferrrini. Il se rend en voiture  dans les collines  vers  San Stefano Belbo,  où  Pavese vécut enfant, puis à Turin, sous les arcades et dans les cafés où Pavese flirta, passa des nuits à discuter, découvrit les étudiantes, les prostituées, et  littérature américaine. Ferrini se rend  aussi  à Crea, dans la maison de la sœur de Pavese où l’écrivain s’est souvent réfugié pendant ses crises de solitude. Ferrini   retrouve aussi   le couvent qui a abrité  et caché  Pavese  à la fin  de la guerre. Donc  Ferrini dialogue avec  Pavese.  C’est une invitation à    relire  « travailler fatigue »,   « la plage », comme  Ferrini est  nuancé, subtil, maitre de la confession douce  et de la confidence oblique. Tout se passe  comme s’il y avait des superpositions et des affinités entre l’écrivain italien et notre promeneur français, comme si l’un se regardait dans le miroir de l’autre ,mais  dans un portrait bougé ,  tremblé, comme si l’un  cherchait dans les mots de l’autre, dans les textes de l’autre,  la trace vraie de sa vie intérieure ,et des vulnérabilités proches, comme si l’écrivain mort  avait trouvé les mots les plus précis, les  plus  vrais  pour décrire cette vie fluide  qui échappe aux définitions parce que c’est justement la vôtre.



La Notte d’Antonioni

 

l’Italie de Ferrini, cette Italie au miroir de Pavese  ne s’arrête pas à la littérature . Elle  se complète  aussi par  « Un voyage en Italie » publié chez Arlea en 2013.Ici, le miroir est le cinéma italien.

Ce titre  fait  évidemment allusion au    film de Roberto Rossellini de 1954, avec  Ingrid Bergman et Georges Sanders. Thème : un couple de bourgeois anglais, sans enfants, vient à Naples pour régler une affaire d’héritage. Ce voyage leur permet de constater  qu’ils  se sont éloignés  l’un de l’autre  et n’ont plus grand chose à se dire .Radiographie  d’un couple en pleine déchirure. Mais sans cris .Séparation feutrée, insidieuse, oblique,  avec des mots hypocrites, et de fausses amabilités.. .tout est suggéré par des actes, des gestes, des phrases tronquées, des silences pesants. Rossellini  cultive  un art de  l’ellipse,  en mêlant  ses personnages au milieu qu’il traverse. C’est en visitant un site archéologique de Pompéi que le personnage fémininjoué par Ingrid Bergman  voyant exhumés des corps enlacés et pierreux , que l’angoisse la saisit .Finitude d’un amour, mais aussi découverte de sa propre mort. Le paysage Rosselllinien multiplie les signes visuels qui  agissent sur la psychologie des personnages. C’est un art qu’Antonioni poussera à sa perfection.    Et le paradoxe c’est que la douce chaleur naturelle des nuits italienne, les ambiances de fêtes  populaires de quartier,  accentue la solitude à deux des couples bourgeois isolés dans leur dérive. Les chaudes villes italiennes exacerbent  le  froid des sentiments intérieurs. Le désamour dans le mutisme british  , l’embarras guindé,  d’un couple londonien qui se  déchire  chez Rossellini annonce les films d’Antonioni et  ses chorégraphies de couple dans un paysage dénudé et creusé par on ne sait quel vide. 

Pavese

Ferrini est visiblement dans cette trace et cette influence.    Son  récit  est écrit (faussement)  à la paresseuse   Ferrini se met dans les pas  d’ Antonioni, quand il vivait aimait et filmait   Monica Vitti dans » l’Avventura ».  Un couple  se défait  sous nos yeux, page après page,  en essayant de cerner, ou plutôt de suggérer  avec une grande économie de moyens, le mystère des sentiments, quand ils se défont.

 Et, comme dans Antonioni, le douloureux de la situation  est que chacun a conscience  que les sentiments se défont inéluctablement  et  sent croitre  cette mort au moment même où le trouble s’intensifie sans pouvoir  y remédier. Il y a toujours cet espèce de ralenti  si ingérable et amer  de deux êtres qui s’éloignent, tuent seconde après seconde, entre les portes, entre l’aleternance des jours et des nuits, le couple qui s’est aimé jadis. Les deux   voient  l’accident arriver, découvrent ce qui s’est consumé, usé .Chacun comprend que la trajectoire est fatale et  ne peut plus dévier dans sa chute. Chacun épie l’autre pour y découvrir l’étrangeté. Il nait alors une  paradoxale parenté dans l’amertume. Chacun  se demande alors où fut la promesse, où fut  le mensonge,  où est la fausseté, où fut le début de la trahison. On ne comprend plus rien mais on devine le pire, comme on se cloue soi-même  à sa propre douleur et  à sa culpabilité.esare Pavese

Ce qu’Antonioni  a montré, analysé    de film en film, de « l’Avventura » à « l’Eclipse », Ferrini le vit avec sa compagne. Ici la  vie  privée de Ferrini imite le cinéma. Comme Ingrid Bergman dans « Voyage en Italie »   découvrait la vérité  de sa mort en visitant les thermes sulfureux et  les corps de plâtre de ceux qui furent ensevelis sous la lave du Vésuve, Ferrini vit cet étouffant huis clos du couple en déroute dans ces hôtels qui, dans ce genre de situation ressemblent toujours à  des casinos hors saison.

Jean-Pierre Ferrini

En visitant Venise , Ferrare( ville natale d’Antonioni) et Bologne avec sa compagne , on découvre que  de trattoria  en cafés, de  ruelles tièdes  aux murs décrépits  en chambres avec grand lit « matrimoniale » , un couple s’efface. On parle brièvement, mais on ne s’entend plus. Le passé est miné,  comme le temps présent .Le couple se vit alors comme  une énigme douloureuse. On se dilue  dans sa propre vie dans les  reflets des miroirs de l’hôtel en croisant des couples gais. Le sourd murmure de la fracture amoureuse traverse le livre.

Le voyage en Italie

 Ce qui séduit aussi   dans ce texte , c’est que la beauté des villes italiennes  du Nord, l’amour des pierres, l’hymne assourdi des vieilles rues, la beauté baroque du  passé culturel (avec références  à l’écrivain  Giorgio Bassani ( souvenez vous….« Le jardin des Finzi Contini » à Ferrare) tout ça forme contrepoint  la  dérive .Comme on mesure les distances sur une carte routière dépliée , ici, on mesure les distances qui s’accroissent  entre un homme et une femme dans un paysage. .On parcourt avec Ferrini  ce qui se passe dans une chambre, valises ouvertes, oreillers froissés, souvenirs nocturnes, promenades au milieu de la foule, échange de regards  dans un campanile, au cours d’une  promenade à bicyclette . Ferrini  le suggère avec délicatesse, mais c’est comme quelque chose qui s’éteint et se décolore  et pâlit  comme des fresques  antiques d’une villa romaine . Il  revit ces instants  qui s’éloignent :étreintes soudaines dans un couloir, diner avec  bougies dans une trattoria quasi déserte, divines douceurs matinales à la sortie de l’hôtel, moments nus et anxieux, où soudain, tout devient morose et creux, et ce  temps interminable trop grand comme un costume.

Une citation d’Antonioni  dans la deuxième partie du récit  résume bien  le propos de l’auteur :

« Au fond, il faut protéger nos sentiments avec beaucoup de soin, car les sentiments qu’une femme et un homme réussissent  à éprouver  l’un envers l’autre sont des choses auxquelles il est vraiment nécessaire de s’accrocher pour rester en vie aujourd’hui. » PS.

Je signale que Ferrini vient de publier un ouvrage avec photos « A Belleville » que je n’ai pas lu, mais commenté avec beaucoup d’éloges dans « Le monde des Livres » et qu’il a notamment écrit sur Dante, sur Courbet.un auteur à suivre.