Claude Simon 1956:soudain le roman se fait peinture

Claude Simon,

Il y a un roman de Claude Simon qui fascine particulièrement, c’est « Le vent », son acte de naissance de grand romancier original. Ce quatrième roman, achevé au cours de l’été 1956, fut rédigé  par un Simon de 43 ans. C’est le roman où il assume son originalité, la luxuriance de sa prose, la violence humaine,  la persistance de souvenirs en réseaux métaphoriques,, une ponctuation totalement décalée qui fait ressembler des bribes de phrases aux touches de pinceau sur une toile  car ,aussi, les allusions picturales foisonnent ! Pèse aussi  l’ombre de la mort, la création de personnages qui deviennent à moitié mythiques, à moitié animaux, tantôt oiseaux de musée, tantôt faunes antiques, tantôt guignols ou poupées de chiffons. Le sadisme du taxidermiste se mêle à une goguenardise de fabuliste inquiétant.  

 C’est dans « « Le vent » que se déplie la topographie d’une ville  de manière cubiste, avec  des personnages  projetés   dans des  visions en fragments. L’histoire du manuscrit est intéressante. Invité au centre culturel de Royaumont, Claude Simon fait la connaissance d’Alain Robbe-Grillet, alors jeune  conseiller littéraire des éditions de Minuit. Ce dernier lit le manuscrit que Claude Simon, vient de terminer, l’aime et le passe à Jérôme Lindon, qui  donne son accord pour  le publier. La difficulté c’est que Claude Simon était encore sous contrat aux éditions Calmann-Lévy, après avoir été publié aux éditions du Sagittaire(« Le tricheur » et « la corde raide »). Finalement, Calmann -Lévy accepte que Simon soit publié  aux éditions de Minuit. C’est donc en 1957 que Lindon  publie « le vent ». Or c’est une année particulière, emblématique, une année-charnière qui manifeste  un grand  renouveau romanesque  puisque  Lin don publie en quelques mois « La modification » de Butor, « La jalousie «  de Robbe-Grillet et « Tropismes » de Sarraute .Trois œuvres –manifeste.   La critique  littéraire comprend qu’il se passe une rupture dans le paysage romanesque.. C’est Emile Henriot, dans « Le monde » du 22  Mai 1957, qui  trouvera l’appellation « Nouveau Roman » pour qualifier ce renouveau.

Le peintre Novelli

 A l’époque, des critiques ont trouvé le roman de Simon difficile. Il l’est .A première lecture je n’ai pas tout saisi de l’intrigue. Antoine Montès débarque dans une ville du Sud, venu pour toucher l’héritage de son père. D’emblée, on l’appelle « l’idiot »  -c’est le premier mot du roman- ce grand type  à l’allure invraisemblable, mal fringué, portant un appareil photo sur son estomac et qui semble éberlué par à peu près tout.   En fait, cet homme venu du Nord ( Troyes) revient au pays de son enfance pour toucher un héritage  dans une ville du Sud,Perpignan,  que quitta sa mère, trente-cinq ans plus tôt, fuyant un mari indigne .Il se montre plein de bonne volonté,  intéressé par les étranges personnages qu’il rencontre. Contrairement aux attentes du notaire Montès accepte l’héritage, quelques hectares de vigne laissés à l’abandon  par  ce père qu’il n’a pas connu (ce fut le cas de Claude Simon) .Ce comportement d’un  étranger  venu récupérer ses terres  déclenche l’hostilité d’une partie de sa famille.  Il apparait, au fil de la lecture,  que cet « idiot »  est   livré    à la férocité et à la bêtise de la bourgeoisie.

Heureusement il y a  les  femmes. Elles dérèglent  la dérisoire comédie humaine si étroite  et apportent une effervescence érotique, c’est une délivrance  qui brise la solitude du personnage principal. Tout ce qui s’écoule : l’eau, le sable, le Temps, subit soudain  un coup d’arrêt, l’irruption du corps féminin. Trois femmes  vont l’entourer .Cécile-qui tombe amoureuse de lui- et Hélène. ce  sont les deux filles de l’oncle qui le reçoit .  Enfin Rose, la serveuse  qui travaille dans l’hôtel où est descendu Montès, et qui   sera tuée par son amant, le gitan Jep.

Rauschenberg

 Rose »une rudement chic fille », manie la serpillère dans  l’hôtel. Elle  fascine  Montès qui aime bavarder avec elle sur un banc. Elle  attire  Montès .L’intrigue est enfouie, presque cachée,  sous la prolifération de détails  visuels, les enchevêtrements d’émotions et de descriptions , des conversations tronquées, un foisonnement baroque de sensations dans des phrases aux parenthèses et incises  multipliées.La ponctuation est flottante.. Le récit est  donc tissé par les rumeurs, les cancans, les malveillances de la  plupart des personnages secondaires avec leurs discours entortillés et filandreux, qui  surviennent à la manière  de bifurcations déroutantes.

 Nombreux sont  les  critiques de l’époque qui  ont comparé Montès au Meursault de « l’étranger » de Camus  ou au Prince Mychkine de » l’Idiot « de Dostoïevski. Mais l’humour de Simon et un certain cubisme narratif  -à mon sens-   ,modifient   tout.   L’identité  psychologique de Montès  ne saute pas aux yeux à la première lecture tant on est fasciné par la puissante  phrase germinative, épique,   interminable.

De plus Simon dérègle    les notions de Temps    et  de Lieu, pulvérise la progression dramatique traditionnelle. Le vent, les lumières, le passé, les mémoires   soufflent, s’éparpillent, déporte   l’intrigue  au profit d’un retable qui se déploie. Les phrases se poussent  comme des vagues, charriant des reflets, des images inattendues, des souvenirs, des anxiétés,  des objets en gros plans,des arrêts sur images, des associations de métaphores, des  comparaisons ironiques, des portraits cassés, mettant parfois au premier plan de visages grotesques et  des silhouettes caricaturales. Daumier surgit  dans une toile de Rauschenberg.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

Kurt Schwitters

 Un souffle  épique  rappelle parfois  Faulkner. C’est la critique Claire Bayet, dans la revue « La Nef » qui pointera bien l’originalité de ce jeune auteur : »Le grand mérite de Claude Simon –et c’est le mérite de tout art baroque- est de donner  l’impression de l’épaisseur, un enchevêtrement de niveaux, de jouer de l’illusion sans jamais dénoncer. Cette technique ne supprime  pas l’au-delà du miroir, la nostalgie des arrière-mondes. »

Le roman se passe donc  à Perpignan (jamais nommée) que Simon connait bien car il y a été élevé par sa mère dans un hôtel de famille occupé par sa grand-mère et par la sœur de sa mère dans une sorte de sanctuaire de meubles anciens et de souvenirs familiaux enténébrés . Ce qui frappe, c’est que ce roman ne balance pas complétement les  structures du roman traditionnel. On peut aussi le lire comme un polar puisqu’il y a meurtre et enquête. On y trouve une galerie de personnages  typiquement balzaciens, de province, avec matrones implacables, jeunes filles à marier, notaire chafouin, miséreux, vieilles filles. La pesanteur des  structures sociales est implacable avec quelques falmilels de notables qui tiennent la ville. L’argent  domine . Autre trait typiquement  balzacien : une grande précision topographique pour restituer les différents quartiers de la ville, ses cafés, ses églises, sa caserne, ses ruelles, son quartier des gitans,  et aussi des descriptions d’intérieur de maison très  méticuleuses .

Mais  cette structure balzacienne explose. Tout est  coupé, découpé, morcelé, avec un mélange des voix et des points de vue. On a l’impression de pénétrer Simon a allumé  un projecteur .Les montages parallèles, les fausses coupes, les travellings, et l’œil-camera  perturbent le discours, la bande son est saturée de voix.

Comme nous en avertit l’auteur  dans le sous-titre « Tentative de restitution d’un retable baroque ». Projet d’abord esthétique.

Ce roman a été écrit  alors que   Claude Simon renonce à la peinture, sa passion première pendant des années. Cet été  1956 est donc   un adieu à cette vocation. Mais la nostalgie et le souci  de la peinture envahissent  le roman. les  mots sont des touches de couleur,    qui se juxtaposent comme chez les impressionnistes.  Des perspectives qui changent, des objets mis en gros plan, des gestes saisis dans la vitesse de trait du dessin. Chairs  des femmes couchées dans l’herbe, bois des mobiliers, éclairages artificiels des rues, sensations dans le grain des mots,  couleurs pâlies ou  affirmées,  paroles figées  comme des bulles de BD , importance des inscriptions, gravures, paraphe des néons, natures mortes : tout est peinture étalée dans ce roman . 

Simon  passe  sous la loupe  des aisselles de femme ou un évier et sa vaisselle.  On trouve l’esthétique  sépia des cartes postales, des photos de mariages, et aussi  des obsessions terreuses et   de tissu du peintre espagnol  Tapiès (ami de Simon), des affiches déchirées de Rauschenberg, les pigments sableux de Gastone Novelli , les brins d’ herbes de Dürer. Multiplication des  membres dispersés  à la Picasso, cadrages serrés géométriques  de fenêtres , intrusion de détails réalistes dans un flou enténébré, anatomies  écrasées genre  Christ mort de Mantegna, et pas mal  de natures mortes dans un Perpignan ronde de nuit.

Claude Simon photographe comme Montès

 « Le vent » est  un  fabuleux hommage à la peinture. Mais quand même, on note des préférences pour des gammes chromatiques sombres, une odeur de vieux sanctuaire, de moisi,  peu de couleurs éclatantes et plutôt des intérieurs ténébreux sur  une bourgeoisie en décomposition qui somnole dans ses calculs.  On entre  dans la pleine pâte terreuse de l’humanité. Marche lente  dans une ville comme une mémoire labyrinthique, impressions  d’un archéologue   déblayant des fragments  de  son passé.

 Simon travaille avec un soin du détail dans  son immense retable  et multiplie   ses personnages dans  des  gestes arrêtés, de conversations saisies par bribes, comme si le geste d’écrire (souvent confondu avec celui de décrire) s’éloignait la logique narrative ordinaire comme d’une vieillerie.   Et comme Simon aime faire partager son acte  à la manière d’un peintre   il  ralentit, puis fige les scènes. Artiste de l’image arrêtée, définition même d’un tableau.

Ce qui frappe aussi c’est que la focale et l’obturateur photographique (Montès le personnage principal se promène  toujours avec un appareil photo)  saisissent tel ou tel détail, dans une telle méticulosité que tout devient fascinant, irréel. Exemple : »le carrelage de cuisine, nu, sans la moindre trace de poussière, les murs nus, peints en bleu, à la chaux, avec un soubassement marron, et ces meubles achetés selon toute vraisemblance au hasard de marché aux puces, mais propres, repeints, les buffets à étagères d’un ocre verdâtre, les étagères elles-mêmes recouvertes d’un papier festonné de couleur avec deux assiettes posées de champ quoiqu’elles ne fussent ni anciennes ni rares, ornées d’un motif de fleurs et de fruits de série, et encore  deux de ces bouteilles d’anis espagnol en verre moulé et grossièrement colorié, représentant l’une un toréro avec sa cape rouge vif et les broderies dorées de son costumer et son chapeau noir, l’autre une danseuse « .

 Morandi n’est pas loin …

Morandi

Le roman ouvre donc une série d’œuvres où les histoires familiales et généalogiques vont tenir une place primordiale ainsi que cette ville de Perpignan. , Il exhale  le parfum âcre  des bouquets de fleurs pourrissant  autour d’une tombe .On y remarque que les agonies, les raideurs cadavériques, les teints cireux jalonnent le, récit.   . Oui, il y a aussi un office des ténèbres comme si les personnages étaient tous des voyageurs en transit vers leur propre mort. Tiroirs qu’on vide,  draps suaires qu’on tire sur un corps. Même la broussaille des aisselles d’une maitresse projette une noirceur  suffocante.

Les  gens aussi bien que les évènements sont pris dans un charroi tel que le passé et l’avenir se perdent dans un temps mythique. Montés va et vient entre ville et sa chambre d’hôtel, enregistre, écoute, agit ,photographie  »tandis qu’au-dessus de lui le vent immémorial balançait les hauts platanes avec un chuintement continu, puissant, majestueux ».

Cette prose fluviale   charrie dans son courant  la mémoire et des bribes de présent  dans un mouvement qui ressemble à une dérive.  Il y a un grotesque  pour cette description justicière  d’un nid de personnages étriqués, baratineurs, faux jetons, sermonneurs. , cette manière de mettre au même niveau  un interrogatoire policier ,une carte routière, un gargouillis de gorge,  la pénombre d’une cuisse, un bol de café,  des portraits d’ancêtres à particule,  des  glissements « de la chair passionnée » .Ecrasement des perspectives, mise à niveau du haut et  du bas, du profond et du plat.  

Tout est kaleidoscopisé. L’humain a perdu sa  perspective classique en même temps que son sérieux humaniste.  Comment ne pas penser à cette réflexion  du prêtre de  Bernanos dans  son « Journal d’un curé de de campagne: »Il est difficile d’imaginer à quel point les gens que le monde dit sérieux sont puérils, d’une puérilité vraiment inexplicable, surnaturelle. J’ai beau n’être qu’un jeune prêtre, il m’arrive encore d’en sourire. «

Le brouhaha humain dans  « Le vent »    recèle   un humour de dérision, une ironie  tragique ,Simon sème des touches de burlesque ou de compassion, comme on met des touches de lumière. ce qui n’exclut  pas  un ton d’indulgence La tendresse de Montès pour Rose, par exemple, apporte une fissure étonnante dans ce monde angoissant et  clos.

 Et cependant cette vision accueille garde quelque chose d’épique, de grandiose comme si la pulsation mystérieuse de la vie l ‘emportait  dans ce  temps cyclique mais pétrifié qui balaie les générations les unes après les autres. Une grandeur. Apparait une grandeur  D’où vient-elle ?

Question compliquée. Cette fresque sèche, parfois poudreuse comme un vieux mur,  nous chuchote : pauvres tas d’humains, je vous construis une chapelle Sixtine dérisoire, mais une chapelle Sixtine quand même.  Oui,  le mot grandeur vous vient à la lecture du roman grâce aussi à l’aplomb des mots comme si une latinité donnait une empreinte solide à tout ce qui est écrit.. Cette grandeur se développera dans tout le reste de l’œuvre.   

Extrait :

« .. et même pas une photo d’elle, un portrait, mais figurant seulement dans un de ces groupes comme on en fait à l’occasion de fêtes ou de mariages ; sans doute un dimanche après-midi, avec le patron et la patronne de l’hôtel, et les deux fillettes – mais pas le gitan – sous la treille de la petite arrière-cour dans le fond de laquelle on pouvait distinguer l’entassement des caisses de bière ; une femme à ce qu’il semblait d’une trentaine d’années environ, au visage ovale, de ce type méditerranéen au nez droit, assez long, et aux lèvres épaisses, avec des cheveux très noirs qu’un coup de vent au moment de la photo tordait et rabattait sur la figure, et si l’on veut belle, et même certainement belle, mais de cette sorte de beauté pour ainsi dire injuriée, au-delà de ce qu’on appelle couramment la beauté, avec par exemple ce quelque chose d’autre que les mutilations ou la patine ajoutent ou plutôt confèrent à une de ces têtes trouvées dans des ruines (et sans doute, telle qu’elle a été conçue, lisse, polie, fade), un visage donc, à la fois dur – ou durci – et attachant, sans fard ni apprêt, et dans le corps aussi – ou plutôt ce qu’on en devinait sous le gros tricot, la jupe sombre, c’est-à-dire pas grand chose : seulement un maintien, un port – cette sorte de triomphe sur le temps, ce même quelque chose de dur, d’infatigable – comme une jument, me dit un jour Montès, vous savez : une de ces juments de trait avec ses hanches lourdes, puissantes et pourtant féminines -, cette paisible invincibilité de la pierre ou du bronze malmenés, outragés, et continuant son existence de pierre, de bronze.. »

40 commentaires sur “Claude Simon 1956:soudain le roman se fait peinture

  1. Alet les Bains était une petite cité tranquille et oubliée, jusqu’à ce qu’elle soit annexée à la tonitruante saga de Beranger Saunière ces vingt dernières années. A cet époque, on créa de toutes pièces l’idée qu’un faux Poussin pouvait receler un secret dangereux pour la Cour de Louis XIV qui ne s’était avisée de rien. On embarqua dans l’affaire le très Janséniste Evêque d’Alet, Nicolas Pavillon, pour faire d’un Prélat disgracié un des gardiens du secret. Au vrai, il y a eu tant de monde à connaitre ce secret de Fouquet à Jules Verne qu’on se demande comment il n’ en a pas encore transpiré quelque chose…Faut-il dire que Nicolas Pavillon, Prélat très austère sur lequel on est bien documenté, n’a jamais donné dans ces fariboles, mais que celles-ci sont placées pour attirer des hordes peu exigeantes, au même titre que les Châteaux dits Cathares, qui ont été pour l’essentiel refaits sous St Louis? Alet les Bains, aux sources connues des romains, méritait mieux…

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  2. pas fait de latin. du grec. alors que je voulais faire du russe ! et comme je n’ai pas su m’opposer assez fort à mes parents, en temps voulu, je n’ai jamais appris le russe … c’est un de mes rares grands regrets … privée de Tchékhov dans le texte, la Margotte – ahlàlà.

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  3. Oui, il y a des moments d’étirement, je n’en disconviens pas. Je verrai pour Lavinia. Une lettre d’amour à Virgile; c’est toujours sympathique.
    Je suis dans le De la Divination de Cicéron dans une vieille édition de Regnier-Desmarais, texte latin inclus, le tout paru chez Barbou, An III de la République. Ce qui dénote une louable adaptation puisque la maison existait sous l’Ancien Régime. (Au moins sous Louis XV!)
    Ce qui évoque la réponse de Sieyès que l’on pensait coincer en lui demandant qu’avez-vous fait pendant la terreur? » et qui répondit: « J’ai survécu ». Combien sont-ils à avoir pu dire ça, sans se draper dans des oripeaux historiques et des poses adaptées aux circonstances? J’aime cette honnêteté là.
    Sur Alet, ville mythique et très ancienne, son évêché, il y aurait beaucoup de choses à dire. N’en reste plus guère que le site, mais je ne reprocherai pas à St Malo d’avoir tiré la couverture à lui…
    A bientôt.
    MC

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  4. Eh bien moi, chaque matin, je ne regrette pas de faire le tour de cette avancée rocheuse de la Cité d’Alet qui domine l’estuaire de la Rance, Saint Malo, son port, ses bassins, et qui surtout donne, au détour d’un virage, sur le grand large .
    Dans l’estuaire ce matin, vers le barrage les courants d’un vert pâle avec de fines brillances fugitives et les bleus profonds ne se mélangent pas. Étendue lisse, absence, sommeil.
    L’allée ombragée de la Cité d’Alet suit les surplombs rocheux que les lentes vagues régulières venues du large heurtent sans faire d’écume. Tout le sentier est dominé par le Fort et ses murailles construites par Vauban , on marche parmi les hauts pins qui garnissent le flanc de la colline et gardent la fraicheur de la nuit dans les feuillages. On traverse des couches d’air saturées d’odeurs résineuses de la pinède; des vagues parfois font un bruit mou contre la coque d’un voilier. La sourde suite des vagues gonfle parfois des algues.
    On croise tout au long de la sinueuse allée des joggers essoufflés, des touristes qui photographient l’ile de Cézembre ou les tourelles de fer rouillé de la défense antiaérienne allemande,elles émergent du sol comme des dos d’ animaux préhistoriques. Les entailles multiples prouvent que les bombes anglaises n’ont jamais réussi à les entamer en aout 44. Des promeneurs de chiens contemplent les lointains brumeux de la ligne d’horizon où évoluent quelques canots qu’on reconnait au minuscule sillage blanc, ou bien c’est la masse blanche du ferry qui apparait.
    Parfois un trou de silence dans l’ample respiration de la mer. Le ciel est calme, immense, vide.
    Des lignes d’écume signalent des récifs, des dalles rocheuses à fleur d’eau. D’infimes craquements font lever la tête : des pies, à reflets d’un bleu gras, sautillent parmi des brindilles et les pommes de pin. Cet endroit garde quelque chose de gai, de frêle et de récréatif qu’accentue le sautillement mécanique des oiseaux.
    Vers midi l’air de l’estuaire brasse des rafales de lumière , incandescence vers Dinard. Le paysage fond. La chaleur creuse le silence.
    Cette cité d’Alet, avec ses massives murailles, ses trainées de lierre qui courent le long des fortifications, ses pierres descellées , ses roches nues avec ses larges pans oxydés rougeâtres ou ardoise, s’offre à la brise et à l’immensité de la mer. Cette corniche prise dans l’éternel battement des longues vagues profondes offre quelque chose qu’on doit ressentir à l’approche d’une Terre Promise. Souffle coupé devant cette hauteur de ciel.
    Les étincelles sur le mer, la transparence de l’eau en contre- bas, des fleurs baignant dans la houle, les fonds sablonneux, ces ravins rouges qui forment calanque, te murmurent: tu n’es rien, rien qu’une ombre qui se dilue dans l’eau. Ta vie humaine ? Un remous, une plaisanterie d’un instant. Rendors-toi.
    Et ce constat, loin de t’assombrir, te délivre, il te rend guilleret pour dévaler l’escalier qui mène vers l’étroit Port Saint-Père. Les dernières marches sont éclaboussées par l’eau glacée de la marée montante.

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  5. @ J J-J
    Où vas-tu Seigneur, sans ton agenda, dis-moi ?
    huhu, ben, à Rome, pardi ! (allez, Pierre, demi-tour.)

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  6. Dans Morwenna de Walton, les moments où se montrent et se révèlent les fées sont tellement inattendus, silencieux, dénués d’effet, de pose d’auteur de science fiction ou de fantasy, je veux dire, par l’entremise de longues descriptions lourdes pour nous faire basculer à tout prix dans le magique et l’irréel que le résultat a sur le lecteur l’effet d’une caresse d’une incroyable et inédite délicatesse … Rien que pour cela, je ne regrette absolument pas la lecture de ce livre (qui parfois s’étire).

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  7. @MC
    Lavinia de Le Guin se passe avant la fondation de Rome. Enée aborde les rives du Latium et tout se détraque et se tend. Le livre a un caractère mythologique, historique et ethnographique vraiment pas inintéressant et n’est pas exempt de belles pages poétiques, même si un peu poussif car parfois trop didactique à mon goût.
    D’un point de vue littéraire, de contenu de dénonciation des ravages et férocités de la guerre, de critique des pouvoirs patriarcaux et à dérive autoritaire voire dictatorial (en temps de guerre ou non), cela n’arrive pas à la cheville du puissant et intelligent « Cassandre » de Christa Wolf.
    Mais Le Guin ne se cache pas d’avoir écrit une forme de lettre d’amour à Virgile. A l’époque de la publication du livre et par les temps qui courent, le geste a quelque chose d’étonnant et de joli.
    J’ai un gros faible pour les moments où Lavinia se retire pour passer la nuit dans un très simple enclos cultuel perdu au milieu de la forêt, pour se retirer du monde, se recueillir, se ressourcer, dormir, rêver et réfléchir au sens des rêves former durant son sommeil par les dieux.

    Je serai prof de latin en collège ou lycée, je recommanderai ce roman à mes élèves tout en abordant l’Enéide et son poète.

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  8. Merci, Margotte, Marwena est en effet un roman curieux. Dans ce gout là, lu depuis Comme un Conte, d’un ou d’une nommée Joyce. (Le prénom m’échappe à cette heure tardive) Meme collection. Pas lu Lavinia, ayant été déçu il y a longtemps par Le Guin (Peut-etre Le Monde de Rocannon?) Bon, je note le titre?
    C’est une littérature que nous n’avons pas su trouver
    Enfin, dévoré, de Gertrude Tennant, (1819-1918 -il fallut la Grippe Espagnole pour l’abattre!) Mes Souvenirs sur Hugo et Flaubert, passés un peu inaperçus en cette année de confinement que fut 2020. J’y reviendrai
    Portez-vous bien, et à bientôt.
    MC

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  9. @monsieur Court
    ha Jo Walton.

    J’ai effectivement lu le 1er tome de son uchronie où l’Angleterre passe sous le joug nazi. mais n’ai pu trouver les volumes suivants. Cette 1ere partie m’a donc laissé l’impression d’avoir consommé un petit hors d’oeuvre.

    Puis je suis passée avec profit à Morwenna de la même auteure, d’une part, parce que j’ai trouvé du charme à ce livre plutôt pour adolescents mais qui ne manque pas d’intérêt et de délicatesse, d’autre part parce que c’est une vraie bibliographie pour débutants en science fiction. J’ai donc traîné mes guêtres au rayon SF de la médiathèque et ai enchaîné sur le très bon quoique très violent « Stalker » des frères Strougatski, le contemplatif « Lavinia » de Le Guin (rendant hommage à Virgile) pour glisser vers le rayon « fantastique » avec la découverte de l’excellente, poétique et morbide « Nuit de Walpurgis » de Meyrink.

    enfin, bref, grâce à vous, en quelque sorte, j’ai pendant un temps parcouru quelques terres inconnues et ai chassé cafard et ennui qui me tenaillaient en avril-mai.

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  10. Un régal que tout cela (et pour ainsi dire né du ventre « danaïque » de C. Simon) , et donc aussi un merci du fond du coeur, cher Paul Edel d’un passant fidèle quoique sporadique.

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  11. Un magnifique doublage que Soudain l »Ete Dernier, avec ce me semble Claire Vernet, parmi d’autres.
    Margotte, King soir, mais Jo Willton?
    Bien à vous.
    MC

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  12. Ah ! enfin qq’un pour rendre un hommage au vieux Polonais sur cette chaîne !…Où vas-tu Seigneur, sans ton agenda, dis-moi ? Merci Bergotte !… Bàv,-

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  13. « Et je comprends mieux pourquoi il voulait me parler de Proust(me montrant son édition poche de « La Recherche » toute griffonnée et balafrée de notes) »

    Il voulait se confesser et tu n’as pas voulu l’écouter, dommage !

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  14. J’adore « Soudain, l’été dernier ».

    Quo Vadis ? roman-feuilleton imprimé en tout petits caractères. édifiant et cruel. non dénué d’humour (exemple : Pétrone ne peut lire des vers de Néron qu’après s’être fait vomir …) (si, si) Style alerte. Les Romains de la décadence sont plus décadents que la décadence elle-même.
    Je n’en suis qu’au début.

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  15. Le + troublant est que « Soudain, l’été dernier », la pièce de Tennessee Williams date de 1958, et son adaptation au cinéma par Mankiewicz, de 1959… Comme une sorte d’impression historique contiguë avec le Vent de Simon…

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  16. En relisant « Le vent » et maintenant « Histoire » de Claude Simon, je me disais que cette partie de l’œuvre répond exactement à ce passage de Proust dans « Un amour de Swann »,notamment avec l’expression « impressions contiguës » « :
    « Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! comme les années.  »
    Et je comprends mieux pourquoi il voulait me parler de Proust(me montrant son édition poche de « La Recherche » toute griffonnée et balafrée de notes) quand je voulais qu’il me parle de son travail à lui…

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  17. Beau billet.

    « Cette fresque sèche, parfois poudreuse comme un vieux mur, nous chuchote : pauvres tas d’humains, je vous construis une chapelle Sixtine dérisoire, mais une chapelle Sixtine quand même. »


    Comment te dire après une telle phrase que ma pauvre tête étant depuis des mois trop farcie de détails archi quotidiens, je viens d’achever « Christine  » de Stephen King et suis plongée dans « Quo Vadis » (!)
    🙂

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  18. C’est parce que vous restez trop longtemps absorbé dans votre liseuse…
    Pendant ce temps, ça craint à Etretat, comme à St Mâle…, d’après qu’il y aurait trop de français de province à envahir la France bretonne et normande.

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  19. C’est curieux la Bretagne .Je prends mon café devant l’estuaire de la Rance. Ciel bleu, voiliers qui s’inclinent, petit vent frais, papier du sucre qui s’envole. A deux tables de la mienne une jeune fille rousse avec un pull-over rose tient sa tasse à la hauteur de ses lèvres et souffle délicatement, tandis que son voisin, homme au visage buriné, hâlé, cheveux gris coupés courts, pull marin avachi, pantalon vieux rose, penche la tête pour arriver à lire quelque chose sur son portable. J’ouvre le journal, le feuillette et quand je le referme de lourds nuages ont assombri l’estuaire, tout le paysage a changé : plus de voiliers, étendue d’eau déserte, bandes violettes apparues, un certain silence se creuse, vaguelettes à l’infini vers les villas de Dinard, entailles d’écume. Le vent plaque mon journal, je lève les yeux : la jeune fille rousse et l’homme au visage buriné ont disparu, la table est vide, débarrassée, nette et luisante après un vague coup de chiffon, les deux chaises rangées en face à face comme si il n’y avait eu personne.
    Apparition, disparition. Comme tout disparait vite en moins de dix minutes.Les gens, les nuages, les voitures sur le parking.tout. Cris d’enfants qui doivent dévaler l’escalier de l’immeuble voisin. Une lourde femme bouclée, avec une robe bustier à gros ramages noirs et rose, s’affale sur la chaise, là où y avait la jeune fille rousse. Elle soupire, fouille dans son sac, tire sur la laisse de son minuscule chien tremblotant pour le ramener contre sa jambe.

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  20. Extrait du roman page 126 édition Poche:
    « Et il me raconta qu’il était resté là, se taisant, regardant, de l’autre côté de la place cette dernière boutique encore allumée, insolite dans la nuit, trop loin pour qu’il pût entendre, saisir autre chose que cette fraction muette de vie s’inscrivant dans un rectangle lumineux que découpaient les vitres de la devanture par laquelle il pouvait voir d’abord la boutique elle-même, le vert cru des légumes, des salades dans les cageots, le lourd régime de bananes suspendu, les oignons, les cubes empilés de savon de Marseille et l’énorme réfrigérateur tout blanc avec une cage à oiseaux peinte en bleu posée dessus, et, derrière, un rideau à larges raies rouge foncé, lavé tellement de fois que le rouge avait déteint sur le fond blanc maintenant d’un rose vineux, et dans l’ouverture du rideau, tout au fond, un autre rideau bleu ciel à fleurettes masquant une porte, un buffet dressoir en bois jaune, et une femme en robe bleu outremer assise sur une chaise tenant dans ses mains une petite auto rouge qu’un gosse impatient en face d’elle cherchait à lui prendre des mains, et à droite, devant le buffet, une table ronde recouverte d’une nappe en toile cirée à fond jaunâtre ornée de dessins rouges et, assise derrière, une autre femme dont il n’apercevait que le buste vêtu d’un tricot violet et d’une veste vert pomme.

    Cela. Comme, dit-il, une boîte, une sorte de petit théâtre lumineux au sein de la nuit, avec ses personnages muets, dessinés et coloriés avec cette absurde et minutieuse précision des détails qui contribuait à les rendre irréels, privés d’atmosphère, ciselés.(…)

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  21. Co-respondance(s)

    Où un autre point de vue sur le roman/peinture chez Claude Simon et Dubuffet :

     » Il n’est pas anodin que l’élément qui a permis de nouer ce dialogue soit Orion aveugle, ouvrage au sein duquel Claude Simon conjoint l’écriture et la peinture. Toutefois, sans s’attarder à dissocier le romanesque du pictural, d’emblée Jean Dubuffet célèbre la rigueur de la composition qui gouverne l’œuvre. Dans sa deuxième lettre, qui rend compte de sa lecture des Corps conducteurs, il souligne la pertinence du titre choisi par Claude Simon pour son roman, car il met en évidence le mouvement qui structure l’ensemble. Et, il parvient à la conclusion que ce mouvement qui retire leur être aux faits et aux corps démontre que « notre être est une erreur » (Corr.SD, p. 9). Cette démonstration magistralement exécutée par le romancier entre en résonance avec l’objectif que Dubuffet a assigné au cycle de L’Hourloupe, faire résulter de ses travaux « une prise de conscience du caractère illusoire du monde que nous croyons réel, auquel nous donnons le nom de monde réel »10. La lecture de Triptyque va renforcer sa conviction que, livre après livre, Claude Simon crée un monde parallèle qui abolit les contraires et qui, à ce titre, participe de la même récusation du réel que celle qu’entreprend L’Hourloupe. Claude Simon, qui dès sa première lettre adressée au peintre l’avait félicité de l’extraordinaire virtuosité avec laquelle il parvenait dans La Botte à nique à combiner les formes en les décomposant et en les recomposant, confesse à son correspondant au sein de la fameuse lettre du 21 mai 1973 l’influence qu’exercèrent sur la composition de Triptyque certaines de ses toiles et l’analogie née de leur commune volonté d’abolir les contraires qui, de ce fait, s’est établie entre leurs univers artistiques respectifs. Cette assertion qu’il énonce dans un cadre privé sera publiquement démontrée lors de la publication de « Lieu » dans L’Humanité. À la suite de la parution du texte et de la lettre vibrante de gratitude que lui adresse le peintre, Claude Simon humblement réitérera l’aveu de la dette qu’il a contractée envers lui : « J’ai été heureux de cette occasion que m’a donnée L’Humanité de vous rendre publiquement hommage en faible remerciement de tout ce que votre peinture m’a apporté » (Corr.SD, p. 19-20).

     » L’indéniable admiration que se portent mutuellement les deux créateurs s’exprime de manière diamétralement opposée. Un vent de frénétique enthousiasme, qui se traduit par une profusion de structures superlatives, traverse les courriers de Jean Dubuffet. L’expression est plus sobre, l’expressivité mieux maîtrisée chez Claude Simon. Certes, cette différence réside dans la personnalité propre à l’un et l’autre des épistoliers, mais elle semble être aussi la conséquence de la familiarité qu’entretient chacun avec l’œuvre de l’autre. À l’évidence, le romancier est un fin connaisseur de la production artistique du peintre. Ses surprises ne peuvent provenir que de la découverte d’œuvres nouvelles ou de la confrontation directe avec une réalisation qu’il ne connaissait que grâce à des reproductions. C’est ainsi qu’il parvient difficilement à dissimuler à son correspondant l’émerveillement qu’a suscité pour lui le spectacle du Groupe de quatre arbres, Chase Manhattan Plaza à New York. En revanche, il semble que le peintre n’ait découvert l’œuvre de l’écrivain que lors de son accès à Orion aveugle. Ses lectures des Corps conducteurs, de Triptyque et des Géorgiques suivent l’ordre des dates de parution des ouvrages. Il découvre La Route des Flandres lorsque le roman est publié en édition de poche. Contrairement à Claude Simon qui cite à profusion les œuvres du peintre, Jean Dubuffet n’évoque, hormis les ouvrages mentionnés, que Le Palace qu’il affirme néanmoins relire. Or, chaque fois la magie opère et provoque son adhésion au système compositionnel et scriptural mis en place par le romancier. Ses éloges conduisent Claude Simon à préciser son modus operandi, à rappeler l’influence qu’exercèrent la peinture sur ses méthodes de composition et les mathématiques sur les combinaisons qui régissent l’organisation de ses fragments textuels, et à définir la pratique romanesque comme un travail d’assemblage requérant patience et méthode. En soi le propos n’est pas neuf et reprend des démonstrations qu’il a déjà effectuées, notamment lors des réponses qu’il a apportées « à quelques questions écrites de Ludovic Janvier » ou durant sa contribution au colloque de Cerisy organisé en 1971 par Jean Ricardou, « La fiction mot à mot ». Toutefois, le cadre informel dans lequel il s’exprime et la conviction que ses options esthétiques vont entrer en résonance avec celles de son interlocuteur l’autorisent à être chaque fois simple et direct dans ses explications. Très souvent, dans ses réponses, Jean Dubuffet reprend les termes mêmes employés par Claude Simon pour souligner que les éléments qu’il a mis en œuvre pour caractériser son activité d’écrivain définissent aussi sa pratique des arts plastiques :

    Très excitant, et très approprié à ce qui nous concerne, ce titre du cours initial de mathématique « Arrangements, Permutations, Combinaisons ». Très exactement notre affaire. (Corr.SD, p. 35-36)

    https://books.openedition.org/enseditions/827?lang=fr

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  22. Je cite la fin de l’article Paul Edel :

    « Ce qui les lie les deux artistes, c’est une conception philosophique, théorique (sur la matière, le réel, la mémoire, etc.) plus que des pratiques(en particulier d’écriture). Au fond, ce qu’ils admirent le plus chez l’autre, c’est –et peut-être précisément en raison des différences autant que des «correspondances» –la force de leurs œuvres, leur caractère «irrécusable». Dubuffet le relève à plusieurs reprises chez Simon: dès sa première lettre, il écrit d’Orion aveugle: «Je suis très impressionné par son autorité, par la position si ferme où il se tient sans défaillance, par la magistrale assurance de tous ses rouages et par l’ampleur du champ qu’il couvre» (p. 7) avant d’évoquer «l’impeccable tissu» (p. 9) des Corps conducteurs, l’écriture «dans une forme très magistrale, estomacante» (p. 13)de Triptyqueou encore, au sujet de La Route des Flandres, «l’incroyable perfection de son agencement comme une énorme machine dont le fonctionnement de tous les rouages est à tout instant présent en son entier dans l’esprit de l’auteur.» (p. 55). Ce qui est en jeu dans ces commentaires, c’est le travail de la composition, de l’assemblage, des relations («Arrangements, permutations, combinaisons») dont on sait l’importance chez Simon. Pour nommer ce travail, Simon a employé le mot de «crédibilité» [Simon, (1986), p. 21]posant une crédibilité du texte par analogie à la «crédibilité picturale» qu’il repère chez Cézanne notamment. La tenue «estomacante» des œuvres de Simon relevée par Dubuffet a son pendant dans le choix que fait C. Simon de parler du caractère «irrécusable» des œuvres du peintre. La fin de la correspondance est dominée par plusieurs lettres relatives à cet «irrécusable» qui est sans doute le terme faisant correspondre le mieux les deux créateurs. » (cf. le lien supra.)

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  23. Du rapport essentiel entre Claude Simon et Jean Dubuffet.
    Le roman se fait peinture, vraiment, Paul Edel!

    « Mais plus que ces relations explicites et textuelles, ces motifs communs dans l’approche du réel, c’est davantage autour d’une conception de l’art et de la culture qu’on peut relever des liens, comme le souligne D.Alexandre: «La relation de Claude Simon à Jean Dubuffet n’est pas textuelle: elle se fonde sur une philosophie et un imaginaire de la matière si proches qu’ils tendent parfois à se confondre. Historiquement, mentalement, gestuellement –dans son faire –, le peintre est comme l’écrivain, l’écrivain est comme le peintre. Voilà pourquoi le discours pictural et le discours scriptural sont interchangeables: ils ont même origine» »
    La correspondance entre ces deux créateurs est essentielle et nous fait comprendre le phénomène…: https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02509932/document

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  24. Pendant que je découpe ma pizza je demande pourquoi je suis incapable de parler de Harold Pinter qui fut et reste mon admiration absolue.mystère d une telle admiration que la parole se fait silence. Au moins je l ai rencontré et on a parlé avec enthousiasme de Thomas Bernarhrd…

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  25. « il me semble reconnaitre la « patte » d’Ulf Andersen »

    C’est bien possible, Paul. Il faudrait que je demande à mon ami Hector, qui travaillait, comme Ulf Andersen, et dont le fonds photographique a été vendu à Getty Images ?

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  26. l’Idiot de FD, était plutôt le personnage d’Aliocha dans les frères K…, il avait eu l’intention de nommer ainsi le cadet…, le saint voué à la clôture, dont la société pouvait se moquer de le niaiserie, à croire ainsi en la possibilité d’enrayer l’existence du mal dans la société,… Aliocha qui devait ultérieurement devenir un terroriste…Mais Fédor n’eut pas le temps…
    Bion, alors en quoi cet Idiot-là peut-il s’apparier au Vent de Claude Simon, CS serait-il le saint du nouveau roman, préfigurant une nouvelle ère dans notre longue histoire mouvementée de hautes et basses eaux littéraires, fluantes, stagnantes et refluantes ?…
    Pour ma part, c’est ce que je pense, mais il faudrait creuser cette énigme. Et n’en ai point la capacité, ni la vérité, ni la légitimité… (Des mots qui vous feraient froid dans l’échine) !.

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  27. Pat, cette admirable photo est simplement marquée Getty Images, je n’en sais pas davantage.mais il me semble reconnaitre la « patte » d’Ulf Andersen. je me trompe sans doute..

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  28. Pat, oui, bien sûr Dubuffet! suis d’accord avec vous.Excellente remarque. En Pléiade , les commentaires insistent lourdement sur l’Étranger de Camus et l’idiot de dostoievski, ce qui me surprend.

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  29. L’impressionnante photographie de Claude Simon mise en ligne, de qui est-elle, Paul Edel?
    On reconnait bien cependant l’escalier de sa maison familiale de Salses.

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  30. Je trouve convaincante votre critique, même très convaincante. Les références à Morandi et à Faulkner surtout, et puis votre insistance sur le sensible et l’incroyable talent de Claude Simon à nous emporter dans le détail, le grain des êtres et des choses. Une fresque, vous avez parfaitement raison.

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  31. Excellent article Paul Edel!
    On peut cependant se poser la question à propos de ce que vous nommez une jonction, une mise en place des mots comme la peinture impressionniste.
    On est chez Claude Simon plus près, ce me semble, d’un art « nouveau réaliste » où d’ un Rauschenberg ( comme vous le notez à deux reprises). Il y a toujours des objets concrets qui s’assemblent.
    Il faudrait aussi parler de sa relation avec Jean Dubuffet. D’ailleurs vos qualificatifs à propos de son œuvre comme : grotesque, humour de dérision, une ironie tragique, L’humain a perdu sa perspective classique, etc.
    Dubuffet dont il fera un des panneaux de son  » Triptyque ».
    Passionnant moment de lecture.
    A bientôt.

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  32. Jazzi, c’est bien compliqué ! car dans les dictionnaires et encyclopédies multiples que je consulte on affirme unanimement que c’est Emile Henriot qui est considéré comme l’inventeur de cette expression et appellation… Bien noter aussi Le terme a été créé, avec un sens NEGATIF par le critique Emile Henriot dans son article dans Le Monde du 22 mai 1957, en critiquant « la jalousie » roman, Alain Robbe-Grillet. Le terme sera exploité par les deux revues littéraires désireux de créer des nouvelles ainsi que d’Alain Robbe-Grillet qui voulait promouvoir les auteurs, il rassembla autour de lui, les Éditions de Minuit, où il a été conseiller de la rédaction .on peut considérer avec l’historienne Nelly Wolf que c’est le numéro de juillet 1958 de la revue Esprit, intitulé « Le Nouveau Roman », qui consacre le Nouveau Roman et officialise l’expression. J’ai cherché dans Bernard Dort et la collection de ses écrits de 1953 à 1966 (éditions du Seuil) et je n’ai rien trouvé de ce côté là… Donc, perplexité ! D’autant plus de perplexité que l’article de Wikipedia annexe des romanciers à ce mouvement qui n’ont rien à voir avec « le Nouveau Roman ». Donc, fiche Wiki à manier avec des pincettes .

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  33. Beau papier, Paul.
    Le Nouveau Roman émerge à une époque où la peinture devient abstraite et la musique concrète !
    Il est aussi le fait des premières générations qui ont subit l’influence du cinéma. D’où l’émergence se plans généraux et de gros plans sur les détails et aussi d’un montage tout en rupture et non plus seulement en illustration sur la bande-son.
    Dès lors, on ne pouvait plus écrire comme avant.
    D’autant plus que le surréalisme était passé par là…

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  34. « C’est Emile Henriot, dans « Le monde » du 22 Mai 1957, qui trouvera l’appellation « Nouveau Roman » pour qualifier ce renouveau. »

    Affirmation reprise par Passou dans son nouveau billet mais qui n’est pas tout à fait exacte, selon la fiche Wikipédia, Paul :

    « Le Nouveau Roman est un mouvement littéraire du xxe siècle1, regroupant quelques écrivains appartenant principalement aux Éditions de Minuit. Le terme est employé la première fois par Bernard Dort en avril 1955, puis repris deux ans plus tard, avec un sens négatif, par l’Académicien Émile Henriot dans un article du journal Le Monde le 22 mai 1957, pour critiquer le roman La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet et Tropismes de Nathalie Sarraute. »

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