Le Centaure de John Updike ou l’Amérique blanche de 1947

Ce livre,  situé en 1947, sous la présidence Truman, raconte les liens entre un père, enseignant, et son fils, dans un hiver enneigé de Pennsylvanie. C’est un excellent  roman sur l’adolescence, et sur  le dialogue d’un  fils  avec  son père. Comme Updike aime étaler sa virtuosité,  il double le réalisme de cet hiver 1947 en Pennsylvanie par des références ironiques avec la mythologie grecque. Les dieux de l’Olympe sont  donc convoqués et forment la doublure   mythologique (c’est leur ombre « divine »)  de chaque personnage.. George Caldwell  représente le Centaure Chiron ; ce   prof de sciences naturelle au lycée de la petite ville d’Olinger, en Pennsylvanie  est chahuté, timide,  intelligent. Il  reçoit au beau milieu d’un cours une minuscule flèche d’acier à bout empennée qui lui traverse le talon. Pour se faire ôter cette flèche qui le fait défaillir de douleur, il se rend au proche Garage Hummel où on lui retire la pointe d’acier : »L’obscurité chaude était traversée d’étincelles. Les coulées d’huile avaient noirci le sol de cette sorte de grotte. A l’autre bout d’un long établi, deux hommes informes, protégés par de grosses lunettes, maniaient avec des gestes caressants un grand jet de flamme dirigé vers le sol, où  l’éventail de feu, en se desséchant, se brisait en gouttelettes. Un autre homme, fixant le plafond avec des yeux cernés de blanc dans un visage tout noir, roula, couché sur le dos, sous la carrosserie d’une voiture. Au fur et à mesure que ses yeux s’habituaient  aux ténèbres, Caldwell distinguait entassés autour de lui, des fragments d’automobiles, sens dessus dessous, fragiles et fantomatiques, des pare-chocs semblables à des cadavres de tortue, des moteurs dont la carcasse hérissée faisaient penser à un cœur mis à nu. L’air poisseux vibrait de sifflements et de cognements rageurs. »

 Ce père ,au talon d’Achille blessé ,  a un fils ,Peter, ado révolté   qui représente le double de   Prométhée jeune .Le jeu entre la mythologie grecque et la vie d’Américains moyens dans l’Amérique de 1947 pourrait être une sophistication cérébrale fastidieuse, quelque chose  d’artificiel,  une performance de lettré doué, et c’est  le contraire qui arrive. Goutons  l’ironie d’un prof chahuté qui qui va se faire soigner chez le garagiste-Forgeron (Héphaïstos) et qui ensuite surprend sa femme au bain(Aphrodite) tandis que le directeur de l’école (Zeus)  y traite les profs brutalement.  

La finesse si sensuelle des images, l’humour, les dialogues pleins de charme  tissent   une prose admirable moirée, soyeuse,  qui réfracte n’importe quelle rue, n’importe quel visage, suggère beaucoup avec pudeur. Updike  éclaire de biais    n’importe quelle chambre ou jardin en sidérantes notations pour chanter la beauté de la Création. Dans « Le Centaure » Updike  analyse sur trois jours d’hiver et de neige  les tensions entre ce  un père  vieillissant, mari désabusé, prof dévoué, mais  indécis et souvent hésitant,  un fatigué de la vie,  confronté avec  les élans passionnés, contradictoires du fils Peter ;son égocentrisme et  ses inhibitions.

 Comme  toujours chez cet écrivain  le sexe et la fréquentation des femmes posent problème. Le premier héros de Updike dans « Cœur de lièvre «  résumait ce qui deviendra l’obsession de l’auteur : « Avec les femmes, pense Rabbit, on passe son temps à se cogner contre elles parce qu’elles veulent autre chose, qu’elles sont d’une race différente. » Les nombreuses scènes de sexe (elles ont fait scandale avec « Couples » en 1968, avec la multiplication de scènes de cul frénétiques qui ont visiblement marqué sinon inspiré  Philip Roth  ) finissent  dans la tristesse de Don Juan représentants de commerce .»La nature vous conduit comme une mère et, dès qu’elle a obtenu sa petite prime, elle vous laisse sans rien.» Parfois les femmes sont  souvent décrites à chaque grain de peau comme les sublimes   appâts du diable, voir  des « sorcières ». Puritanisme pas mort. Parfois, ces Circé de lycée  permettent à Updike de réussir des scènes de séduction brillantissimes.

Dans « Le centaure » ces  rapports d’un père et d’un fils, sont surtout  marqués par   la tendresse  du père. Frileux mais bon, ce Caldwell  , désorienté par les nervosités  et certitudes du fils. La compassion si lucide  de l’auteur pour ses personnages créé cette tension qui court le livre.. Mais aussi intimité, lucidité, cruauté . Updike met tout en lumière :profondément religieux,  son art sonde la culpabilité . Inquiétude du janseniste qui cherche la grâce et remercie Dieu  soudain,  dans une matinée d’hiver, quand le gel a durci les herbes du jardin pour les rendre scintillantes.

T

Un personnage d’Updike déclare : « Si tu voulais bien faire un tour dans les champs, tu saurais que la terre n’est pas qu’une somme de  produits chimiques. La terre a une âme. » Le père et le  fils   apprennent à se découvrir    à  l’occasion d’une panne de voiture dans un paysage enneigé qui les oblige à trouver un hôtel perdu .Ajoutez un ivrogne inquiétant et des steppes de mélancolie face à une enfance perdue…..  On découvre que les dieux  de l’Olympe envient au fond  la fragilité humaine et, par jalousie,  jettent des sorts : « Durant des années rien n’arrive ; puis soudain tout arrive. l’eau bout, les cactus fleurissent, le cancer se manifeste » écrit Updike .

Ainsi les dieux grecs se  promènent  dans les drug -stores et les drive- in d’une Amérique  rutilante de grosses Pontiac et versent du Ketchup sur les hamburgers. Ne pas s’y fier, ces dieux, ou même Dieu, choisissent de curieux moments pour frapper :c’est un coup de téléphone  dralatuiquye, ou bien  un trop long silence   dans un lit  qui dessine le désert de l’amour, ou  une salle de classe   chahute un prof âgé.

John Updike, écrivain magnifique,  reçoit en 1963, à 32 ans, le national book Award(plus haute récompense  littéraire aux états unis) pour ce roman « le Centaure ».Il est mort sans avoir reçu un Prix Nobel.

33 commentaires sur “Le Centaure de John Updike ou l’Amérique blanche de 1947

  1. Tiens, mon dernier commentaire n’est pas passé. J’y mentionnais simplement mon doute à propos de la Visite.
    Parleriez-vs de la pièce de Dürrenmatt ?

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  2. M. Court, toute à ma défense zélée d’un Max Frisch que j’avais moi-même imprudemment entraîné dans cette arène & qui me semblait attaqué sur deux fronts, j’aurai interprété de travers votre commentaire adressé à Paul Edel (capable, lui, de vs comprendre à demi-mots).
    Tragédiennes vieillissantes : ds le Journal de 1949, joli dialogue avec Gertrud Eysoldt (s’il s’agit bien d’elle car elle n’est pas nommée) — la créatrice des rôles d’Elektra & Lulu, assise à sa fenêtre en train de tricoter…

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  3. « Son théatre », non, du moins pas la Visite, en tous cas, malgré les tragédiennes sur le retour qui l’ont un peu abimée en y faisant des tonnes, mais le Triptyque, oui!

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  4. Comment faut-il me prendre cette remarque, cher Langue on sait ? 🙂
    Je ne fais guère de CR de lectures (ou si peu) ni de fiches de cinéma, ni ne pose trop de liens musicaux vespéraux sur les seventies, vous me confondez,sans doute un brin avec Janssen J-J,
    Bien à vous,

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  5. @Moi, j’ai gardé des dreadlocks aux pieds, très chicos et confortab’.

    Vous avez les doigts de pied assez velus, voilà tout. Vu l’effet que cela produit sur vos compte-rendus de lecture, il faut s’en réjouir , c’est hors de doute.

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  6. Hors sujet moi aussi, alors pendant que j’y suis, si Paul Edel le permet, dernières nouvelles de ma lecture de Max Frisch, en réponse tardive à un jugement tranchant sur son théâtre (@ M. Court, s’il passe par ici & s’il se souvient de l’occasion, sa comparaison défavorable avec Klabund)
    « Un professeur de théologie répond, dans un essai (La Foi chrétienne dans une vie éternelle) entre autres, à une
    pièce que j’ai écrite voici quatre ou cinq ans (Triptyque) — nous nous retrouvons sur la question ! Son essai me convainc aussi peu que ma pièce. » (Esquisses pour un troisième journal, p. 58)

    (Remarques : 1) je cite la note pour son humour, n’ayant de mon côté pas encore abordé son théâtre — même si Andorra m’attend.
    (Humour & élégance, à condition que la phrase originale signifie bien ce que je comprends de sa traduction française, c.-à-d. sous-entende à la fin (« aussi peu que ma pièce ») ne ME convainc moi-même & non : ne LE convainc lui-même.)
    2) La remarque n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe dans ce Journal inachevé (l’appellation « Journal » est trompeuse, Frisch désignant ainsi « une composition rigoureusement structurée, de textes de réflexion et de narration, dont les liens tissent un réseau de thèmes et de motifs récurrents » (Peter von Matt dans sa Postface). La mort annoncée de son ami Peter Noll, chrétien & prédicateur laïc (mais néanmoins insolent), est centrale ds ce livre ; Noll avait demandé à Frisch de prononcer son oraison funèbre & c’est lui qui a assuré l’édition de ses Diktate über Sterben un Tod.)

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  7. Hors sujet moi aussi, alors pendant que j’y suis, dernières nouvelles de ma lecture de Max Frisch, en réponse tardive à un jugement tranchant sur son théâtre (@ M. Court, s’il passe par ici & s’il se souvient de l’occasion, sa comparaison défavorable avec Klabund)
    « Un professeur de théologie répond, dans un essai (La Foi chrétienne dans une vie éternelle) entre autres, à une pièce que j’ai écrite voici quatre ou cinq ans (Triptyque) — nous nous retrouvons sur la question ! Son essai me convainc aussi peu que ma pièce. » (Esquisses pour un troisième journal, p. 58)
    (Remarques : 1) je cite la note pour son humour, n’ayant de mon côté pas encore abordé son théâtre — même si Andorra m’attend.
    2) La remarque n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe dans ce Journal inachevé (l’appellation « Journal » est trompeuse, Frisch désignant ainsi « une composition rigoureusement structurée, de textes de réflexion et de narration, dont les liens tissent un réseau de thèmes et de motifs récurrents » (Peter von Matt dans sa Postface). La mort annoncée de son ami Peter Noll, chrétien & prédicateur laïc ds

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  8. pas mal rattrapé au vol..,.je trouve… Que ne dirait-on pas pour point perd’ la face !?
    Moi, j’ai gardé des dreadlocks aux pieds, très chicos et confortab’.

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  9. Cela dit, on peut imaginer, par mimétisme avec Updike comme pour déambuler confortablement de jetées en terrasses malouines, Paul Edel portant des docksides

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  10. @les vieux jours de Pavese

    Enfin, plutôt les derniers jours. J’ai bien conscience d’être hors sujet aussi j’arrête là avec Pavese. Merci elena/Nescio pour la perche tendue.

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  11. On ne sait pas si l’habillement, à défaut de faire l’auteur, nous dit qqch de lui.
    Dans son Lessico famigliare, la Natalia [Ginzburg] mentionne bien la mise de Pavese (ami de son mari depuis le lycée & travaillant avec lui chez Einaudi) mais n’apporte hélas aucune précision quant aux chaussures ; il faut se contenter de l’écharpe lilas et du manteau à martingale (dans Le piccole virtù elle évoque le visage dissimulé par le revers du manteau & le chapeau baissé sur les yeux).
    En compensation on garde l’image d’un Pavese amateur des premières cerises de la saison, auxquelles il trouvait « la saveur du ciel », et qu’il mangeait dans la rue en marchant d’un pas rapide, lançant les noyaux contre les murs d’un tir sec, fulgurant. Image extérieure que l’on peut choisir de relier au côté éternel adolescent qu’elle lui attribue et/ou à une aptitude à l’ironie qui aurait été, selon ses amis, sa caractéristique principale — sauf dans les domaines qui lui tenaient particulièrement à cœur, ses relations amoureuses comme ses propres ouvrages.
    « Questa ironia […] la portava soltanto nell’amicizia, perché l’amicizia era, in lui […] qualcosa a cui non dava un’eccessiva importanza. Nell’amore, e anche nello scrivere, si buttava con tale stato d’animo di febbre e di calcolo, da non saperne mai ridere, e da non esser mai per intero se stesso […] non esiste più: non ce n’è ombra nei suoi libri, e non è dato ritrovarla altrove che nel baleno di quel suo maligno sorriso. »

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  12. je me demande si on ne confond pas pavese et updike sur cette chaine… Qu’en penses vous Beatrix ? avez vous déjà porté de docksides ?

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  13. @les docksides de Pavese ?

    L’admiration, pour ne pas dire le désir, qu’il vouait à Hemingway, pourrait fonder l’hypothèse d’un goût des pompes en commun, surtout dans les vieux jours de Pavese (il est mort en 50, la série des docksides fut inaugurée en 46)

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  14. Margotte, je ne suis pas la mieux placée pour donner un avis, n’ayant lu qu’un seul roman de Bost : Faillite.
    Mais je l’avais trouvé très réussi et attachant, alors que la trame n’était pas franchement engageante ; sur un canevas pas très neuf le récit parvenait à étonner. L’histoire du délitement d’un couple (non marié) ne tombe dans aucune des ornières que l’on aurait pu craindre ; ce qu’il est convenu d’appeler « le démon de midi » n’y est que l’occasion ou le prétexte de l’irrésistible dérive d’un homme — dérive que sa compagne de longue date (beau personnage féminin, très éloigné des stéréotypes) est impuissante à enrayer, y compris par l’effacement. Aussi impuissante qu’une Olga face à l’oblomovtchina (mais pour le protagoniste il faudrait se représenter une sorte de Joseph Quesnel qui ne serait pas parvenu à ses fins avec Carlotta).
    Quant aux faiblesses & lâchetés épinglées (dans les pensées, réflexions & illusions des personnages, auxquelles nous avons accès), elles ne les ridiculisent pas — elles sonnent trop juste (& sont trop bien réparties entre eux) pour cela.

    https://actualitte.com/article/37104/ensables/les-ensables-chroniques-de-denis-gombert-faillite-de-pierre-bost-chute-du-heros-dans-le-gouffre-existentiel

    Toujours aux éditions de la Thébaïde vient de sortir Prétextat ; tout comme ce Monsieur Ladmiral va bientôt mourir (L’Imaginaire, cette fois) qui a été adapté au cinéma, il figure sur ma liste (mais les piles grandissent, la demeure est en péril, je m’hantaïse — voir Hrabal Une trop bruyante solitude pour les descriptions).

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  15. En parlant de prix : ai lu un Goncourt. un qui date … Léon Morin Prêtre (mais oui, du film, un jour, on passe au livre). puis d’autres histoires de Barny. c’est vachement bien ces Béatrix Beck.

    sinon j’ai revu « un Dimanche à la campagne » de Tavernier. Mais mais mais (j’en bégaie) que c’est beau !

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  16. Est ce si important que cela obtenir un Prix dans n’importe quel domaine ? J’en doute, finalement… Vanités tout cela. Souvent, insupportable vanité ! Et combines.

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  17. De Malpertuis à la Sf des pulps américains, ou réapparait je ne sais plus quoi chez qui, voyez votre Sadoul, les Dieux de l’Olympe sont très sollicités, et pas seulement, me semble-t-il chez Updike…
    Bonne soirée.
    MC

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  18. Manquer sa mort est-il plus douloureux que manquer sa vie ? Quant à Dylan, il est si célèbre et si méconnu à la fois ; un précipité de malentendus ce garçon, d’abord pour ceux de sa génération qui prétendent se distinguer de la masse des cornichons

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  19. Jazzi, je pense qu’on va être un moment sans recevoir un Nobel de littérature pour notre pays car le clan Français a mauvaise réputation depuis le dernier scandale.ça m’étonnerait pas que l’academie couronne bientôt un africain ou auteur d extreme orient, ou un Turc, une femme,bien sûr.. et puis Houellebecq ayant dit un jour que » l’islam était la religion la plus con.. », ça fait obstacle. Bon maintenant je repars frotter les cornichons pour faire des bocaux avec estragon et poivres différents. En pensant que Bob Morane a été le héros des mes premières années de pension.bref,les choses sérieuses.

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  20. « Vous voyez que votre remarque fait gamberger. »

    Michel Houellebecq sera t-il le prochain Nobel de littérature français, Paul ?

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  21. Jicé.La mort est encore plus atroce quand on a le Nobel.Pour certains….
    Quand il obtint le prix Nobel, Günter Grass en eut assez d’être enfermé dans cette camisole de célébrité qu’on dressait de lui dans la presse..,prisonnier dans cette statue de Vertu puisqu’on l’appelait dans les journaux « la conscience morale d’une génération »….Pour détruire cette encombrante statue de célébrité ,pour casser l’idole qu’on faisait de lui, il a rappelé qu’il avait fait partie de la Waffen- SS en 1945, ramassis de petits jeunes (il avait 17 ans) qu’on envoyait au casse-pipe sur le front russe. Vous voyez que votre remarque fait gamberger.

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  22. « On découvre que les dieux de l’Olympe envient au fond la fragilité humaine et, par jalousie, jette des sorts »
    C’était, je crois, la conviction d’Hölderlin. Mais je suis peut être totalement à coté de la plaque.

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