L ‘étrange soirée romaine

Je me souviens d’un soir   de  2007. C’était quelques jours après ma rupture avec  Aline.  Rien ne pouvait me distraire  de cette « cristallisation à l’envers », qui vous fait voir  la personne aimée à tous les coins de rue parce que, justement, elle  est partie.

Au cours de cette soirée  je  marchai  longtemps  dans ce quartier de terrains vagues   périphérique de Rome, au nord-est du Monte Sacro.  J’approchai  d’une suite de bâtiments en construction sur des terrains herbeux défoncés.  Je n’étais jamais venu dans cet endroit si éloigné de mon hôtel vers le  Monte Sacro. En arrivant  bien au-delà    d’un pont herbeux à l’abandon   sur l’Aniene, je découvris un groupe d’infirmes en attente d’un bus, comme échoués là,  tous assis sur des vieux bagages. Ils communiquaient par signes.

Je flânai   entre les piliers  métalliques qui soutenaient une verrière sale et jaunie par des feuillages desséchés. Les autocars  qui desservaient les villages du Latium étaient tous vides. Le ciel   encore pâle malgré l’heure tardive donnait un caractère spectral à l’endroit, d’autant  que le silence s’étendait vers une immense décharge surmontée de vieux matelas, de banquettes  défoncées, de pneus,  des ballots de vieux papiers ficelés.  Ce silence fut brisé par le passage assourdissant de deux motos  qui tournèrent vers une large avenue  de goudron noir coupée en son milieu par une ligne  et des marquages blancs  au sol  qui faisait ressembler le tout à une piste d’aviation.

Je revins vers le centre d’information de la station de bus, un simple  cube  de  vitres poussiéreuses couvertes de graffitis et d’affichettes déchirées invitant à voter pour le PSI. Les infirmes avaient mystérieusement disparu. Les feux automatiques  étaient éteints, les guichets  fermés.  Les   espaces cimentés du parking, tachés d’huile,  gardaient la chaleur de la journée   Des hommes attendaient autour d’un pylône   avec des gilets et des pantalons  fluorescents, munis de longues perches métalliques. Ils   fumaient calmement, certains  près d’un transformateur électrique entouré  de grillage.  Qu’est-ce qu’ils attendaient ?      .

 Plus tard dans la soirée, vers la villa Farinacci et ses balcons et tourelles compliquées,  je m’approchai d’un groupe d’hommes et de femmes âgés, comme sortis de leurs cuisines ou salons, certains assis, d’autres debout, certains  déjà en pyjama, d’autres  avec une veste ou une  vieille gabardine sur les épaules. Ils étaient  rassemblés en cercle sous des pins romains, une fraicheur montait de la pelouse récemment arrosée ; parfois brillait fugitivement la flamme d’un briquet. Des guirlandes d’ampoules suspendues entre les branches   clignotaient de   lumières vertes et blanches. J’approchai puis écoutai.

Avec sa veste légère posée sur le bras gauche,  un   homme  longiligne, à cheveux blancs drus,  coupés courts,  le visage  rond, mais comme cherchant l’air entre ses mots,  parlait dans un mégaphone pour contester un projet d’aménagement urbain dans le quartier. Sa voix  profonde,  lente et lasse,  prenait des résonances métalliques. Ses longs silences grésillaient. Il s’adressait précisément   à quelques  personnes  élégamment habillées,  assises au premier rang . Une femme à abondante chevelure brune,  vêtue d’une ample  robe rouge, se caressait distraitement   quelques mèches ; un homme dans l’ombre  se pencha vers elle   et haussa les épaules. Son voisin de droite,  était en train de  docilement s’assoupir. D’autres, dans l’assemblée,     s’éventaient avec des  journaux.

Du haut d’un balcon  de la villa   quatre jeunes filles en tenue de tennis  écoutaient l’homme au mégaphone   avec de curieux sourires complices. Des gamins couraient  entre les pins et  frôlaient  des empilements de chaises.

 Ça me  faisait  bizarre, d’être là,  alors qu’à quelques centaines de mètres, cette gare interurbaine de bus semblait garder  les dernières clartés du ciel avant le noir complet, et que,   près du transformateur et du pylône, des ouvriers s’apprêtaient à entreprendre des travaux sous un ciel d’orage, avec  le louche éclairage d’un lampadaire qui datait de l’époque fasciste.

Il me semblait déjà avoir vécu cette scène avec Aline, au tout début de notre liaison,  mais sur  un versant  de nos deux vies en train de disparaitre.

Je revis  Aline un instant dans le même  dénuement  du  début de notre amour, dans cette  lumière  de nuages qui pèse bas sur la terre pour créer le présage d’un malheur humain définitif. Cette soirée italienne me rappelait aussi   l’atroce désœuvrement  de journées de mon enfance.  Ainsi, je me sentis  soudain  déplacé, ridicule,  français  superflu perdu à l’étranger, encombré  de souvenirs lancinants.

J’appelai un taxi. Quand il arriva, l’orateur au mégaphone était en train d’éteindre les lumières des guirlandes et me souriait. Une vieille femme repliait des chaises en marmonnant quelque chose.

Relire « Nouvelle histoire de Mouchette » de Bernanos

« “Mais déjà le grand vent noir qui vient de l’ouest – le vent des mers, comme dit Antoine – éparpille les voix dans la nuit. Il joue avec elles un moment, puis les ramasse toutes ensemble et les jette on ne sait où, ronflant de colère. Celle que Mouchette vient d’entendre reste longtemps suspendue entre ciel et terre, ainsi que ces feuilles mortes qui n’en finissent pas de tomber.” Ainsi commence la Nouvelle histoire de Mouchette. L’ “attaque” est d’une audace extraordinaire.

Mouchette, film de Bresson

Composé fin 1936 et publié en mars 1937, au Baléares, ce récit a été écrit sous le coup des atrocités de la guerre d’Espagne.

»J’ai commencé à écrire « Nouvelle histoire de Mouchette en voyant passer dans des camions là-bas, entre des hommes armés, de pauvres êtres, les mains sur les genoux, le visage couvert de poussière, mais droits, bien droits , la tête levée, avec cette dignité qu’ont les Espagnols dans la misère la plus atroce. »

Cette Mouchette de la « Nouvelle histoire » a peu à voir avec la Mouchette de « Sous le soleil de Satan », elle   marque une trajectoire  fulgurante qui n’a pas d’équivalent dans le reste de l’œuvre.

 Intrigue simple : une enfant battue quitte l’école, humiliée par l’institutrice et les autres enfants. Elle  fugue dans le bois,  ce bois qui n’est d’ailleurs « qu’un taillis de quelques hectares, au sol si pauvre et sableux, grouillant de lapins mal nourris, à, peine plus gros que des rats » là elle rencontre le  braconnier, Arsène, un  ami de son père. Ce dernier  pendant l’orage,   tire sur le garde-chasse qui le traque  depuis des mois ,le laissant croit-on, pour mort.

Mouchette dans le film de Bresson

Tout ceci se passe  en quelques heures, sous une pluie battante, avec ce curieux moment, on  comprend que Mouchette est fascinée par ce braconnier, aussi démuni qu’elle, aussi sauvage et méfiant à l’égard du village.  Lorsque se braconnier, s’abat, sous l’effet de l’alcool, sur  Mouchette, elle  le soutient et chante, comme  apaisée , pour la première fois de sa vie…Mouchette se donne-t-elle ? ou est-elle violée par Arsène ? L’ambiguïté demeure. Ça se passe le jour  même où sa mère agonise. Son père, un alcoolique, la rejette, comme ses frères… Révoltée, misérable, mais d’une énergie folle, révoltée  souvent au bord de l’hallucination, incomprise des autres mais  habitée par un orgueil qui est  un besoin de pureté ,a-t-elle trouvé dans Arsène le double de sa solitude ?Question ouverte.

La trajectoire si nette, si rapide,  de Mouchette,  l’accule au désespoir, Mouchette  glisse   dans l’eau d’un étang,« minuscule étang si clair » dans une ancienne carrière de sable fin.

 De cette trame mélodramatique Bernanos nous guide  avec sureté vers un drame mystique. Chaque échec de Mouchette semble la mettre  dans  une curieuse lumière, une pitié, et même  une grâce . Stations de la Passion du Christ ?… Dans  sa course martelée par  ses galoches, dans la boue des sentiers, dans les flaques d’eau des fossés, dans les odeurs de vinasse d’une cabane forestière d’un paria, une sauvagerie et une pureté s’expriment en même temps.. C’est  bouleversant cette chute  à la fois  tragique et énigmatique  d’une gamine, car elle est accompagnée  par la   tendresse et une grâce, et aussi  une sureté dans les détails concrets  qui habite le narrateur.

Bernanos

 À l’époque de la sortie du roman,  pas mal de critiques s’étonnent que Bernanos  inflige les pires tourments à ses personnages. A la lecture on constate que c’est le monde qui se refuse à Mouchette, plus qu’elle ne le refuse ! Le paradoxe  qui a embarrassé une partie de la critique, c’est que le suicide de Mouchette  se révèle comme  un refus du mensonge dans  un monde déserté par la charité,  une paroisse morte, et c’est un appel à une vérité, et  peut-être un appel paradoxal  à la grâce.

Bernanos intervient sans cesse, fougueusement,  si brutalement que c’est presque une fracture ,une blessure ouverture – dans l’âme des plus humbles de ses personnages qu’ils soient braconniers  ou piliers de bistrot, aussi bien que dans celle de nobles, de brasseurs, d’académiciens.

  Apparences violentes, drames confus et convulsifs, scènes a demi réelles, clair- obscur  où l’angoisse, la luxure,  la perversion, la charité, l’humilité, l’indifférence, la révolte, l’infantilisme,  l’orgueil s’entremêlent, s’exaltent ,se  combattent  s’expriment dans des affrontements souvent nocturnes comme si l’âme humaine était un terrier envahi par  quelque bestiole diabolique. Le péché est  alors morsure, blessure mais  aussi et c’est capital :  la « brèche » !

 et c’est là qu’on revient au miraculeux  « journal du curé de campagne », sommet indépassé dans l’œuvre, roman le plus achevé, le plus linéaire de Bernanos, est celui où s’exprime avec le plus d’intensité la confrontation du saint à sept thèmes essentiels chez l’écrivain – c’est-à-dire  l’irruption de la grâce dans une âme fermée .

Extrait :

Mouchette ne prend pas la peine de
dégringoler le talus. Elle se glisse sous la haie,
laisse une mèche de son fichu de laine au fil de
fer barbelé, s’engage à travers les pâturages dont
la pente insensible la conduira jusqu’au bois de
Manerville. Ce bois n’est d’ailleurs qu’un taillis
de quelques hectares, au sol pauvre et sableux,
grouillant de lapins mal nourris, à peine plus gros
que des rats. Le hameau de Saint Venant, qu’elle
habite, se trouve sur l’autre lisière, un minuscule
hameau de quelques feux, dernier reste d’un
immense domaine morcelé dix ans plus tôt par un
marchand de biens juif, venu des Ardennes. La
maison de Mouchette est à l’écart, perdue dans le
taillis, sur le bord d’une mare croupissante. Les
murs de torchis, crevés par les gelées, cèdent de
toutes parts, la charpente de poutres volées çà et
là, s’effondre. Le père, aux premiers froids, se
contente de boucher les trous avec des fagots.
Lorsque Mouchette atteint le bois, le vent
grossit toujours, la pluie tombe par courtes

rafales, qui font crépiter le bois mort. L’ombre est
maintenant si épaisse qu’on ne distingue plus le
sol. L’averse roule, avec un bruit de grêle.
Courageusement, Mouchette relève sa pauvre
jupe par-dessus sa tête, et commence à courir le
plus vite qu’elle peut. Malheureusement, le sol,
miné par les rongeurs, s’écroule sous elle presque
à chaque pas, et si elle longe le taillis, là où les
racines entrelacées font le terrain plus ferme, elle
reçoit en plein visage la féroce gifle des branches
trempées, souples comme des verges. L’une
d’elles accroche son fichu. Elle se jette en avant
pour le retrouver, bute contre une souche, s’étale
de tout son long. Maudit fichu ! Ce n’est pas un
fichu neuf, non ! Mais il passe de l’un à l’autre
selon les besoins. Même le père l’emporte
parfois, roulé autour de sa tête défigurée par
l’enflure lorsqu’il souffre de ses terribles rages de
dents. Par quel miracle pourrait passer inaperçue
la disparition d’un objet si précieux que tous ont
l’habitude de voir pendu chaque jour au même
clou ? Dieu ! Quelle raclée dont le dos déjà lui
cuit ! »

Heimito von Doderer, le grand Autrichien oublié

A la demande de JJ-J je redonne mon article ancien publié sur Doderer.

Heimito von Doderer est le grand écrivain autrichien oublié  de le  génération  Musil et Broch

Heimito von Doderer

Son œuvre capitale « Les démons » est paru en 1956.Son auteur a mis trente ans à l’écrire. Sans être exactement un contemporain de Proust ((1871-1922) Heimito vonDoderer (1896-1966) a, comme Proust mis en évidence une écriture  à la fois  complexe, subtile et impressionniste pour donner de l’ensemble  de  société « mondaine » viennoise une image minutieuse et profonde.  Il y a chez lui une  analyse enveloppante des personnages, de leur passé, des coups de sonde dans les replis cachés de leur  sensibilité (avec souvent de l’humour)    Il y a  aussi  une intuition permanente du Temps intime qui ouvre des déréglements subliminaux selon des visions perturbées, baroques.Cette méthode d’introspection reflète et redouble l’architecture de la ville de Vienne dans une linéarité musicale souple,d’un charme absolu…Le grand principe de relativité des points de vue condamne chaque partie du livre à offrir des perceptions nécessairement partielles et fugitives en ruptures: le grand décousu de la vie,lié au moment, à l’endroit où on se place,rompt les fausses unités rationnelles d’un art classique et aboutit à une succession de moments perturbés qui font éclater l’apparence ordinaire des choses. Le paysage, le décor(forets, salons, palais,ruelles tordues) qui cerne les personnages , forment des petites taches, des osmoses,comme si une menace, une angoisse, une euphorie formaient toute une herméneutique liée à la libido et à une mémoire pulsionnelle incontrôlable. de plus ce sont ces lignes de rupture qui donnent à l’œuvre des couleurs sensuelles si éparpillées et surprenantes, offrant des double sens, un abandon à des coïncidences et libres associations quasi surréalistes..

Au milieu d’une unité, Doderer déconstruit et rejoint des perceptions bien en amont de toute perception rationnelle. en ceci, il se révèle proustien. Mais la grande originalité de Doderer c’est qu’il place et agence ses personnages dans la ville de Vienne, qui est le grand personnage du livre. Tous les quartiers  de Vienne sont explorés, scrupuleusement, poétiquement, avec une exactitude géographique magnifiée par une espèce d’irisation printanière qui court tout au long du roman. , les rues, les places, les palais, les sous-bois à sentiers enneigés, les cafés, les salons à hautes fenêtres, les tavernes forestières,   forment non pas le décor mais la sève du roman. Doderer  saisit l’étoffe  même de la vie viennoise, dans un mélange de délicatesse picturale, impressionniste,  et de lucidité .Il nous parle de la douceur d’une société  avant son effritement  et sa condamnation. Chronique  ironique et satirique  (moins cérébrale que celle de Musil )  elle frappe aussi  par  une tendresse  presque galante, à l’ancienne, et proustienne comme si l’auteur nous mettait  en garde  car cette société impériale  en voie de disparition avait porté des valeurs dont la disparition  apporte une menace pour les générations actuelles. On approche historiquement  de l’irruption nazie.

C’est donc  bien une écriture – ferveur pour cette ville,  et pour ses personnages hypercultivés et hypersensibles : Kajetan , Schlaggenberg ou  Stangeler. Mais à l’intelligence historique et psychologique  Doderer  mêle toujours  une certaine féerie mélancolique pour une société de plaisirs, de commérages de salon, de diplomatie compliquée, de  fidélité aux valeurs traditionnelles d’une société fermée qu’il appelle « les Nôtres », tout ceci pris dans un inéluctable mouvement d’érosion et d’effacement Le « ton »  et la « touche » Doderer sont sans équivalent dans la littérature germanique..

Il est évident qu’on se perd un peu parmi ces nombreux  personnages aux destins entrelacés. Il  faut s’abandonner  au charme de la lecture,car tout s’éclaire vers la fin du roman. Précisons que Les Démons se centre sur les évènements survenus en Autriche le 15 juillet 1927.  Ce jour-là, au tribunal de Vienne, sont acquittées trois personnes.  Celles-ci, membres notoires d’une milice de droite, étaient accusées des meurtres d’un ouvrier d’une quarantaine d’années et d’un enfant lors d’une manifestation ayant opposé, quelques mois plus tôt, des partisans de Droite à d’autres de Gauche.  L’acquittement, jugé partial, sera à l’origine d’un soulèvement populaire qui sera réprimé dans le sang.  Autour d’un nombre considérable de personnages, l’auteur semble alors brosser, variant ses  perspectives, un portrait du Vienne  qui bascule  vers un nouveau régime politique.

A ne considérer que cet aspect-là, on pourrait rattacher Les Démons à cette littérature « fin d’époque », « basculement d’un monde » mais la multiplicité des intrigues, les rythmes de narration  différents, l’enchevêtrement des vies privées et des secousses politiques font que  le récit se calque sur l’étoffe même de la vie. Miracle. 

Alors nous lecteurs, sommes embarqués dans une quête spirituelle sur un monde disparu. Thomas Mann, dans sa « Montagne magique » avait le même projet. Ne pas tout comprendre des intrigues tricotées inlassablement,  ne doit pas décourager. La subtilité analytique, la finesse  sensuelle des descriptions,  les milles nuances qui vont du flirt passager à la passion brûlante,  ont quelque chose d’universel.Enfin  les différentes lumières ( lumière de neige dans la foret viennoise, lumières d’automne dans les parcs ,,maisonnettes de Grinzing au charme  champêtre désuet, lumières contre-jour  des hautes fenêtres des salons  ambassade  ou de salons bibliothèque, lumières vertes et basses des cafés avec billard forment une fresque irisée, paradisiaque.Doderer n’est plus tout à fait l’auteur-démiurge classique , mais il est le chroniqueur tantôt distant, tantôt ému,  se rapprochant soudain  de ses personnages(certaines femmes sont  étonnantes de fraicheur, de coquetterie, de charme,)  comme s’il tenait un aparté avec le lecteur, bavardage toute au long d’une    promenade inspirée entre printemps acide et automne interminable.… L’assurance moirée de cette écriture fascine, tant elle capte dans ses volutes toutes les métamorphoses sentimentales, affectives, ou même le trésor archéologique et architecturale de la ville.  

Il y a aussi chez Doderer,comme chez Proust, des Oriane, des Guermantes, des Verdurin, des Swann et des Odette mais de la société  autrichienne Mittell Europa :esthètes et historiens, universitaires zoologistes, bateleurs ;fonctionnaires dévoués, ou  médecins américains, plantureuses mangeuses de gâteaux  à propos perfides  et aristocrates  oisifs , beaux parleurs sous tonnelles de vigne et   jeunes garçonnes  ambitieuses, poupées érotiques et vieux beaux,  officiers ou commissaires de police, jeunes fiancés ou  conseillers à la Chambre des Finances,  se croisent  dans un étonnant ballet ,tantôt dans le plein jour du Graben, tantôt sous les clartes lunaires des quais du Danube. Bref, population entière  viennoise des années 2O  avant la  fermentation nazie. N’omettons pas  que Doderer fut séduit  un temps  par le national-socialisme mais son retour au catholicisme, en 1940,  le ramena à la lucidité .

Comme chez Proust, Doderer a un sens des dialogues parfaits et souvent cocasses .
Les déplacements, les excursions, les fêtes,  les cérémonies officielles, les environs forestiers sillonnés par les premières rutilantes voitures, les flirts tout est  décrit comme si ,sous la banalité, se trouvait une splendeur cachée mais dont le narrateur ne révèle pas les fins ultimes.  C’est toujours d’une justesse et d’une précision souveraine.. sensations, méandres de l’âme féminine, suave phrase qui, comme celle de Proust, entraine sur des chemins escarpés des révélations psychologiques à tiroirs et des métaphores surprenantes.il étudie, comme Proust, les effets de la mémoire et du présent, les méandres des hypothèses imaginatives  et suppositions entre relations humaines. Doderer  mène  un déconcertante intelligence ce qu’il y a de produit historique dans les classes sociales entre aristocratie vieillissante et  nouvelle bourgeoisie montante.

« Un meurtre que tout le monde commet » de Doderer version en langue allemande

Il donne même le sentiment de débusquer les névroses naissantes de cette nouvelle société naissante  car il a  un sens des « maladies de l’âme », et celle, notamment, de l’ennui.

  L’article dans l’Encyclopédia Universalis  a raison d’insister sur l’importance  ce « dernier grand romancier — et sans doute le plus « viennois » — de la prestigieuse lignée des Musil, Broch, Roth et Canetti ».

 Il commença à publier dans les années 1930 (Ein Mord, den jeder begeht, 1938), mais c’est seulement en 1951 qu’il connut la célébrité avec le roman Die Strudelhofstiege oder Melzer und die Tiefe der Jahre, vaste fresque de la société viennoise. Oui, la technique romanesque de Doderer est d’une virtuosité époustouflante.

Le Quartier Grinzing dont il est souvent question dans « les Démons »

Premier extrait du roman:

 Dans cette extrait suivant, Doderer nous livre une constante de sa sensibilité :la surface des choses nous délivre des messages essentiels, un peu comme Proust avec le grain rêche d’une serviette..  On admirera aussi l’ humour de la dernière phrase.

« Les fenêtres du café de la gare François-Joseph plaisaient aussi à Mademoiselle  Drobil par leurs arcs amplement cintrés où les grandes glaces s’arrondissaient en haut d’une façon quelque peu insolite… Ma foi, ces petites choses qui relèvent le goût de la vie ne sont pas sans une certaine importance que nous étouffons, il est vrai, la plupart du temps ; mais dans le souvenir elles se montrent bien plus durables que ce qui semblait important sur le moment, souvent même elles y  constituent  les seules places encore éclairées. Moins agréable était la seconde particularité de ce café, les joueurs de cartes qui, même maintenant qu’il ne faisait plus chaud depuis longtemps, persistaient  à ôter leurs vestes et à siéger autour des tables de jeu vertes en gilets défaits ou en chemise à bretelles. Ils parlaient tchèque parfois, ce qui obligeait Emma à participer involontairement à tous leurs débats. Bien sûr, elle ne pouvait pas savoir que ces gens étaient en majeure partie des concierges des environs qui avaient l’habitude de se rencontrer là ;  l’antipathie de Mademoiselle Drobil ne reposait que sur l’instinct, peut-être aussi sur l’odorat. »l » Traduction de Robert Rovini

2eme Extrait du roman:

« Cette partie de la ville [de Vienne] est par endroit proche du fleuve, mais ce n’est pas vrai de toutes ses rues et ruelles ; il semble pourtant que de quelque façon tout se rapporte plus ou moins à lui, dont la nature est d’ouvrir les terres, d’autant plus efficacement ici qu’il y coule déjà entre des rives plates : le Kahlenberg et le Bisamberg étaient en amont de la ville les dernières hauteurs à sembler doucement venir serrer son cours, l’un avançant près de l’eau, mais l’autre comme fuyant déjà de sa courbe arrondie vers le fond du ciel. Et c’est à partir de là que commence l’Orient plat. Les cheminées des vapeurs à roues progressent lentement, on les voit de très loin, on entend aussi leur bruit sourd de meule quand ils remontent. Quand le vent soulève les jupes des saules, la face inférieure argentée des feuilles devient visible. À l’horizon, des nuages lourds de vapeur : là-bas de l’autre côté, le Marchfeld [plaine fertile au Nord-Est de Vienne, sur la rive gauche du Danube] ; non loin, la Hongrie.

   Le quartier est bâti sur une grande île qui a en gros la forme d’un navire, d’un gigantesque navire qui a autrefois remonté le fleuve encore gigantesque pour venir mouiller ici. Il y a longtemps maintenant qu’il ne plus repartir, les eaux ayant baissé. Sur la plage avant s’est étalée la Brigittenau, au milieu se trouve Leopoldstadt, rejointe par le Prater, et tout à fait à l’arrière on fait des courses de chevaux dans la Freudenau.

   Léonard sentait le fleuve. Il le sentait, le soir, quand il était couché sur le dos sur le divan de cuir lisse de sa chambre.

   Le fleuve sentait. Le fleuve était pollué. C’était ce qui formait au plus profond, au plus intime, le vif de cette âme ou corps, de cette broche par laquelle son passé sur l’eau rejoignait le présent de Léonard et l’habitait. Non que l’eau du fleuve ait senti, elle coulait trop vite, dans le lit principal tout au moins. Mais la vie sur les remorqueurs, en remontant de Budapest, en passant sous le haut promontoire montagneux de Gran [Ezstergom], en franchissant Komorn [Komarom/Komárno], cette vie lente sur les péniches était toujours accompagnée d’odeurs que ces larges vaisseaux trainaient en quelque sorte par la plaine verte qu’elles offensaient et polluaient  : cuisine et chambre à coucher, femmes et enfants qui se trouvaient souvent sur les navires de ce genre, sur ces bateaux qui du dehors avaient l’air superbes et propres, grands comme des navires de haute mer, passés au goudron noir. Ce n’était pas le goudron qui gênait le nez de Léonard : il l’aimait bien. La fumée des cheminées du remorqueur de tête, s’il arrivait que le vent la rabatte sur le train de péniches, incommodait moins Léonard aussi, encore que l’on se mit alors volontiers à jurer à bord. Mais l’épais remugle de moisi et de malpropre qui remontait le fleuve lui causait un trouble profond. »

Pour terminer j’aime ce début de l’article de Marcel Brion,publié le 20 mars 1965 dans « Le monde » pour annoncer la traduction si réussie de Robert Rovini qui permettait aux français d’avoir accès à cette œuvre capitale.

« Il n’est pas inutile de bien connaître son plan de Vienne pour s’orienter dans les Démons de M. Heimito von Doderer, de même qu’il faut avoir dans la mémoire ou sous les yeux la topographie de Dublin pour se diriger sans erreur dans l’Ulysse de James Joyce. Vienne, en effet, est peut-être le personnage principal du livre, non que la ville y vive, à proprement parler, comme le Paris de Zola ou le Londres de Dickens, mais plutôt parce qu’elle est, invisiblement, imperceptiblement, la force d’attraction qui précipite les uns vers les autres les très nombreux personnages. Leur localisation dans les différents quartiers de la capitale autrichienne, dans les villas de la  » banlieue verte « , sur les pentes du Kahlenberg, dans les cafés du Ring, ou les vieux palais du centre, répond à une intention très marquée de la part de l’auteur.

L’emmêlement de ces destinées est un immense jeu auquel tous ceux qui participent partent de points différents, se rencontrent, se séparent, s’entrecroisent. La polarisation de certains  » groupes  » dans des cafés, dans des salons, dans des excursions à travers le Wiener Wald chanté par Johann Strauss répond à cette secrète force d’attraction qui se dégage de l’âme même de Vienne, de ses structures sociales et mondaines, de sa configuration géographique et de sa place au centre même de cette République autrichienne qui a succédé à l’empire bicéphale de naguère. »

Les pentes du Kahlenberg sont évoquées dans le roman.

« 

Pirandello:une famille italienne ordinaire monte sur scène et casse la baraque

La création de la pièce, le 9 mai 1921 à Rome,  de « Six personnages en quête d’auteur »  par la troupe de Dario Nicodemi, déchaina  un scandale énorme. Pirandello  n’est pas alors  un jeune homme. Il a 54 ans. Il sait parfaitement ce qu’il déclenche. Rappelons brièvement qu’entre 1916 et 1924 c’est son printemps tardif.  Il abandonne enfin  l’écriture et la publication  régulière de nouvelles –qui lui rapportaient peu-  au profit du   théâtre . Entre 49 ans et 57 ans, il nous livre le meilleur. Et quelle richesse ! Il écrit 28 pièces, dont Chacun sa vérité, la Volupté de l’honneur, Six personnages en quête d’auteur, Henri IV Son biographe Nardelli raconte ceci à la première de « Six personnages en quête d’auteur »  : « Dans le public, le jeunes applaudissaient à s’en abimer les mains. Mais les bien-pensants, qui occupaient les loges et les places les plus chères, non contents de siffler, de rire, et de crier, chantaient en chœur le mot « bu-ffo-ne » et ils criaient « A l’asile ! à l’asile ! » et firent le coup de poing.

Luigi Pirandello

Sur la scène des acteurs maquillés, des critiques, des amateurs, des journalistes à l’affut, se battaient sans retenue. Le spectacle avait pris fin depuis plus d’une demi-heure et Pirandello ne pouvait s’en aller (..) Il avait laissé  sa fille Lietta dans sa loge puis  il était venu se montrer au public, non pour savourer les applaudissements -car le théâtre n’était plus qu’un champ de bataille- mais pour assumer ses responsabilités et revigorer par sa présence ceux qui le défendaient.. »

Pirandello  attendit 40 minutes que le scandale prit fin. Il se risqua alors   à aller jusqu’à la rue. « Mais quand il y apparut, tenant sa fille Lietta sous  sa protection, il se vit cerné par la foule hostile. Il y avait là six ou sept cents personnes restées pour l’attendre dans la nuit. Elles se ruèrent sur lui, les unes pour l’acclamer, les autres pour lui griffer le visage. On le frappa. Sa fille s’évanouit. Impossible d’avancer ni de revenir en arrière. La rue était pleine de monde. Les agents de police se demandaient s’ils devaient intervenir. Le salut arriva sous la forme d’un taxi  qu’un colonel était allé chercher jusqu’au corso Vittorio, et il le  dirigeait  à  à travers la foule comme un  tank. On y chargea Lietta  dans le taxi , son père y entra  tant bien que mal. Mais la foule continua  se répandre à sa suite, les uns le sifflant, ou applaudissant. »

Un autre témoignage : » »les choses commencèrent à mal tourner dès que le public, en entrant dans la salle, s’aperçut que le rideau était levé et qu’il n’y avait pas trace de décor. Les premiers cris de protestation s’élevèrent alors, de la part de ceux qui toléraient mal ce qu’ils considéraient comme un exhibitionnisme gratuit.

On sait également que la, pièce, dès le début a été vaillamment jouée par les comédiens, mais qu’on avait du mal à entendre le texte. »

Un mois plus tard, jouée à Milan, la pièce fait un triomphe.

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Marta Abba,, excellente comedienne avec laquelle Pirandello eut une longue liaison

Mais pourquoi donc ce texte et cette mise en scène furent-ils si  violemment reçus ?  Que raconte cette pièce de si scandaleux ?

 Une famille toute habillée de noir, débarque dans un théâtre en pleine répétition. Elle affirme qu’elle est  la recherche de » son auteur »,  car elle  déclare avoir  la ferme intention d’obtenir ici, maintenant, sans délai, un plateau de théâtre  pour qu’on joue son drame. Son vrai drame. Ce n’est pas une demande mais une exigence. Il faut que l’art théâtral, maintenant, sur ce plateau reflète enfin la « vraie vie » de cette famille en  plein déchirement. Ce groupe familial bavard, excité, en conflit,  veut qu’on l’entendre.  Elle exige de  prendre corps et forme avec un auteur. On voit donc des êtres humains en train de forcer brutalement  les barrières  du noble art théâtral y traditionnel et se mettre d’eux-mêmes « en quête d’auteur » pour obtenir  enfin une forme artistique  qui   la reflète dans sa complexité  sans rien oublier ni édulcorer.

  Cette irruption bruyante, bizarre,  si inattendue,   trouble  le metteur en scène, les acteurs, les techniciens, qui s’apprêtent  à répéter  une pièce de Pirandello. Mais en même temps qu’ils sont troublés, ils sont de plus en plus  fascinés, médusés, ou  choqués  par ce que raconte le père, la fille, la mère, etc.

Dans sa préface, Pirandello précise bien sa pensée. « Quel auteur pourra jamais dire comment et pourquoi un personnage est né dans son  imagination ?»Il affirme quelques lignes plus loin que son imagination avait produit ces « six personnages » précisément : »Je les trouvais vivants devant moi, vivants au point de pouvoir les toucher, vivants au point de les entendre respirer, ces six personnages que l’on voit maintenant sur scène. Et ils attendaient là, chacun avec son tourment secret et tous unis par leur naissance et par l’enchevêtrement de leur mutuelles vicissitudes, exigeaient que je les fisse entrer  dans le monde de l’art, en composant de  leurs personnes, de leurs passions et de leurs aventures un roman, un drame, tout au moins une nouvelle ». Précisons que parmi ses personnages qui viennent le « visiter »  les  souvenirs d’enfance en Sicile et les traits autobiographiques se multiplient.

Maria Antonietta Portulano, épouse de Pirandello, fut saisie d’une jalousie maladive causée par la fascination que son mari exerçait sur ses jeunes élèves de l’école normale pour jeunes filles où il était professeur. Cette jalousie sans fondement va se transformer, peu à peu, après la faillite de l’entreprise familiale, en folie.


 Pirandello précise : »Nés vivants, ils voulaient vivre. » Mais comment ? et dirigés par qui ? Commence  alors ,dans cette pièce sans division en actes, une lutte pied à pied,  acharnée, entre les  acteurs déjà grimés qui prennent de haut, avec parfois moqueries,  en   professionnels,   les exigences et les criailleries d’une famille ordinaire en plein drame,  qui déballe   son  linge  sale dans la cacophonie.

 Le plus douloureux se passe chez une certaine Mme Pace qui cache un bordel derrière sa vitrine, avec un père qui  se trouve confronté avec une  jeune prostituée qui est sans doute sa fille…Cette réalité crue, virulente, « sale », révélée sur un plateau nu d’une famille italienne des années 20, avec ses versions contradictoires   met dans  un extrême embarras les comédiens professionnels. Ces personnages « sans auteur »  en ont marre d’être exclus de l’Art et exigent d’être représentés en bousculant tout.

Et là, cette pièce  propose  un jeu de miroir vertigineux : l’art noble du théâtre et ses cothurnes  ses maquillages, ses belles phrases littéraires reste  en désarroi face à eux. Comment  représenter   une réalité sociale  si  « vulgaire » et si embrouillée. Car rapidement,   naissent  des querelles  sans fin et des malentendus entre les personnages de la vraie vie  qui revendiquent qu’on transforme leur destin personnel en une histoire cohérente.

Le soir sur l’avenue Karl Johan d’Edvard Munch

Il faut bien comprendre  que  dans cette pièce, ce  ne sont pas  les personnages que « l’auteur » refuse ; au contraire, le directeur   les accueille avec intérêt, mais c’est à proprement parler l’histoire commune qui les lie les uns aux autres qui fait défaut. Où trouver  une construction dramatique solide ? Les membres de cette famille  s’en foutent  et  sont éparpillés dans leurs petites vérités subjectives  et veulent un auteur qui s’en fasse un écho fidèle.

Et c’est sans doute pour cette raison que pendant ma lecture  j’imaginais sans cesse l’irruption des Gilets jaunes dans un studio de télévision sur BFM ou LCI  , un petit groupe exigeant du meneur des débats  et des éditorialistes qu’on les presente dans leur complexité.

Je voyais  aussi les images récentes de groupuscules  de contestataires en plein défilé dans les rues de nos grandes villes   cassant les caméras et micros  des reporters des chaines de télévision car furieux  qu’on ne donne pas une idée  exacte de leurs revendications.

Dans la pièce, les acteurs professionnels  trouvent donc  flous, vulgaires les membres de cette famille. Ils veulent bien s’en faire les interprètes mais ne trouvent pas le bon ton. Le fossé s’élargit, les malentendus se multiplient entre  cette famille (avec deux personnages muets notons-le)   prétendants être mieux informés que quiconque sur  la façon de jouer leur propre vie et les comédiens prétendants être, eux,  mieux informés que quiconque de la façon de jouer dans uun théâtre .Le malentendu restera total jusqu’à la fin. 

 La fin de la pièce laisse sur ce malaise énorme, profond. .Elle  n’apporte aucun réconfort intellectuel et n’esquisse aucune solutionAu contraire. Un  membre de la famille se tue . L’art dramatique noble  et la Réalité triviale ne se comprennent plus.



Le 18 septembre 1924, le journal «  L’imperio » publie une lettre d’adhésion de Pirandello au parti de Mussolini.
L’auteur écrit :»Si vous me jugez digne d’entrer au parti national fasciste, j’apprécierai comme le plus grand des honneurs d’y occuper la place du plus humble et obéissant des sans grade. »

La réflexion de Pirandello  ne  se réduit pas  seulement à montrer  un auteur aux prises avec son imagination débordantes, mais s’élargit au fait que la création artistique –en général-  est sans cesse débordé par le fleuve  de ces vies qui  coulent de partout et que  les explications sociologiques  ne cernent  qu’imparfaitement.

Pirandello, prophétiquement,  pose en 1920  la  question radicale  de la représentation médiatique .Elle est forcement incomplète, partielle, partiale,réduictrice,  fragmentaire,  politiquement biaisée, toujours débordée par la complexité du réel.

Pirandello ,avec brutalité, raillerie,  casse la vitrine du Beau Mensonge Artistique pour nous mettre en face de la spontanéité populaire. Il le fait avec   une puissance percutante. Il ouvre  délibérément la boite de Pandore en  posant  la question dans ces difficiles  années 1920 italiennes. Car  il ne faut pas  oublier  que durant les deux années 1919 et 1920, restées dans l’histoire de l’Italie comme le Biennio Rosso (les deux années rouges), le pays fut secoué par une véritable crise révolutionnaire. Comme dans un grand nombre de pays d’Europe et du monde, la fin de la Première Guerre mondiale et l’exemple de la révolution russe de 1917 incitaient la classe ouvrière à passer à l’offensive contre la bourgeoisie.la pièce s’en fait-elle l’écho ? Je ne sais pas.

   Ce qui est évident c’est que la puissance  subversive du propos   nous atteint aujourd’hui.Pirandello, ce bourgeois assez hautain rejoint la préoccupation de Brecht qui se demanda sans cesse comme refléter les tensions sociales et la lutte des classes sur une scène. Et comment secouer le théâtre dans ses clichés et sa sclérose.

Dans  sa préface, Pirandello résume: »le tragique et immanent conflit entre la vie qui bouge continuellement et qui change, et la Forme qui la fixe, immuable ». Quelques répliques donnent le ton.

Le personnage de la mère dit  : »Toi, tu sais parler, moi je ne sais pas.. » et quand le directeur de la troupe,  débordé et inquiet par l’irruption de cette famille qui se chamaille demande au père : »Tout cela est très joli ! Mais qu’est-ce que vous voulez exactement ?

Le père : Nous voulons vivre monsieur !

Le directeur, ironique : Pour l’éternité ?

Le père : Non monsieur, pendant un moment au moins, en eux(en montrant les comédiens professionnels)

S’exprime ici l’« humorisme » de Pirandello, cette conscience critique qui soumet tout aspect du réel à son contraire.  Cet écrivain ne s’habitue pas à la coupure qui oppose  la fixité immuable de la Forme Artistique à la Vie, dans son incessant  flux  anarchique.

Marta Abba, , interprète fidèle et inspirée des pièces de Pirandello, apparait dans les dispositions testamentaires de l’écvrivain sous forme de « fille d’élection ».

Une part autobiographique dans la pièce?

Dans sa préface, Pirandello déclare  que l’«Imagination, cette mienne petite servante, eut, il y a plusieurs années, la fâcheuse inspiration ou le malencontreux caprice d’amener chez moi toute une famille dont je ne saurais dire ni où ni comment elle l’avait pêchée, mais dont, à l’en croire, j’allais pouvoir tirer le sujet d’un magnifique roman

. Ces personnages, auxquels Pirandello aurait d’abord pensé pour un roman (qui devait s’intituler précisément ‘’Sei personaggi in cerca d’autore’’ et dont on a conservé les premières pages), s’imposèrent à lui, lui racontèrent « leurs vicissitudes », car ils « voulaient vivre ». Et ils vivaient déjà « d’une vie qu’il n’était plus en mon pouvoir de refuser », devinrent pour lui « une véritable obsession ». Il s’interrogea sur « le mystère de la création artistique » qui est « le mystère même de la naissance naturelle. Une femme, parce qu’elle aime, peut désirer devenir mère ; mais ce désir seul, si intense soit-il, ne peut suffire. Un beau jour, elle se trouvera être mère, sans savoir exactement quand cela s’est produit. De même un artiste, parce qu’il vit, accueille en lui d’innombrables germes de vie, et ne peut jamais dire comment et pourquoi, à un certain moment, l’un de ces germes vitaux s’introduit dans son imagination pour devenir lui aussi une créature vivante sur un plan de vie supérieur à la mouvante existence quotidienne. » Ce mystère fit qu’un « jour, tout à coup, la manière d’en sortir me vint à l’idée. Pourquoi, me dis-je, ne représenterais-je pas ce cas, neuf entre tous, d’un auteur qui se refuse à faire vivre des personnages nés vivants de son imagination, et celui de ces personnages qui, ayant désormais la vie infuse en eux, ne se résignent pas à demeurer exclus du monde de l’art? Ils se sont déjà détachés de moi ; ils vivent pour leur propre compte ; ils ont acquis voix et mouvement ; ils sont devenus d’eux-mêmes, dans cette lutte pour la vie qu’ils ont dû livrer contre moi, des personnages qui peuvent bouger et parler tout seuls ; ils se voient déjà comme tels ; ils ont appris à se défendre de moi ; ils sauront aussi se défendre des autres. Eh bien, alors, soit, laissons-les aller là où ont coutume d’aller les personnages de théâtre pour avoir une vie : sur une scène. Et voyons ce qui en résultera. » (page 15). Il précisa : « Ma pièce a vraiment été conçue dans une illumination spontanée de mon imagination, lorsque, par une sorte de prodige, tous les éléments de l’esprit se répondent et œuvrent dans un divin accord. Nul cerveau humain travaillant à froid, quelque mal qu’il se fût donné, ne serait jamais parvenu à pénétrer et à pouvoir satisfaire toutes les nécessités de sa forme. »

Pirandello   affirma  que ces personnages venus de son imagination  n’avaient rien à voir avec son cas personnel, mais les définit comme « ombres nées de ma passion » ». On peut quand même  s’interroger  dans la mesure où il écrivit cette  pièce immédiatement  après l’internement  de sa femme, Antonietta  qui souffrait  de jalousie et de grave paranoïa depuis des années, transformant son couple avec Pirandello en véritable enfer conjugal. Dans quelle mesure  cet internement n’est pas représenté dans la pièce par l’exil conjugal de la mère, à chacun sa vérité!

Il faut même noter  que  des biographes sérieux  comme le français Georges Piroué ou l’italien Nardelli( ou l’écrivain sicilien Léonardo Sciascia fin analyste de Pirandello)ont souligné combien la démence de l’épouse Antonietta a obligé le mari  Pirandello à s’interroger sur la vérité d’une vie qui ne repose que sur des phantasmes. Les dégâts et les désastres de l’imagination, cette « folle du logis »   sont au cœur de l’œuvre de Pirandello non seulement dans son théâtre mais  dans ses multiples nouvelles,comme dans « le mari de sa femme » .

 on voit bien dans la pièce  que chaque personnage s’isole  dans sa vérité avec une ténacité diabolique  Les biographes ont aussi remarqué que l’âge des deux enfants dans la pièce  correspond d’une part à l’âge qu’il avait quand une de ses soeurs fut frappée de démence, et, d’autre part, à l’âge auquel mourut une autre de ses sœurs.  Mais l’élément autobiographique le plus troublant reste l’accusation d’inceste qui est au cœur de la pièce. Cette accusation, l’épouse de Pirandello, Antonietta  la porta contre son mari dans une crise. Elle exigea même que leur fille Lietta quitte le foyer familial car la mère répétait : »Si Lietta rentre, c’est moi qui sors »! Pirandello a à demi reconnu  le caractère semi autobiographique  de son œuvre en disant que le refoulement   y avait joué un rôle important.