Relire « Nouvelle histoire de Mouchette » de Bernanos

« “Mais déjà le grand vent noir qui vient de l’ouest – le vent des mers, comme dit Antoine – éparpille les voix dans la nuit. Il joue avec elles un moment, puis les ramasse toutes ensemble et les jette on ne sait où, ronflant de colère. Celle que Mouchette vient d’entendre reste longtemps suspendue entre ciel et terre, ainsi que ces feuilles mortes qui n’en finissent pas de tomber.” Ainsi commence la Nouvelle histoire de Mouchette. L’ “attaque” est d’une audace extraordinaire.

Mouchette, film de Bresson

Composé fin 1936 et publié en mars 1937, au Baléares, ce récit a été écrit sous le coup des atrocités de la guerre d’Espagne.

»J’ai commencé à écrire « Nouvelle histoire de Mouchette en voyant passer dans des camions là-bas, entre des hommes armés, de pauvres êtres, les mains sur les genoux, le visage couvert de poussière, mais droits, bien droits , la tête levée, avec cette dignité qu’ont les Espagnols dans la misère la plus atroce. »

Cette Mouchette de la « Nouvelle histoire » a peu à voir avec la Mouchette de « Sous le soleil de Satan », elle   marque une trajectoire  fulgurante qui n’a pas d’équivalent dans le reste de l’œuvre.

 Intrigue simple : une enfant battue quitte l’école, humiliée par l’institutrice et les autres enfants. Elle  fugue dans le bois,  ce bois qui n’est d’ailleurs « qu’un taillis de quelques hectares, au sol si pauvre et sableux, grouillant de lapins mal nourris, à, peine plus gros que des rats » là elle rencontre le  braconnier, Arsène, un  ami de son père. Ce dernier  pendant l’orage,   tire sur le garde-chasse qui le traque  depuis des mois ,le laissant croit-on, pour mort.

Mouchette dans le film de Bresson

Tout ceci se passe  en quelques heures, sous une pluie battante, avec ce curieux moment, on  comprend que Mouchette est fascinée par ce braconnier, aussi démuni qu’elle, aussi sauvage et méfiant à l’égard du village.  Lorsque se braconnier, s’abat, sous l’effet de l’alcool, sur  Mouchette, elle  le soutient et chante, comme  apaisée , pour la première fois de sa vie…Mouchette se donne-t-elle ? ou est-elle violée par Arsène ? L’ambiguïté demeure. Ça se passe le jour  même où sa mère agonise. Son père, un alcoolique, la rejette, comme ses frères… Révoltée, misérable, mais d’une énergie folle, révoltée  souvent au bord de l’hallucination, incomprise des autres mais  habitée par un orgueil qui est  un besoin de pureté ,a-t-elle trouvé dans Arsène le double de sa solitude ?Question ouverte.

La trajectoire si nette, si rapide,  de Mouchette,  l’accule au désespoir, Mouchette  glisse   dans l’eau d’un étang,« minuscule étang si clair » dans une ancienne carrière de sable fin.

 De cette trame mélodramatique Bernanos nous guide  avec sureté vers un drame mystique. Chaque échec de Mouchette semble la mettre  dans  une curieuse lumière, une pitié, et même  une grâce . Stations de la Passion du Christ ?… Dans  sa course martelée par  ses galoches, dans la boue des sentiers, dans les flaques d’eau des fossés, dans les odeurs de vinasse d’une cabane forestière d’un paria, une sauvagerie et une pureté s’expriment en même temps.. C’est  bouleversant cette chute  à la fois  tragique et énigmatique  d’une gamine, car elle est accompagnée  par la   tendresse et une grâce, et aussi  une sureté dans les détails concrets  qui habite le narrateur.

Bernanos

 À l’époque de la sortie du roman,  pas mal de critiques s’étonnent que Bernanos  inflige les pires tourments à ses personnages. A la lecture on constate que c’est le monde qui se refuse à Mouchette, plus qu’elle ne le refuse ! Le paradoxe  qui a embarrassé une partie de la critique, c’est que le suicide de Mouchette  se révèle comme  un refus du mensonge dans  un monde déserté par la charité,  une paroisse morte, et c’est un appel à une vérité, et  peut-être un appel paradoxal  à la grâce.

Bernanos intervient sans cesse, fougueusement,  si brutalement que c’est presque une fracture ,une blessure ouverture – dans l’âme des plus humbles de ses personnages qu’ils soient braconniers  ou piliers de bistrot, aussi bien que dans celle de nobles, de brasseurs, d’académiciens.

  Apparences violentes, drames confus et convulsifs, scènes a demi réelles, clair- obscur  où l’angoisse, la luxure,  la perversion, la charité, l’humilité, l’indifférence, la révolte, l’infantilisme,  l’orgueil s’entremêlent, s’exaltent ,se  combattent  s’expriment dans des affrontements souvent nocturnes comme si l’âme humaine était un terrier envahi par  quelque bestiole diabolique. Le péché est  alors morsure, blessure mais  aussi et c’est capital :  la « brèche » !

 et c’est là qu’on revient au miraculeux  « journal du curé de campagne », sommet indépassé dans l’œuvre, roman le plus achevé, le plus linéaire de Bernanos, est celui où s’exprime avec le plus d’intensité la confrontation du saint à sept thèmes essentiels chez l’écrivain – c’est-à-dire  l’irruption de la grâce dans une âme fermée .

Extrait :

Mouchette ne prend pas la peine de
dégringoler le talus. Elle se glisse sous la haie,
laisse une mèche de son fichu de laine au fil de
fer barbelé, s’engage à travers les pâturages dont
la pente insensible la conduira jusqu’au bois de
Manerville. Ce bois n’est d’ailleurs qu’un taillis
de quelques hectares, au sol pauvre et sableux,
grouillant de lapins mal nourris, à peine plus gros
que des rats. Le hameau de Saint Venant, qu’elle
habite, se trouve sur l’autre lisière, un minuscule
hameau de quelques feux, dernier reste d’un
immense domaine morcelé dix ans plus tôt par un
marchand de biens juif, venu des Ardennes. La
maison de Mouchette est à l’écart, perdue dans le
taillis, sur le bord d’une mare croupissante. Les
murs de torchis, crevés par les gelées, cèdent de
toutes parts, la charpente de poutres volées çà et
là, s’effondre. Le père, aux premiers froids, se
contente de boucher les trous avec des fagots.
Lorsque Mouchette atteint le bois, le vent
grossit toujours, la pluie tombe par courtes

rafales, qui font crépiter le bois mort. L’ombre est
maintenant si épaisse qu’on ne distingue plus le
sol. L’averse roule, avec un bruit de grêle.
Courageusement, Mouchette relève sa pauvre
jupe par-dessus sa tête, et commence à courir le
plus vite qu’elle peut. Malheureusement, le sol,
miné par les rongeurs, s’écroule sous elle presque
à chaque pas, et si elle longe le taillis, là où les
racines entrelacées font le terrain plus ferme, elle
reçoit en plein visage la féroce gifle des branches
trempées, souples comme des verges. L’une
d’elles accroche son fichu. Elle se jette en avant
pour le retrouver, bute contre une souche, s’étale
de tout son long. Maudit fichu ! Ce n’est pas un
fichu neuf, non ! Mais il passe de l’un à l’autre
selon les besoins. Même le père l’emporte
parfois, roulé autour de sa tête défigurée par
l’enflure lorsqu’il souffre de ses terribles rages de
dents. Par quel miracle pourrait passer inaperçue
la disparition d’un objet si précieux que tous ont
l’habitude de voir pendu chaque jour au même
clou ? Dieu ! Quelle raclée dont le dos déjà lui
cuit ! »

60 commentaires sur “Relire « Nouvelle histoire de Mouchette » de Bernanos

  1. Merci Elena. »L’Imposture » part du cas de l’Abbé Bremond, étouffant chez les Jésuites car en lien avec -qui l’eut cru?- des courants modernistes dont certains irlandais encore réprouvés. Le plus curieux c’est que Bernanos inverse la perspective: de la crise mystique de Bremond, réelle -il quitte son ordre ou plus exactement son ordre s’en débarrasse: divorce mutuel- mais surmontée dés sa « Provence Mystique » par sa biographie d’un personnage Bernanosien et hors normes dans un Dix Septième siècle qui en comporte pas mal, le Père Yvan, le romancier en déduit que l’œuvre de
    Cenabre-Bremond est un cache-misère cachant un homme ayant perdu la foi. Or c’est précisément l’inverse: Bremond se lance dans l’Histoire du Sentiment Religieux en France une fois la crise passée. Chez Cenabre, l’Histoire des Mystiques Florentins n’est qu’un alibi. Bernanos reprend cependant des épisodes de la vie de Bremond tels ses voyages, en effet entrepris en période de crise, comme ceux de Cénabre. Y a-t-il eu tentation du suicide? Bremond fait référence chez Bernanos a un épisode de sa jeunesse sans donner plus de précision…
    A bientôt.
    MC

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  2. M’étant relue : « je suis d’accord sur à peu près tt  » — il y a de quoi rire (quel culot de ma part !)

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  3. MC, merci de votre belle, stimulante & substantielle réponse.
    Je suis d’accord sur à peu près tt (notamment l’aspect balzacien du début de Sous le soleil de Satan & tt ce que le personnage de Germaine-Mouchette 1 doit à Barbey — ce n’est pas exactement ce que vs avez écrit mais ce que j’avais perçu à la lecture du roman de 1926) ; à qq nuances près (pinaillage habituel chez moi ou petites mais réelles divergences, je ne suis pas encore à même de le dire ; j’y parviendrai peut-être si j’arrive à y consacrer le tps nécessaire).
    J’aurais bien aimé aussi vs répondre à propos de Ramuz (du moins pour La beauté sur la terre & Aline, ceux de ses romans que j’ai lus), mais je ne suis pas tr à l’aise avec ce type de comparaisons : jongler avec 3 ou 4 balles ou plus n’a jamais été mon fort & surtout je ne connais pas assez bien l’univers de l’auteur vaudois pour que cela présente le moindre intérêt.

    Par ailleurs, j’avais sans doute mal interprété votre propos initial & abusivement restreint la « reprise d’un thème » aux seuls personnages, en raison de leur homonymie (personnages évidemment inséparables des textes ds lesquels ils figurent) — d’où mon embarras & le côté étriqué de mes considérations.
    Autre interférence : je lisais à ce moment-là Le monde du silence de Max Picard (peut-être aussi en raison de la petite phrase de Paul Edel sur le paradoxe d’une initiation au silence & à la mort à travers le bavardage (de Philomène)).
    Petit « carambolage » personnel — je suis tombée par hasard sur cette phrase de Maître Eckhart, tirée du sermon 12, qui ne pouvait manquer de résonner, à tort ou à raison, ds un esprit sensibilisé par la lecture récente de ces deux romans de Bernanos :
    « Qui prend une mouche en Dieu, celle-ci est plus noble en Dieu que ne l’est l’ange le plus élevé en lui-même. »

    (Mais je serai bien sûr la première à convenir qu’avant d’aller chercher du côté de la phénoménologie de Picard & des mystiques rhénans je ferais mieux de commencer par lire enfin L’Imposture et La Joie…)

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  4. Ce qui disparait entre les deux textes, c’est le coté Barbey façon Diaboliques, avec son aristocratie décadente qui louche du coté de Balzac. Je crois que la « voix » de l’Histoire de Mouchette descend de ces Diaboliques là. et le Cadignan est un patronyme qui vient de la Comédie Humaine, seulement le thème du secret est ici distordu, hideusement transformé . l’aristocratie n’est plus que de boudoir – Elle l’était déjà dans le Père Goriot- On la sent même vouée à disparaitre dans ce qu’elle a de capital symbolique, (la vente du château, évoquée deux fois). Surtout, elle est prête à se renier et n’assume pas ou plus les conséquences de ces actes. « Qui t’a vu sortir? Qui t’a vue entrer? …Pas de preuves. » et ce n’est pas un hasard si la crise éclate à ce moment là. Le pessimisme amer de la dernière phrase montre un crime délibérément consenti.
    « La Nouvelle Histoire de Mouchette » opère un recentrement qu’on pourrait qualifier de Janséniste. Plus de Marquis, plus d’évasion, le monde des morts, l’avilissement et la résignation comme oblation. A la place un monde de cauchemar ou la réalité parait se dérober dans la tête même du personnage, donnant sa tonalité sans espoir à la nouvelle: « La fuite de l’Ecole, la rencontre de Mr Arsène… Cela n’arrive pas à faire une véritable histoire , cela n’a ni commencement ni fin, cela ressemblerait plutôt à une rumeur confuse qui remplit maintenant sa pauvre tête, une sorte de chant funèbre. » et la prouesse est en bonne partie dans ce lamento qui intériorise, plus que dans le texte précédent, la dimension onirique qui n’y était que suggérée « Un rêve » disait le Marquis de Mouchette avant de renier toute responsabilité. Ici c’est Mouchette qui en vient à penser qu' »elle n’a pas été dupe d’un homme mais d’un rêve », au milieu du chemin de croix des siens: Maladie de la mère, et du petit frère, etc. On trouvera le thème cousin du somnambulisme lors de la scene de Mouchette et du Garde « C’est un geste aussi inconscient que celui du dormeur qui se retourne dans un songe. Et pareillement chez Philomène. Tout cet onirisme de cauchemar crée une ambiance toute autre que dans Satan. Cela peut se remarquer aussi dans l’emploi d’une géographie mythique dans la scene chez le garde, avec la double référence insolite ici -on est près de Boulogne!- à Tiffauges, qui reste connu jusqu’à nouvel ordre pour avoir été le fief de Gilles de Rais dont Arsène est ici une version amoindrie. Tout l’univers Chrétien relève du meme cauchemar: on ne va plus à la Grand-Messe. La doctrine de l’Après-mort telle que la transmet Philomène est une pure hérésie fondée sur d’anciens sentiments troubles. Et c’est ce qui, me semble-t-il, justifie le suicide final. Moins Arsène, dont il est précisé qu’elle n’y pense plus, que la fuite hors d’un monde sans Amour. En ce sens, le chemin de croix de Mouchette est celui d’une fille perdue dans un monde de cauchemar, tandis que dans Satan, une certzaine réalité paysanne avait droit de cité. Tout comme un ordre immémorial mais agonisant. On peut dire que de ce point de vue, La Nouvelle Histoire continue la descente aux Enfers du monde selon Bernanos, en substituant un personnage vu de l’intérieur à un autre vu de l’extérieur, un Monde sans Amour à une Tentation du Désespoir.
    Bien à vous.
    MC

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  5. Petit Rappel : « Histoire de Mouchette, Nouvelle Histoire de Mouchette.Il y a là un dialogue, comme une reprise d’un thème , avec le début du Soleil de Satan, dont c’est le titre. Ceci mériterait d’être creusé. »
    Je n’ai pas véritablement creusé, mais j’y suis allée voir.
    Difficile au premier abord de surmonter le contraste entre les deux personnages (à commencer par l’âge, ces 2-3 années d’écart font tte la différence, comme il est dit explicitement ds La nouvelle Histoire) & leurs milieux respectifs — le milieu social mais aussi les récits auxquels elles appartiennent, où même les motifs communs sont traités assez différemment (la sympathie du lecteur est sollicitée tt autrement, & il me semble que les ambiguïtés ne sont pas du même ordre, ce qui serait assez logique finalement en raison de la forte présence ecclésiastique & du thème de la sainteté ds l’un, alors qu’ils font défaut ds l’autre).

    Il y a bien tt de même l’importance de la (des) voix & de son (leur) retentissement chez les deux Mouchette (mais il faudrait regarder de près si ce n’est pas un peu ou aussi vrai des autres romans de Bernanos)
    & par ailleurs la confrontation destructrice et particulièrement frappante dans les deux romans avec une forme d’atavisme (ou de malédiction héritée, répétée), mais sous des formes qui me paraissent assez différentes (puisque ds Sous le soleil de satan c’est celui du péché, & l’uniformisation opérée par les vices).
    La rébellion est commune mais semble nettement plus « luciférienne », volontaire & gratuite chez Germaine. À moins bien sûr que je ne me méprenne, & sous-estime (ou n’éprouve que trop tardivement) la pitié navrée que Germaine était censée inspirer (&, qui sait, il se pourrait alors que la 2ème Mouchette eût été créée avec des « coordonnées » différentes pour éviter précisément ce type de réaction insuffisammebt charitable, peu au diapason de la miséricorde divine ?)

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  6. Cette » Paroisse Morte » qui devait finir par s’incarner en Ouine, a hanté Bernanos.
    Et symétriquement, mais en Suisse, après la parenthèse encore optimiste du Régne de l’Esprit Malin (1910), se dézinguent les Villages de Ramuz. Obscure conséquence de la mort du Roi et du noble coeur pour Bernanos, Lien établi clairement avec certaines formes de Modernité pour le second. Mais aussi d’un prophétisme humain faillible p ( Sur ces deux points,L’Amour du Monde, dans une Certaine Mesure la Beauté sur Terre, certainement les Signes Parmi Nous.) Une différence avec la présence d’un vertige de fin des temps, toujours remise, mais souvent présente (Et si le Soleil ne revenait pas, etc). Et, bien à part, l’étrange Résurrection dans « Joie sur Terre » ou « Joie dans le Ciel », au titre différent selon l’édition Suisse ou Française. Une autre différence avec la présence d’un lyrisme panique dans Derborence ou La Fête des Vignerons, d’où Dieu est absent. Un équivalent de Mouchette en moins noir serait peut-être à chercher du coté de « la Beauté sur Terre, », moins pessimiste, mais ou le fait d’etre étrangère manque de se payer très cher…Le tragique d’Aline est quelque peu différent malgré un suicide final, me semble-t-il.
    Bien à vous.
    MC

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  7. Bernanos et Dostoïevski!

    Plusieurs thèses de l’université française font un parallèle et mettent en évidence des points de convergences entre Dostoïevski et Bernanos.
    Ce qui me frappe, en simple lecteur, chez ces deux romanciers, c’est le caractère onirique du monde qu’ils nous présentent. Force hallucinatoire de ces deux auteurs. Goût de la parabole théologique et abandon du modèle imitatif courant et du banal piétinement réaliste.Chez eux deux on peut s’attendre à ce que, au milieu d’une phrase ou d’une page, on saute du visible vers l’Invisible…
    Les états d’angoisse, les humiliations poussées jusqu’au paroxysme habitent certains de leurs personnages avec leur questionnement angoissé, er perpétuel tourment.. Et c’est André Malraux qui avait noté avec justesse la manière dont Bernanos transforme le réel au lieu de s’y soumettre. Les deux auteurs nous imposent leur monde dans une sorte de nuit de Gethsémani. Les deux écrivains vont au-delà du réel. Et, qu’il s’agisse de certains personnages de Dostoïevski ( Muichkine et son tragique de l’ inactivité dans « l’idiot » ) ou le Curé d’Ambricourt du » journal d’un curé de campagne, » le romancier impose des personnages qui éprouvent « l’effrayante présence du divin à chaque instant de notre pauvre vie » pour reprendre les mots de Bernanos. Mais ce présence est aussi absence, vide, néant , angoisse et c’est aussi pur cela qu’ils nous attirent.
    Enfin chez les deux romanciers, on découvre une épaisseur d’ombre surnaturelle, et parfois une lumière mystérieuse qui nous introduit dans les interstices d’ un autre monde. Et puis chez les deux, cette source de charité qui transfigure le moindre visage, ce qui n’est pas rien.
    Une des différences, entre autres, c’est que Dostoïevski ne fait pas le drame de la défaillance de son pays la Russie, alors que Bernanos, lui, nous montre la France en train de de déchristianiser et de devenir une » paroisse morte. »

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  8. Voici un extrait d’une critique du film de Robert Bresson par Marie Gueden.C’est paru dans Critikat.
    « C’est un univers noir dépeint par Bresson, à l’image des fondus au noir utilisés lors de la séquence centrale dans la forêt. Le temps y passe de façon elliptique, mais aussi poétique, comme lors du plan donnant à voir la lune perçant parmi l’obscurité et la brume. L’histoire de Mouchette invite pourtant à espérer plus d’espérance, comme l’énonce la comptine apprise à l’école, car là où il n’y a en apparence pas d’espoir il peut y avoir l’espérance : si les modulations de la lumière éclairent de façon incomparable le visage de Mouchette, c’est parce que son prénom exprime aussi bien la flammèche qui a été coupée de la bougie pour pouvoir mieux brûler, qu’une partie d’un vitrail dont les contours forment une flamme, et, partant, requérant de la lumière pour être révélé dans sa magnificence.
    Mouchette est donc cette flamme modulante, fragile, ce vitrail tour à tour dans l’ombre et la lumière, reposant sur une espérance, celle que le feu se ranime, que la lumière refasse surface. Comme l’a formulé Bresson, le suicide de Mouchette n’est pas vu par Bernanos, pas plus que par lui, comme une fin mais comme un commencement : « Dans le roman, elle s’y glisse lentement, l’eau la recouvre. (…) Je ne montre pas Mouchette entrant dans l’eau. On l’entend et on voit les ronds s’agrandir à la surface. Cet escamotage, c’est la mort. (…) ». Sa mort est donc un commencement – la colombe de la scène de chasse inaugurale n’a-t-elle pas été libérée ? –, elle acquiert une valeur baptismale alors que Mouchette s’est drapée dans une belle robe blanche et qu’émerge le Magnificat de Monteverdi, répons à l’ouverture qui le donnait à entendre au sein d’une église : l’onction du cantique mêle ici la douceur aux larmes selon un parcours qui va de la vie à la mort, et réciproquement.
    Que ce soit un chant sacré de style haut, le Magnificat caressant et propre à atténuer la douleur en l’honneur de la Vierge, ou la comptine apprise à l’école par Mouchette et qui la chantera à Arsène, soit une chanson pour enfants de style bas pouvant aussi se lire dans une perspective métaphysique, la musique a ici une vocation hypocoristique.
    Bresson fait sienne l’humble tendresse de la Vierge, que ce soit avec Marie caressant l’âne Balthazar et rejouant une Vierge à l’enfant au moment de la Nativité, ou Mouchette consolant Arsène après sa crise d’épilepsie, et caressant son petit frère bébé qui pleure. Malgré la souffrance, la déchirure, à l’image de cette même robe qui a été déchirée par des branchages dans le final, demeure une présence empathique au monde, consolante, dont la douceur du visage de Mouchette est l’icône ou le « modèle », et dont l’image bressonnienne, pourtant austère, offre paradoxalement une émotion charnelle, une sensuelle et réconfortante présence. Bresson réalise ici un cinéma de l’ordre de la caresse et un art de l’atténuation, comme en rend compte le recours à la litote (associée aux ellipses par exemple), figure privilégiée à l’hyperbole comme il le confessait à Georges Sadoul.
    Enfin, ce n’est bien sûr pas un hasard que Bresson ait choisi le passage du Magnificat dans les Vêpres de la Vierge où il est formulé l’humilité et la petitesse : « Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles » (« Il a renversé les puissants de leurs trônes et élevé les humbles »). Plus précisément, Bresson fragmente le verset, plaçant en ouverture de film la deuxième partie du verset, et en fermeture la première, comme si celui-là était le sous-titre du film, son programme, et celui-ci son effet.

    C’est bien par la tragédie sociale d’une histoire simple que Bresson accède au spirituel et que Mouchette relève d’un tragique chrétien[4]. Bresson, sans nul doute comme Bernanos, est un révolté, nous faisant participer à cette révolte, qui s’exprime pour l’écrivain dans un mouvement de confiance envers la Grâce : « À l’une et à l’autre [les deux Mouchette] que Dieu fasse miséricorde ! »
    Comme à l’issue de Au hasard Balthazar, le monde est en pièces parce qu’un petit est à terre : la détresse nous révolte pour nous rendre peut-être meilleurs, c’est-à-dire capables de miséricorde, d’un cœur sensible à la pitié, compatissant, un cœur de chair muant celui de pierre – celui-là même qui exprimait la douleur maternelle préliminaire : « Sans moi que deviendront-ils ? Ça me tient jusqu’au milieu de la poitrine, on dirait qu’au-dedans c’est de la pierre. »
    Si Bresson recourt à une catharsis violente qu’il parvient à oindre – comme l’enveloppement donc de Mouchette au moment de son suicide dans une robe déchirée, image d’un corps blessé et transfiguré –, c’est qu’il y va, pour chacun d’entre nous, d’en répondre : une fois Mouchette engloutie dans l’étang et soustraite à notre vue, à la vie, il ne peut en effet plus en être de même.

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  9. Zut, j’ai inversé mon email avec mon vrai pseudo, Janssen Jean-Jacques J J-J) dans les deux cazes de vide prévues à cet effet… Quel con, votre blog, Paul !… tu m’étonnes que mon logo a changé ! Le vôtre aussi, d’ailleurs… Bon, c’est pas grave, on peut toujours m’écrire direct pour m’injurier, maintenant… Bàv,

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  10. La tétralogie des Jocob and brothers du père Mann, vous a’t’elle fait le même effet que melville et cervantes ? Paul ?…Vous disiez qu’un,jour, peut-être…
    En tout cas, cette remarque vous rend très sympathique à mes yeux, proche, j’oserai même, un brin fraternel l…
    Ces amis qui nous gonf’… à vous conseiller des lectures absolument in CON TOUR NAB’ !… j’en connais aussi… d’autant que j’en ai surpris pas mal à n’avoir même pas lu ce qu’ils nous conseillaient…. Ah !…, l’esbroufle autour des grands bouquins qu’IL FAUT AVOIR LU, sous peine d’avoir raté sa vie… ! Meuh !…
    Amclmt à vous, et aux vôtres édelien.nes…’
    (NB / je m’abstiens sur Mouchette… comme j’ai dit infra – Néanmoins je note en passant, un beau succès pour votre papier !)

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  11. Hors -sujet, mais…
    nous eûmes parfois sur ce blog la visite de certaine Vicomtesse de Pléhedel. Nous sommes en mesure de préciser, grâce à une généalogie manuscrite des plus sérieuses de la prestigieuse famille de Rieux tombée fortuitemùent entre nos mains et lue ces jours derniers , que le titre a bel et bien existé, passant par mariage à la branche des Rieux d’Assérac. Mais, selon ce texte établi au Dix-Huitième siècle, il ne s’est pas relevé de la disparition de la famille…Saluons donc le doux fantôme qui vient nous visiter… Et une pensée pour cette famille qui tint Brest sious la Ligue, acheta Ouessant pour le Roi, et finança pour les machines le Corneille la Conquete de la Toison d’Or…
    Requiescant in Pace.

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  12. Paul, je me souviens parfaitement avoir lu le Quijote et le Dick ! Ouvrages majeurs…

    Le passage qui me fit frémir à l’époque est celui, bien connu, où Moby avale le Don, avant de le recracher, écœurée par cette viande sentant le cheval en mauvaise santé…BàV

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  13. JC je me souviens tout particulièrement des romans jamais lus parce que mes amis et des journalistes m ont bassine à leur propos. Exemple, Don Quichotte et Moby Dick…chaque tentative de ma part a échoué. Ce qui laisse une trace plus profonde que des livres lus avec un intérêt moyen.

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  14. Je n’ai pas souvenir d’avoir lu cette Mouchette là…probablement parce que je ne l’ai pas lu !
    Pas grave….

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  15. L’innocence au sens d’ignorance non plus, on est à la campagne.
    Avant le viol, lorsque elle éclaire la main d’Arsène qui cautérise la morsure, elle ne sait pas nommer son désir mais il est bien là : « Leurs deux regards se croisent. Elle voudrait bien faire passer dans le sien ce sentiment dont elle ne sent que la violence, […] À cette violence, elle ne saurait donner un nom. Qu’a-t-elle en effet de commun avec ce que les gens appellent l’amour, et les gestes qu’elle sait ? »
    Mouchette est ds l’entre-deux, plus tt à fait enfant pas encore tt à fait femme (l’adolescence comme catégorie n’avait sans doute pas cours ds son village & ds son milieu), avec ce décalage du corps (& du cœur) en avance sur la véritable maturité.
    Le braconnier est désigné 2x comme « le bel Arsène » (syntagme à attribuer à Mouchette & non au narrateur) ; il est aussi question « de ses longues mains qui restent toujours, sous la crasse, plus blanches que celles des gens du village » — bref, il est adulte mais à la différence du maréchal Pourjat, désirable aux yeux de Mouchette. Si l’on y ajoute une complicité admirative de rebelle à rebelle, le prestige de celui qui « se vante volontiers de ne pas appartenir aux gens d’ici » & d’avoir « servi dans la marine »

    Je crains d’être mal comprise (que l’on voie ce que j’écris comme une provocation gratuite &/ou une preuve d’insensibilité), mais il me semble que c’est ce qui fait la spécificité du drame : Mouchette a un gros béguin pour son violeur, & elle vit ds un tel manque d’amour que l’intérêt que lui témoigne le braconnier crée en elle « un immense espoir » & « une attente merveilleuse » qui se confondent avec la naissance de la sensualité.

    « L’outrage qui lui a été fait l’a comme surprise dans l’exaltation de son humble ferveur, et elle ne peut ressentir pour le ravisseur de sa chair une véritable haine, une haine de femme. […] Mais la honte qui lui en reste est d’une espèce inconnue car, jusqu’ici, elle a craint et méprisé ses bourreaux. Tandis que M. Arsène demeure là où son admiration l’a placée, une fois pour toutes, une fois pour toujours. Ô maudite enfance, qui ne veut pas mourir ! »

    & un peu plus loin :

    « Elle n’arrive plus à pleurer, elle a trop honte d’elle, de son mal, elle se hait trop. Ce n’est pas de sa faute qu’elle a honte, non ! Elle hait sa déception fondamentale, la hideuse erreur où a sombré d’un coup sa jeunesse, sa vraie jeunesse, celle qui, hier encore, attendait de se détacher de l’enfance, de naître au jour, unique occasion perdue – ô souillure ineffaçable ! »

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  16. Je me permets d’attirer l’attention sur un épisode raconté (analepse/retour en arrière/flashback) & non montré, épisode que j’avais pour ma part complètement oublié avant ma dernière relecture :

    « Un jour du dernier automne, le maréchal Pourjat, qui fait aussi commerce de peaux et à qui le père vend ses putois et ses fouines, l’a bousculée un peu vivement au fond de l’étable obscure, empestée, où il garde sa marchandise. Elle a laissé entre ses mains énormes un morceau de son jupon. Bien qu’elle se soit, naturellement, gardée de rien dire, le commis de la forge a parlé. Il a fallu que M. Pourjat vienne apaiser lui-même le père, tout brûlant d’alcool et de zèle paternel, qui menaçait de porter plainte auprès du garde champêtre. De cette scène mémorable, elle a retenu que la loi protège les filles de son âge, que pour un temps encore elle jouit d’un privilège devant lequel s’incline un homme tel que M. Pourjat, qui est l’ancien adjoint au maire, et trinque avec le député. »

    J’y avais fait allusion ds mes (trop longs) commentaires ; le narrateur intervient ensuite pour souligner le rôle déterminant de l’événement à l’origine de « la seule fierté dont elle soit capable » : « Mais sans doute, ce grand orgueil qu’elle a nourri en secret, l’orgueil affamé auquel nul être au monde n’a jeté l’aumône d’une vraie joie […] a-t-il trouvé dans la puérile et brutale révélation de l’intégrité physique ce qui lui manquait pour s’épanouir ? »

    Plusieurs approximations, grosses de malentendus possibles, sont alors écartées : ni fétichisme de la « virginité », ni revendication de « pureté » (associée aux demoiselles d’un autre milieu). Aucune vanité non plus à tirer de son « corps chétif, souvent marqué de coups, griffé par les ronces, tanné par les bises d’hiver et que la mère habille de jupes ridicules taillées dans ses vieux caracos ». Pudeur, oui, & « farouche », mais tr différente d’une « révolte de [l]a délicatesse », d’un dégoût.

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  17. le viol est un topos de l’hagiographie. Que Bernanos le sache ou non importe peu, mais il y a là quelque chose de très ancien, qui remonte au moins à trois siècles quand le roman s’écrit. Et ce sont toujours des filles ou femmes de peu qui en font l’expérience. Amice Picard, Catherine D, Marie des Vallées, Mouchette. on s’inscrit là dans une tradition qui n’ôte rien, du point de vue de l’auteur, à une possible sainteté. « Ma Puissance se déploie dans la Faiblesse », en quelque sorte…
    MC

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  18. Je me souviens maintenant … au-delà de la solitude de cette enfant, de la dureté de la vie, de la fuite dans la forêt, du possible viol et de la mare …
    Il y a un passage où on donne à Mouchette un drap. Un drap serré dans une armoire. Un drap pour envelopper la mère morte. Un simple drap propre que la famille de Mouchette ne possède même pas.
    Ce don du drap est d’une poésie et d’une force incroyables.

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  19. Histoire de Mouchette, Nouvelle Histoire de Mouchette.Il y a là un dialogue, comme une reprise d’un thème , avec le début du Soleil de Satan, dont c’est le titre. Ceci mériterait d’être creusé. Pas le temps, hélas, vu celui que prend Marie des Vallées, et les demandes américaines pour la suite du congrès. MC

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  20. « relire « nouvelle histoire de Mouchette »
    oui
    mais plus facile à dire qu’à faire.
    C’est que cette histoire m’ébranle et me tire toujours des larmes.
    Tant de désespoir … tout le désespoir du vaste monde concentré dans le seul calvaire d’une enfant. Mouchette est le genre de récit à vous faire regarder tous les malheurs de la terre droit dans les yeux. au point non d’être définitivement médusée mais à se fissurer, craquer, pas se relever.
    or je ne veux pas pleurer aujourd’hui. ni demain. ni trop vite.
    j’en ai marre de pleurer.

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  21. Pardon pour cette invasion de l’espace des commentaires.
    D’autant qu’elle n’apportera strictement rien aux connaisseurs de Bernanos ici (parmi lesquels je ne me range évidemment pas : je ne suis qu’une lectrice enthousiaste, un peu surprise de son enthousiasme relativement récent, & qui n’a même pas fini de découvrir l’œuvre.)
    Il ne s’agit pas non plus, contrairement aux apparences, d’essayer d’imposer ma lecture, mon point de vue. Mais simplement d’aborder le texte « à mains nues » en qq sorte (outillage biographique, historique, théologique, mais aussi d’histoire littéraire, tr réduit), avec la seule attention, comme n’importe quel lecteur. Parce qu’il me semble que c’est l’unique « prérequis » (ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il faudrait tjs se passer de ces connaissances-là) : je n’ai pas le « niveau », mais je crois que cela n’empêche ni ne dispense de « s’expliquer », au sens de se colleter, soi-même avec le texte.
    (On n’est pas non plus obligée de le faire en public, cette fois c’était un cas particulier. Merci de votre patience.)

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  22. (2ème détail)
    — La réaction un peu tardive mais caractéristique de la Mouchette d’avant (« Un vrai chat sauvage »), lorsqu’elle déclare à la vieille : « Vous me dégoûtez, sale vieille bête. Si j’avais été cette demoiselle, je vous eusse plutôt étranglée. », peut être vue comme une façon (saine) d’échapper à l’envoûtement maléfique ou au contraire comme une injuste agression envers une femme qui ne l’a pas rudoyée & a fait preuve de générosité.

    Elle est précédée d’un paragraphe qui non seulement semble faire pencher la balance vers la 2nde interprétation (« Elle sentait monter à ses joues un feu qu’elle connaissait bien et, aux tempes, ce cercle douloureux, sûr indice de ces brusques accès de méchanceté têtue, qui exaspérait Madame. ») mais apparente (un peu) Mouchette à Arsène sujet à des « crises » d’épilepsie, bcp plus spectaculaires. À gravité inégale, elles ont en commun la perte de tte maîtrise de soi. (Ce phénomène d’endurcissement chez Mouchette, que l’institutrice désigne précisément « sous le nom de crise », est d’ailleurs évoqué lorsqu’elle est ds les bois avec le braconnier & qu’ils cherchent la galoche perdue.)

    Mais il suffit de mettre des guillemets imaginaires autour de « méchanceté », de se rappeler que le mot est celui de l’institutrice qui ne supporte pas Mouchette, pour qu’il perde tte autorité — & ne ns empêche plus d’attribuer la réaction de Mouchette à l’instinct de conservation.
    Notre interprétation ne se stabilise jamais, & il me semble que c’est « étudié pour » (de ce fait, on ne s’ennuie jamais à la relecture).

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  23. Zoom sur deux détails pour finir :
    — la phrase que vs citez souligne en effet le lien direct entre la vieille femme & la fascination nouvelle qu’exerce la mort sur Mouchette ; le texte insiste, il la répète (d’abord « La vieille sacristine a dit les paroles qu’il fallait » puis sa reprise : « Oui, la vieille a dit ce qu’il fallait »). Il l’associe en outre au « sortilège » & à « la merveille » (« qu’elle ait réussi à lui arracher son secret »), mot qui pourrait bien avoir ici son sens fort de sortilège & suggérer aussi le surnaturel.
    Mais cette influence (chant de vieille sirène ?) n’explique qu’en partie le geste de Mouchette : elle se compose ou se combine en qq sorte avec autre chose.
    La vieille, remplaçant les romans de gare ou feuilletons sentimentaux ds la même fonction, modèle l’image que Mouchette a d’elle-même : « elle doit à sa déception d’amour une sorte de promotion mystérieuse », qqch comme ‘séduite & abandonnée !’ D’où « la pitié qu’elle commençait de ressentir pour elle-même ».
    Apitoiement qui peut certes conduire au suicide, mais en l’occurrence (& c’est pour cela que je parlais de raptus, mot qui ne figure évidemment pas ds le texte) c’est la vision de la main noire, le contraste de cette main avec la mousseline, tt ce qu’évoque cette main (voir mon commentaire du 20 août à 10:33) qui va « dissip[er] [cette pitié] d’un seul coup ».
    Le récit est interrompu par un petit topo sur le suicide qui souligne la « soudaineté effrayante » du « geste suicidaire » (pas du tt comme on le croit « le dernier maillon d’une longue chaîne de réflexions ou du moins d’images, la conclusion d’un débat suprême entre l’instinct vital et un autre instinct, plus mystérieux, de renoncement, de refus. ») La dureté du père, de Madame l’institutrice,* la malédiction du travail « en vain » des misérables se coalisent & jouent leur rôle ds ce basculement, tt comme l’ultime désastre, minuscule mais de trop : la déchirure de l’étoffe, causée par son sursaut de dégoût, de haine d’elle-même.

    (Je m’aperçois qu’il faudrait ajouter à la coalition … la sacristine, mais pas sous un aspect « séducteur » — sous un aspect « accusateur » cette fois, comme l’institutrice, lorsque Mouchette l’agresse en paroles (je vais en reparler) : « Et qu’as-tu de commun avec la demoiselle, noiraude ? Elle était belle et fraîche ; toi, tu ressembles à une bohémienne. »)

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  24. Autre retour en arrière obligé, donc, puisque tt se tient : Mouchette serait-elle aussi sensible à la pureté si elle ne venait pas d’être violée par Arsène ?
    C’est au moment où on lui a volé ce qu’elle ne savait pas avoir avant la tentative du « maréchal Pourjat » à l’automne précédent, qu’elle se met à y aspirer.
    Vol de sa jeunesse, de ce qui est appelé son orgueil (& qui est lié à son intégrité physique), trahison de son attente, de son espoir (« Tout ce grand espoir qu’elle a eu, si grand qu’il n’était sans doute pas à la mesure de son cœur »), — & qui n’a rien à voir avec une condamnation du « péché de chair », ou l’idée que coucher ce serait LE mal (exprimée par celles qui la traitent de « traînée » lorsqu’elle parle de son « amant »).

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  25. Avant « Mouchette christique ou descente aux enfers », la sacristine — est-elle bonne, est-elle mauvaise/maline/maléfique ?
    Poser la question n’implique pas qu’il soit possible ni même souhaitable d’en décider (je n’ai pas l’impression que les romans de Bernanos soient écrits pour être « confortables »).

    Sa vocation de veilleuse des morts peut apparaître comme lune façon de les honorer (ds un monde qui s’efforce de les faire disparaître le plus rapidement possible), elle serait alors une vaillante défenseuse de la tradition contre la volonté moderne de négation & de fuite. Il s’ensuit (me semble-t-il) que le lecteur est un peu piégé : nos réactions vis-à-vis de la sacristine relèvent-elles d’une juste & saine méfiance ou d’une forme de superstition (parce qu’elle est associée à ce qui ns fait horreur ?)
    Mais l’origine de cette vocation (qu’elle raconte elle-même à Mouchette, ds un récit emboîté) présente en effet qqch d’inquiétant, puisqu’elle y apparaît comme une sorte de vampire (elle s’épanouit, se remplume & reprend des couleurs au fur & à mesure que la jeune fille riche dépérit).
    Pratique-t-elle un ministère spécialisé ds une des œuvres de miséricorde ou un véritable culte des morts ? (« Autrefois […] il paraît qu’on adorait les morts, les morts étaient des dieux, quoi ! Ça devrait être la vraie religion »).
    Ds l’univers de ce roman, son « Tout ce qui vit est sale et pue » ne paraît guère excessif, d’autant moins que la sacristine y associe la méchanceté (un peu comme le bel-&-bon inséparable des Grecs, saleté & puanteur seraient l’apparence extérieure, l’expression en qq sorte, de la méchanceté du cœur de l’humanité déchue) : « Autant mettre le bras dans le trou d’un blaireau. »
    À cette vie qui ne serait donc que pourriture elle oppose non le ciel (autre désaccord avec le curé), mais la terre où le mort « fini[t] de se purifier ».
    Je me demande si l’idée de mort qu’elle a insinuée ds l’esprit de Mouchette ne se confond pas avec la blancheur & la luminosité du linge, sa bonne odeur de verveine, d’abord parce qu’elle se confond ds le DISCOURS de la vieille femme avec la pureté (les draps sont im-maculés, sans tache).
    Quoi qu’il en soit, Mouchette retrouvera à l’ancienne carrière une sorte d’équivalent, mais naturel cette fois, des draps comme emblème de pureté : « L’odeur de sable mouillé vient jusqu’à elle […] Cela sent le mortier frais, la maison neuve et aussi le sel et l’embrun. »
    (En passant : ces derniers rappellent un motif associé à la séduction qu’Arsène exerce sur elle ; or le texte dira clairement, un peu plus loin, qu’elle attend de sa mort « l’imminente révélation d’un secret, ce même secret que lui avait refusé l’amour. »)

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  26. Oui, Paul Edel, je suis bien d’accord — j’essayais de rester au ras du texte de la dernière partie ( j’ai déjà fait très long !), d’examiner certains de ses « nœuds » pour tenter de comprendre comment c’était fait. Mais c’est une limite artificielle, tt se tient ds un roman (l’incipit, déjà…), & la sacristine joue sans aucun doute un rôle décisif, même s’il est en effet bien difficile de décider qui parle & agit par sa voix.
    (J’avais prévu de citer la phrase « on devrait traiter un mort mieux qu’une fiancée » prononcée par celle qui, précisément, donne une belle robe de mousseline à Mouchette, mais j’ai oublié.)

    Et entre temps j’ai enfin relu votre article précédent sur ce roman, où il est question de la pile de draps, & les commentaires.

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  27. elena /Nescio
    Il semble que la visite à la veilleuse de morts avec ses « deux cannes silencieuses » (elle se trimballe avec sa bouteille de café noir rehaussé d’une goutte de rhum et prend un immense plaisir aux détails macabres) soit un pivot capital, car c’est cette vieille femme aux yeux clairs qui ouvre une porte à Mouchette. Elle l’initie au silence et à la mort par –paradoxe- son bavardage !
    une découverte capitale pour Mouchette ,cette « étrange douceur dont elle est la proie »,c’est l’idée de la mort comme une porte qui s’ouvre « soudain l’idée de la mort se confond avec l’image de ces piles de draps immaculés ». Chez Bernanos tout est concret !l’enfance est liée à cette image si pure des draps pliés. Bernanos insiste bien, quand Mouchette se dirige vers l’étang, il insiste en écrivant : »Oui, la vieille a dit ce qu’il fallait ».Mais cette vieille femme veilleuse de morts est-elle maléfique ou non ? à chaque lecteur de choisir.

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  28. Brut de décoffrage, sans recul (je viens de relire La nouvelle histoire de Mouchette mais sur écran, ce qui ne me vaut rien — impossible de remettre la main sur le livre). Pas de références ni de notes, tant pis si j’écris des sottises ou enfonce des portes ouvertes (à moins que je ne répète des choses dites par d’autres qd il en a déjé été question sur ce blogue ? Je n’ai pas pris le temps de rechercher ds les archives).
    (Inutile de préciser que par ailleurs jusqu’à aujourd’hui j’ignorais tt de Canfeld & Marie des Vallées)

    Mouchette christique ou descente aux Enfers ?
    Les deux & quasiment en même temps me semble-t-il, du moins ds la dernière partie, qui se déroule en dehors du village & ds un « lieu élevé » (l’ancienne carrière de sable, avec sa source & son minuscule étang).
    Là, l’élément déclencheur du raptus suicidaire (élément qui, si on le sortait de son contexte & prétendait l’examiner « objectivement » paraîtrait lui aussi minuscule, disproportionné par sa petitesse vis-à-vis du geste qu’il déclenche comme en comparaison avec tt ce que Mouchette a déjà subi), cet élément déclencheur, donc, est la déchirure accidentelle de la robe de mousseline donnée par la sacristine afin que Mouchette soit bien habillée à l’enterrement de sa mère. La déchirure est parfaitement motivée sur le plan réaliste : Mouchette a marché sur un pan du vêtement, l’étoffe légère est d’autant plus fragile qu’elle est ancienne. « La brusque secousse la déchire de haut en bas ». Sans voir à tte force des symboles ou des échos partout, difficile de ne pas penser au voile du Temple (& au Golgotha pour cette sablière).

    MAIS c’est aussi l’occasion du « deuxième assaut de la force obscure », décrite un peu plus loin comme « force de mort, issue de l’enfer » (celle qui profite de « la brèche à peine ouverte » par le désespoir pour s’emparer par surprise des âmes simples des miséreux).
    Ambiguïté qui me paraît relever plus spécifiquement d’une réversibilité évoquée explicitement par le texte, puisqu’il est question, qq lignes plus haut, de cet « à quoi
    bon ? […] qui a décidé du salut de quelques rares héros par un miracle de grâce, car elle se retourne d’ordinaire contre celui qui le prononce, symbole de l’antique serpent, ou peut-être ce serpent lui-même ».
    Mouchette n’a que 14 ans, son environnement familial & scolaire ne lui a pas donné accès à la réflexion sur soi, à l’auto-analyse, & « la question terrible, inexorable [à quoi bon?] […] n’arriva pas jusqu’à ses lèvres. »
    La comparaison qui suit immédiatement donne la version imagée, narrativisée (puisqu’elle contient un micro-récit) de cette question qui coïncide avec l’irruption du désespoir :
    « Elle se posait au-dedans d’elle, informulée, ainsi qu’une mine qui éclate dans l’eau profonde, et dont l’oreille n’a perçu que le sourd grondement, alors que la houle irrésistible monte déjà de l’abîme muet. »
    Même si l’image (& sa puissance d’évocation) revient probablement plutôt au narrateur qu’au personnage de Mouchette, elle s’accorde à une histoire où les braconniers dynamitent la rivière & à une protagoniste attentive aux impressions auditives. C’est déjà une image aquatique (certes plutôt maritime) qui représente le processus intérieur qui mènera Mouchette à une mort par noyade.
    Ts les motifs sont tissés serré : c’est parce que la sacristine, celle qui veille les morts, a ouvert « la source des larmes » de Mouchette qu’elle se rend à l’ancienne carrière où « chaque hiver, la source dissimulée sous les galets millénaires […] recommence à couler sournoisement ». La vision de sa main, cette main brune aux ongles encore pleins de terre » qui provoque une espèce de sortie de soi, de dédoublement nous frappe comme une sorte de rime interne avec ce que lui a raconté la sacristine : « Jusqu’à M. le marquis qu’avait sa barbe de huit jours et du noir sur les ongles. » Pas si étonnant que sa main (à elle) lui semble morte.
    Mais tt le passage sur ses mains est extraordinaire : « Une pareille main était de celles qui portent le signe du malheur » permet de décliner ttes les modalités du malheur de Mouchette, qui ne relève pas de la superstition ou de la pensée magique : la lignée catastrophique (« ce pouce ressemblait à celui de son père », mais elles ressemblent aussi à celles de sa mère, qu’elle « avait vues quelques heures auparavant, croisée sur la poitrine creuse » de la morte), l’écrasement par le labeur & la vie trop dure (celle de Mouchette est « déjà ridée, déjà flétrie, et pourtant si puérile encore au bout du poignet grêle. »), l’humiliation à l’école qd l’institutrice exhibe les mains sales de Mouchette & retourne le malheur en culpabilité : « cette main malpropre qui, défiant les principes les plus élémentaires de l’hygiène, dispersait les germes des plus mortelles maladies! » La désolation d’une vie sans tendresse que révèle le contact de la main d’une jeune fille, « douce et distraite » contre sa joue.

    Quel que soit l’intérêt que l’on porte aux thèmes, il y a l’incroyable virtuosité de l’écriture de Bernanos qui rassemble autant de fils en qq lignes (là encore les images, les comparaisons jouent un rôle essentiel puisqu’il y a même comparaison ds la comparaison ; & là encore elles racontent une histoire) :
    Sous l’assaut de « la force obscure », Mouchette gémit « ainsi qu’une bête prise au piège. […] Elle ne voulait pas mourir. C’était plutôt comme une sorte de honte inexplicable, une timidité mystérieuse, celle qui saisit tout à coup certains nerveux, non à l’approche d’inconnus, mais parmi des amis familiers, en pleine conversation, avec la brutalité d’une crise épileptique, traçant autour d’eux un cercle invisible de silence et de solitude où l’on croit les voir tourner, affolés ainsi que le scorpion cerné par les flammes. »

    Relier éros à thanatos n’est pas franchement nouveau me direz-vous, mais de cette façon ? Pas seulement ds l’histoire racontée, mais aussi en comparant l’évolution de son regard (autrefois indifférent) sur la mort au pouvoir de transfiguration du désir :

    « Et aujourd’hui voilà qu’elle songeait à sa propre mort, le cœur serré non par l’angoisse, mais par l’émoi d’une découverte prodigieuse, l’imminente révélation d’un secret, ce même secret que lui avait refusé l’amour. […] l’image qui la laissait la veille insensible, l’enivrait maintenant d’une tendresse poignante. Ainsi un visage familier nous apparaît dans la lumière du désir, et nous savons tout à coup que depuis longtemps il nous était plus cher que la vie. »

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  29. Petite note .Canfeldienne: de Benoit de Canfeld , converti anglais du début du XVIIème siècle dont la Regle de Perfection irrigue tout un courant mystique de Mr de Renty à Marie des Vallées , et même Madame Guyon. Voir aussi dans Pierre Coton, l’Intérieur d’une Ame dévote, cette idée Canfeldienne que la volonté propre doit être sacrifiée à la Volonté Divine afin d’être purifiée, quitte à en accepter les privations , les visions, les épreuves (ça ce serait Marie des Vallées et bien d’autres). N’assiste-t-on pas ici au retrécissement mortifère des possibles autour de la Volonté de l’héroïne? Dieu ne parle ni ne propose. Le texte se clôt sur cette ambiguïté: oblation non dite, ou défaite? Bernanos laisse à Claudel les baroqueries. Et comme dans Sous le Soleil, dans la scene du marché avec le Diable (?) je crois qu’il est impossible de trancher.

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  30. Je me demande quand même si l’aspect nuit obscure sans rémission ne l’emporte pas ici. Volontairement, bien sur. Marie des Vallées pouvait au moins choisir de souffrir et d’abandonner sa propre volonté à celle de Dieu, quitte à ce qu’elle passe un Enfer d’oblation sur la terre. (trente trois ans tout de même!) Ici dominerait plutôt « l’ inquiétant silence de Dieu ». Il se peut malgré tout et dans une perspective Canfeldienne, non incompatible, d’ailleurs, avec les Russes, que ce sacrifice ait un sens. «  »Nouvelle Histoire de Mouchette » renvoie aussi par son titre même à l’ancienne, la première apparition bien peu anodine du personnage, me semble-t-il dans le Soleil de Satan. Il y a là une polyphonie à prendre en compte, et elle est souvent négligée. Un ^peu d’onomastique aussi -la mouche?- ne fait pas de mal.
    A bientôt.
    MC

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  31. Georges Sadoul, critique de cinéma (un marxiste pur et dur de la génération d’Aragon) écrit ceci après avoir vu le film « Mouchette » de Robert Bresson :
    »Mouchette n’est en rien un film désespéré et cruel. Il est une véhémente protestation contre la cruauté. Dénoncer la violence ou l’injustice est-ce verser dans le désespoir ? Nullement. Et, dans ce film, la critique m’a paru aussi sociale qu’humaine ». Il répond ainsi à une partie de la presse cinéma de l’époque qui a surtout vu dans le film, en 1967, une œuvre « déprimante ».
    Sadoul rejoint ainsi Jean-Louis Bory, critique de Gauche non communiste .Cela prouve que chrétiens et marxistes peuvent comprendre et aimer ou être marqués par la signification tragique de cette Mouchette, qui traite du courage, de la fierté, de la dignité et de la révolte.

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  32. N.B. Non, non. Ni chantage ridicule du genre « un de nous est de trop », ni (certainement pas !) question de « niveau ». (de quel droit ? je ne suis pas chez moi, mais invitée comme vs). Simplement grosse fatigue & découragement.

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  33. Merci pour la précision, en effet le pléonasme était certainement indu et blessant, eu égard.
    Oui restez, je vous en prie, c’est moi qui dois partir, e/N je n’ai décidément pas le niveau requis pour ce blog, et n’aurais jamais dû vouloir y mettre mon brin de dérision additionnel. Non, je ne veux rien importer d’où quoi que ce soit, ni importuner quiconque. Je vous présente mes excuses. Bonne continuation. Au revoir.

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  34. @ce sera sans moi — mais c’est peut-être l’objectif ?

    Ah, le drame de l’incommunicabilité ; mais restez, voyons

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  35. JL — Qt à broyer, il me semble que la misère noire, l’absence d’espérance & le manque d’amour y suffisaient.

    3J, je n’avais pas eu l’occasion jusqu’à présent de remarquer chez vs un attachement viscéral à la correction de l’expression, mais allons-y : là où vs dénoncez un pléonasme je revendique une précision.
    — Ns ne ns sommes pas compris : constat de l’échec de la communication.
    — « Apparemment ns ns sommes mécompris mutuellement » : incompréhension de part & d’autre aussi, mais liées, réagissant l’une sur l’autre (non pas de façon constructive, en spirale « dialectique », mais partant en vrille, aggravant à chaque tour l’embrouillamini & la confusion).

    Par ailleurs, je ne vois pas à quel « D » vs vs adressez ici. Si vs tenez absolument à importer l’ambiance de la Rdl, ce sera sans moi — mais c’est peut-être l’objectif ?

    De tte façon, 6/22, j’ai largement dépassé mon quota. Vi saluto.

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  36. Pour illustrer mon propos, j’invite à relire trois références archi connues : la DDHC et les articles 4 et 5 du code civil (pour « prendre le ton » selon Stendhal)

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  37. @Bernanos confère à l’homme 2 « instincts » dont la perte serait fatale : « celui de l’honneur » (qui « suppose courage et respect de la vérité ») & « celui de la liberté » (« foncière et individuelle »).

    Incidemment, ce sont exactement les principes qui sous tendent la justice de notre chère république française et qui font qu’elle est, toujours en principe, incompatible avec toute forme de totalitarisme.

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  38. @ ns ns sommes mécompris mutuellement.
    Je me demande si on n’est pas là en présence d’un magnifique pléonasme, D. ?

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  39. Vox mortem ? Pas plutôt vox mortis?
    Honneur et liberté signifiaient encore quelque chose quatre ans après la guerre pour les deux camps vainqueurs, le communiste et l’autre, et je ne vois pas de raison d’aller chercher des poux dans la tête de Nadeau. Faut-il rappeler la rupture éclatante « adieu Bernanos!- Adieu Maurras! » A la génération antérieure, quelque chose d’analogue s’était joué entre le jeune Péguy et Jaurès. Et l’argument alors invoqué, « toute mystique se dégrade en politique », peut curieusement servir pour les deux. Au passage, ceux qui s’indignent de l’antisémitisme Célinien pourraient trouver dans les textes dits pudiquement réédités pendant la guerre, des notes abondantes et parfois tout aussi venimeuses sur le lobby juif anglo_gaullien qu’on chercherait en vain dans les originales concernées.
    S’il faut chercher des ancêtres à ces héros de désespoir et de nuit comme Mouchette, c’est du coté des pauvresses non reconnues par l’église officielle qu’il faudrait chercher. Celles dont les vies n’ont pas dépassé le stade confidentiel du manuscrit. Celles dont la Sainteté -inévitable en hagiographie-est misère et combat permanent contre la folie. La Marie des Vallées de Saint Jean Eudes, par exemple, qui se voit quelque trente ans en Enfer et mène une vie lamentable. Et ce n’est pas de la comédie façon Jeanne des Anges ou Elisabeth de Ranfaing, possédées de luxe qui peuvent faire de temps En temps bruler un curé ou un médecin de par leur carnet d’adresses, et jouer à la Sainte après. C’est de la quête spirituelle. Il est précisément frappant de voir que, chez Bernanos, et à violence égale puisqu’il est aussi question de viol, d’agression dans ces textes là, cette dimension spirituelle ne dépasse pas une nuit obscure, mortifère, que clot l’engloutissement final.
    Que Bernanos ait lu l’Histoire de Marie des Vallées, je n’en jurerais pas. Mais je dois signaler que c’est tout de même au Roseau d’Or, maison chrétienne s’il en fut que parait le premier livre consacré au personnage, signé Dermenghem, mais fortement inspiré selon François Langelier par Massignon. Coincidence dont les conséquences ne doivent pas etre exagérées, Dermenghem ayant davantage écrit un livre de synthèse historique qu’une Histoire de Marie que le public n’était peut-etre pas préparé à entendre.
    MC

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  40. On pourrait peut-être aussi substituer « marxien » à « marxiste » ?
    Mais je crois que l’essentiel pour Nadeau était de montrer Bernanos là où & tel qu’on ne l’attendait pas.
    Au tt début de l’article de Combat (12/05/1949), Nadeau rappelait : « on nous a fait savoir du côté de l’AF […] que nous étions bien téméraires à tresser des couronnes à ce vieil antisémite, ce monarchiste et chrétien de toujours, cet antimarxiste forcené. C’est pourtant au Combat de Pia et de Camus qu’à son retour en France, en 1945, il est allé porter sa copie, et non aux séquelles de la collaboration fleurdelysée. »

    (J’avais par ailleurs donné il y a qq temps, me semble-t-il, des extraits du récit de la rencontre de Bernanos avec Soupault (tirés de Profils perdus) ; autre convergence ou intersection, cette fois avec le Surréalisme, autour de la liberté.)

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  41. JL, apparemment ns ns sommes mécompris mutuellement.
    Les articles de Nadeau m’avaient paru très clairs à la lecture, mais comme vous n’en disposez pas en intégralité (trop longs) c’est sans doute le choix des extraits qui n’est pas satisfaisant ou bien ma façon de résumer le reste qui les rend incompréhensibles.
    Votre question : je dirais pour ma part qu’il y a convergence ds la critique de l’aliénation mais que l’approche individuelle est liée, au contraire, au traditionalisme & à un univers héroïque.

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  42. (mais je conçois bien des interactions et des accointances entre la doctrine sociale de l’Eglise et les marxistes les plus intransigeants)

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  43. Ainsi vouliez-vous suggérer une légère incompatibilité des valeurs respectivement invoquées. Mon esprit simple n’avait pas saisi et ne saisi toujours pas à la relecture de votre commentaire cette fine suggestion. C’est sans doute que de coupes en coupes, n’étant pas coutumier de vos commentaires, à la manière de Mouchette, ma coupe est pleine pour aujourd’hui.

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  44. Mes coupes ds le texte brouillent-elles réellement le message & vs amènent-elles à le lire ainsi ?
    Ou bien c’est moi qui ne comprends pas la façon dont vs avez tourné un commentaire voulant suggérer une légère incompatibilité des valeurs respectivement invoquées ?

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  45. elena/Nescio rapportant les propos de Nadeau dit : « Bernanos confère à l’homme 2 « instincts » dont la perte serait fatale : « celui de l’honneur » (qui « suppose courage et respect de la vérité ») & « celui de la liberté » (« foncière et individuelle »). (…) il attaque la société “déchristianisée” d’aujourd’hui, sinon avec le vocabulaire, du moins avec les arguments des marxistes les plus intransigeants. »

    Faut-il comprendre que la perte du sens de l’honneur et de celui de la liberté, foncière et individuelle, constituent des arguments fondamentaux de la critique marxiste ?

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  46. Merci pour tous ces rappels de MC, e/N et PE. Indéniablement, je me sens plus proche idéologiquement de ce qu’on rapporte de Nadeau plutôt que de Picon… Nulle révélation de ma part, vous l’imaginez bien… De plus, je consens à Nadeau le droit d’avoir été ébranlé par les romans de Bernanos… Ce qui n’est pas mon cas… Sans doute, n’ai-je pas assez pris le temps de les pénétrer à donf dans ma jeunesse.. Et il est maintenant trop tard pour le faire… Une fois encore, PE, merci d’essayer de défendre votre point de vue…
    Je vous en sais gré, croyez le bien.
    Amicalement à tous.tes,

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  47. Ce qu’en disait Maurice Nadeau, ds 2 articles (élogieux) de 1949, dont le premier commence par « Cet homme n’était pas des nôtres »
    « Car ce “romancier catholique” possédait le pouvoir de toucher les mécréants eux-mêmes […] Je suis imperméable (je ne m’en vante pas) au mystère religieux, ne sais ce que veut dire grâce ou damnation […] Je ne suis donc pas dans les meilleures conditions pour goûter Bernanos. Il s’agit bien de goûter ! Ces histoires souvent obscures […] commencent par couper le souffle, puis entraînent dans un monde singulier et effrayant dont il est presque impossible de sortir, difficile de ne pas se souvenir. Je sais que ce n’est pas le théologien qui m’a subjugué (quelles prises lui offrais-je ?) mais le romancier. S’il réussit à m’imposer sa vision comme m’imposent la leur Balzac, Dostoïevski, Kafka ou Faulkner […] je ne lui marchande pas mon admiration. »

    Comme G. PIcon, il ne sépare pas le romancier du polémiste, et insiste sur l’importance de « la révolte, signe de la liberté » , des exigences « à la fois minimes et démesurées » : « le sens de l’honneur, celui de la justice, [le] respect de la vérité, le goût du risque et la volonté de ne jamais s’en tenir au “fait accompli”. »
    Aux « chrétiens nantis », Bernanos reproche d’avoir abdiqué leur âme devant « les Trônes et les Dominations » d’une société qui s’oriente de plus en plus près, vers la négation de l’idéal qu’ils prétendent servir. »
    Pour ceux qui estiment, comme Nadeau, que cet idéal « est périmé », qui doutent d’ailleurs que « cette communauté idéale [ait] jamais existé », la parole de Bernanos n’en est pas moins précieuse ds la mesure où elle garde une valeur de « dénonciation » : « elle donne l’exemple de l’honneur et du courage, le goût de la lutte et du dépassement. »
    Nadeau cite : « J’ignore pour qui j’écris, mais je sais pourquoi j’écris. J’écris pour me justifier. — Aux yeux de qui? — Je vous l’ai déjà dit, je brave le ridicule de vous le redire. Aux yeux de l’enfant que je fus. »

    Ds le 2nd article, celui du Mercure de France (01/07/49) :
    « Bernanos est grand parce que ses croyances ne le résument pas, parce qu’il a réussi le tour de force ingénu de ne relever d’aucun parti, d’aucun clan, d’aucun camp, d’être seul en appartenant à tout le monde. »
    Tjr selon Nadeau, Bernanos confère à l’homme 2 « instincts » dont la perte serait fatale : « celui de l’honneur » (qui « suppose courage et respect de la vérité ») & « celui de la liberté » (« foncière et individuelle »). Dès qu’ils sont étouffés (comme chez le « réaliste », l' »imposteur » & le « bien-pensant »), on trahit sa nature pleinement humaine, « dont les manifestations pour Bernanos ne relèvent aucunement d’un écrasant code de devoirs ou de droits, mais de la simple existence vécue à plein ».
    Une conception de l’homme qu’il n’expose nulle part & ds laquelle Nadeau voit « l’expression de sa propre nature sublimée ». « Ce ne sont pas pour lui les apparences qui comptent, les “prestiges” et les “révérences”, ni l’habit des idées et des croyances que l’homme revêt à un certain moment de son existence, mais bien le métal dont il est fait et qu’il suffit de heurter du doigt pour savoir s’il est de bon aloi. »
    « Au nom de son idéal il attaque la société “déchristianisée” d’aujourd’hui, sinon avec le vocabulaire, du moins avec les arguments des marxistes les plus intransigeants. »

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  48. « Mais que contient-il de si fulgurant, capital et fascinant, ce roman mineur ?… demande JJ-J
    La meilleure réponse, je la trouve dans un article de Gaetan Picon,Il écrit: »De cette œuvre qu’emplissent les tumultes du combat spirituel monte pourtant la simple odeur de la terre-celle de la sueur de l’homme et des labours.Ce lutteur des sommets prend appui sur la réalité la plus familière.Le petit presbytère de campagne, avec le maigre rosier qui orne sa fenêtre;la ferme misérable où hommes et femmes travaillent et meurent avec une mystérieuse patience; l’école du village d’où reviennent à la nuit les gamins haillonneux;l’estaminet où l’on boit le genièvre en frôlant la fille de salle; la pièce commune où s’élèvent le cri du nouveau né rachitique et l’odeur aigre des langes étendus: tel est l’univers dont se détache sans l’ignorer ou le repousser le héros spirituel.Nul n »est plus prés de l’humble,de ses pauvres et fiers secrets.C’est que la lumière de la charité transfigure le moindre visage:il suffit de savoir aimer la condition de l’homme dans le dépouillement de son humilité.
    Mais l’angoisse, elle aussi, a sa lumière, qui croise ses rayons troubles avec ceux de la charité.Dans chaque livre de Bernanos, un homme se souvient de l’effroi de son enfance.. »
    il écrit aussi: » « Et si nul n’est plus éloigné que Bernanos de l’abstraction allégorique, nul ne nous communique plus intimement l’impression que les évènements terrestres dont il retrace l’enchainement ne sont eux-mêmes qu’allusion à une réalité plus secrète.Il est un des metteurs en scène les plus puissants et les plus pathétiques de tout le roman français- » c’est dans « panorama de la nouvelle littérature française TEL gallimard.

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  49. Mais JJJ dites-vous bien que Bernanos a très rarement parlé au monde des chrétiens précisément parce qu’il est Bernanos. Et je ne suis pas sur que Mouchette soit si Christique que cela. Il s’agirait plutôt d’une descente aux Enfers. Lisez ou relisez l’Imposture pour voir comment Bernanos maltraite ce monde qui se pique de penser bien, et comment il y instille un désespoir absolument sans issue. Très impressionnant travelling romanesque autour de Chevance, le « bon » Abbé -mais que peut-il? Rien!- de ce point de vue. On est cent coudées au dessus de Mauriac
    « Riac ou Rois, rois ou riac
    De ces deux maux quel est le pire? » notait avec la lucidité qu’ont parfois les burlesques, Georges Fourest

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  50. On ne devrait pas extraire un personnage du roman ds lequel il « fonctionne » & prend son sens, mais la tentation est particulièrement forte quand on a affaire à un écrivain dont les thèmes & les motifs reviennent régulièrement d’un livre à l’autre. Pertinents ou non, les rapprochements, les « airs de famille » font irruption ds la tête de la lectrice : les deux braconniers, Arsène ici & Eugène (ds Monsieur Ouine), les deux couples (l’un de hasard, éphémère, avec une tte jeune fille, ce qui modifie sérieusement la relation). & le désir féminin (nouveau, naissant chez l’une, connu chez Hélène), étroitement mêlé aux sentiments & à la soumission.
    Cela dit, je n’ai pas pris le temps de relire attentivement l’un & l’autre avant d’écrire ce commentaire, allez savoir si je serais encore d’accord avec moi…

    (Autre rapprochement, plus intempestif mais on ne choisit pas ses carambolages intertextuels ; là ce serait plutôt par contraste : l’abominable « Carnage » ds le roman du même nom, d’Audiberti bien sûr. Un univers tr différent, évidemment.)

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  51. Merci pour la précision Paul… J’avais craint… Mais que contient-il de si fulgurant, capital et fascinant, ce roman mineur ?… Voilà ce qui me trouble ou plutôt m’interroge alors que perso, il m’avait laissé froid, jadis…, Je me permets cette question sans doute indiscrète, parce que je vous croyais d’une sensibilité stendhalienne plutôt aux antipodes d’un telle adhésion sentimentale à la pitié… Celle que peut certes bien inspirer aux lecteurs sensibles cette jeune Mouchette dévastée par la cruauté des hommes… Mais ne perdons pas le nord, cette cruauté n’est juste qu’un hypostase de la désertion d’un dieu devenu indifférent à leur vengeance, me semble-t-il.
    Bien à vous,

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  52. J-J-JC’est pour moi un texte capital et fulgurant.j’ai déjà écrit sur cette Mouchette mais je précise et corrige ce qui me fascine dans ce texte. et je recommencerai.

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  53. Je suis un peu surpris par votre insistance sur les romans de Bernanos…, un auteur aux thématiques tellement datées, et qui ne parle même plus au monde des chrétiens, pas plus que celui de Mauriac.. Il me semble en outre avoir déjà lu ce texte…, mais sans doute est’ce encore un raté de la mémoire blogueuse.
    Bonne chance et plaisir à ceux qui reliront ou découvriront ce petit roman … Il fait de plus en plus froid chez Mouchette,
    Bàv.

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