L ‘étrange soirée romaine

Je me souviens d’un soir   de  2007. C’était quelques jours après ma rupture avec  Aline.  Rien ne pouvait me distraire  de cette « cristallisation à l’envers », qui vous fait voir  la personne aimée à tous les coins de rue parce que, justement, elle  est partie.

Au cours de cette soirée  je  marchai  longtemps  dans ce quartier de terrains vagues   périphérique de Rome, au nord-est du Monte Sacro.  J’approchai  d’une suite de bâtiments en construction sur des terrains herbeux défoncés.  Je n’étais jamais venu dans cet endroit si éloigné de mon hôtel vers le  Monte Sacro. En arrivant  bien au-delà    d’un pont herbeux à l’abandon   sur l’Aniene, je découvris un groupe d’infirmes en attente d’un bus, comme échoués là,  tous assis sur des vieux bagages. Ils communiquaient par signes.

Je flânai   entre les piliers  métalliques qui soutenaient une verrière sale et jaunie par des feuillages desséchés. Les autocars  qui desservaient les villages du Latium étaient tous vides. Le ciel   encore pâle malgré l’heure tardive donnait un caractère spectral à l’endroit, d’autant  que le silence s’étendait vers une immense décharge surmontée de vieux matelas, de banquettes  défoncées, de pneus,  des ballots de vieux papiers ficelés.  Ce silence fut brisé par le passage assourdissant de deux motos  qui tournèrent vers une large avenue  de goudron noir coupée en son milieu par une ligne  et des marquages blancs  au sol  qui faisait ressembler le tout à une piste d’aviation.

Je revins vers le centre d’information de la station de bus, un simple  cube  de  vitres poussiéreuses couvertes de graffitis et d’affichettes déchirées invitant à voter pour le PSI. Les infirmes avaient mystérieusement disparu. Les feux automatiques  étaient éteints, les guichets  fermés.  Les   espaces cimentés du parking, tachés d’huile,  gardaient la chaleur de la journée   Des hommes attendaient autour d’un pylône   avec des gilets et des pantalons  fluorescents, munis de longues perches métalliques. Ils   fumaient calmement, certains  près d’un transformateur électrique entouré  de grillage.  Qu’est-ce qu’ils attendaient ?      .

 Plus tard dans la soirée, vers la villa Farinacci et ses balcons et tourelles compliquées,  je m’approchai d’un groupe d’hommes et de femmes âgés, comme sortis de leurs cuisines ou salons, certains assis, d’autres debout, certains  déjà en pyjama, d’autres  avec une veste ou une  vieille gabardine sur les épaules. Ils étaient  rassemblés en cercle sous des pins romains, une fraicheur montait de la pelouse récemment arrosée ; parfois brillait fugitivement la flamme d’un briquet. Des guirlandes d’ampoules suspendues entre les branches   clignotaient de   lumières vertes et blanches. J’approchai puis écoutai.

Avec sa veste légère posée sur le bras gauche,  un   homme  longiligne, à cheveux blancs drus,  coupés courts,  le visage  rond, mais comme cherchant l’air entre ses mots,  parlait dans un mégaphone pour contester un projet d’aménagement urbain dans le quartier. Sa voix  profonde,  lente et lasse,  prenait des résonances métalliques. Ses longs silences grésillaient. Il s’adressait précisément   à quelques  personnes  élégamment habillées,  assises au premier rang . Une femme à abondante chevelure brune,  vêtue d’une ample  robe rouge, se caressait distraitement   quelques mèches ; un homme dans l’ombre  se pencha vers elle   et haussa les épaules. Son voisin de droite,  était en train de  docilement s’assoupir. D’autres, dans l’assemblée,     s’éventaient avec des  journaux.

Du haut d’un balcon  de la villa   quatre jeunes filles en tenue de tennis  écoutaient l’homme au mégaphone   avec de curieux sourires complices. Des gamins couraient  entre les pins et  frôlaient  des empilements de chaises.

 Ça me  faisait  bizarre, d’être là,  alors qu’à quelques centaines de mètres, cette gare interurbaine de bus semblait garder  les dernières clartés du ciel avant le noir complet, et que,   près du transformateur et du pylône, des ouvriers s’apprêtaient à entreprendre des travaux sous un ciel d’orage, avec  le louche éclairage d’un lampadaire qui datait de l’époque fasciste.

Il me semblait déjà avoir vécu cette scène avec Aline, au tout début de notre liaison,  mais sur  un versant  de nos deux vies en train de disparaitre.

Je revis  Aline un instant dans le même  dénuement  du  début de notre amour, dans cette  lumière  de nuages qui pèse bas sur la terre pour créer le présage d’un malheur humain définitif. Cette soirée italienne me rappelait aussi   l’atroce désœuvrement  de journées de mon enfance.  Ainsi, je me sentis  soudain  déplacé, ridicule,  français  superflu perdu à l’étranger, encombré  de souvenirs lancinants.

J’appelai un taxi. Quand il arriva, l’orateur au mégaphone était en train d’éteindre les lumières des guirlandes et me souriait. Une vieille femme repliait des chaises en marmonnant quelque chose.

19 commentaires sur “L ‘étrange soirée romaine

  1. Tous les livres de ces femmes, je crois bien que c’est l’équivalent du « IIème sexe » de Beauvoir pour d’autres (que je ne suis jamais arrivé à lire).

    J'aime

  2. Par ailleurs, étant arrivée à faire abstraction de la figure médiatique polémique et controversée Angot pour me concentrer enfin sur l’écrivain, je vais poursuivre ma lecture d’Angot. Je n’ai lu qu’un de ses livres, l’inceste, mais je trouve qu’elle tente retranscrire de manière hyper physique, par l’écriture, les montées imprévisibles et terrassantes d’angoisse, d’hyper angoisse, de perte de contrôle de soi ou de folie que vivent les personnes violées ou que l’on a désaxées par la violence dès la petite enfance.

    Depuis quelques temps, lentement car ce sont des lectures extrêmement difficiles, je lis ces femmes : Justine Lévy, Clémentine Autain, Virginie Despentes, Eva Ionesco, Vanessa Springora, Camille Kouchner, Christine Angot.
    Je lis Edouard Louis aussi.

    Angot, elle, est parvenue à trouver, par une ronde inédite et très personnelle des mots, une écriture de la suffocation, de ces moments où elle pense qu’elle va crever dans la seconde (… elle crève, en fait, tant, à chaque fois de faits, de gestes, de paroles la traversent, la meurtrissent, se rejouent se rejouent, se rejouent en elle consciemment ou inconsciemment…). Une écriture de l’assassinat constant. Une écriture de la parole pour la survie aussi.

    Mais surtout une écriture de l’insupportable suffocation.

    J’ai décidé de lire Angot aussi, parce qu’un jour pour un de ses livres, elle s’est venue décerner un prix Marquis de Sade. qu’elle a refusé et dénoncé avec véhémence. un horrible prix à hurler pendant des jours. mais comment ont-ils pu lui faire cela, à cette femme ???
    rien que d’en parler ça donne envie de cogner (alors que ça me ressemble pas …)

    J'aime

  3. Pas de Goncourt parce qu’un jour Ernaux, sera nobélisée ! 😉 Sans plaisanter, pourquoi non ? Son oeuvre forme un ensemble ou plusieurs sous-ensembles sur la famille, le couple, les femmes, l’amour passion, les transfuges de classes, la province, la banlieue françaises (Mais avant, faut qu’en Suède, ils surmontent leur crise … et que quelques années se passent.)

    J'aime

  4. Un peu de kitsch ne nuit pas, Margotte, mais c’est mon youtube qui risque de ne pas survivre. Je vous avoue, je vous taquine aussi, que le premier Christophe suffisait à ma culture. A part ça, écouté avant hier tout bêtement Mozart, Krips à l’orchestre, Corena en Leporello, et Siepi en Don Juan. Eu une pensée pour le grand Bacquier qui fut un Leporello d’anthologie.
    Pour le finale du II des Noces, une version youtubesque, Genève 2020, particulièrement réussie.
    Trois jours intensifs. d’ArtParis m’ont éloigné de ce blog. Je répondrai à la contribution d’Elena sur Mouchette, et m’apprete à contempler un nouveau Nakagami. Calme beauté sérénité garantis.
    Bien à vous.
    MC

    J'aime

  5. oups;… Lire dans le précédent : PE au lieu de PA… Et n’en espérais pas moins de VOUS (au lieu de NOUS);
    Oulà; ben loden !

    J'aime

  6. Oui vos propos sont de bon sens, PA, et je les partage…Trop de transparence tue…
    Je n’en espérais pas moins de nous… Merci pour cette petite mise au point qui vous honore.
    A bientôt… Profitez bien de Rome si vous vous y attardez, vous savez si bien la décrire par petites touches… Cette ville ô combien stendhalienne vous mérite, je le sais. Bàv,

    J'aime

  7. J3J, les « goncourisés » ne sont pas dans le secret des dieux. et je trouve ça excellent que ces academiciens restent discrets sur leurs votes,leurs affinités,leurs blocages,leurs motivations ou même leurs erreurs..Je connais et j’ai une grande estime pour pierre Assouline, et je trouve passionnant que sur la RDL ses critiques littéraires sur des romans de la rentrée ne mesurent ni l’enthousiasme ni les arguments,mais je crois qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de dévoiler les coulisses des votes, avec les retournements, les hasards,et confier tout ça ,même aux anciens qui ont obtenu le prix,quel interet?les jeux sont faits. consacrons nous aux textes. . Je ne suis pas pour la transparence et j’aime même une certain gout pour l’ opacité, aussi bien quand il s’agit de débats entre jurés d’assises que pour des récompenses littéraires.Mettre tout sur la place publique,ce déballage rendrait l’ambiance irrespirable entre jurés et éditeurs, multiplierait les haines,les jalousies,des stratégies d’élimination, les rancunes(il y en a déjà assez comme ça) entre auteurs, éditeurs, jurés, directeurs littéraires.

    J'aime

  8. Je pense que vos potes PA ou DD pourraient vous dévoiler le dessous des cartes au cours d’une invite à St Malo, non ?… Après tout, les goncourisés ont le droit de savoir les choses à Rome, …
    Quant à Annie, elle sait fort bien à quoi s’en tenir… Suffirait de lui demander. Je crois qu’elle a toujours refusé d’être listée. Pas du genre à faire son Angot,

    J'aime

  9. A propos de vestiaire, je me demandais, à propos du Goncourt-qui vient de publier une liste large des romanciers « Goncourables »-mais pourquoi, diable, Annie Ernaux, n’a-t-elle pas obtenu ce Prix Goncourt qu’elle méritait? Jj’aurais aimé être dans les coulisses ou au vestiaire, pour connaitre les arguments de ceux, autour de la table, qui s’élevaient contre ce choix.

    J'aime

  10. Ne pas laisser trainer un préservatif dans un vestiaire, que ce dernier soit musical ou littéraire !
    C’est une question de bon sens…

    J'aime

  11. @MC
    Vous préférez que je vous fasse entendre « Vivo per lei la musica » d’Andrea Bocelli peut-être ? (qui m’évoque tout à la fois, de manière merveilleuse, des étés, l’Italie, La France, la Sicile, Boston et New York)

    hmmm. ou alors Soso Maness ?

    Je vous taquine, allez.
    A bientôt, tous.

    J'aime

  12. @MC
    Mais oui. mais oui. ambiance musicale donnée au post, et certaines chansons de Christophe se défendent très bien. J’aime bien ce monsieur, moi. Il a compté/compte dans ma vie. Pas autant que Bashung. mais … quand même.

    J'aime

  13. Carnet romain.
    Ce matin, soleil pâle. Légère brume. Rome prend quelque chose des reflets cuivrés sur les terrasses. Lumière d’automne. Un peu de brise, le passage rapide du froid de l’aube au réchauffement du début d’après-midi . je lis La Repubblica dans le raffut des tramways de la Piazza Porta San Giovanni… Vague rumeur de fond des bagnoles. Au loin la grande lumière de Rome, calcaire, vibrante, osseuse, avec un trou du ciel si immense que vite les cathos y ont vu une arène et une piscine, pour y plonger et y faire triompher les martyrs, le Christ, ses saints, ses vierges , des madones.
    Hier au soir diner dans une trattoria entre la Conca d’Oro et l’Aniene et ses remous terreux. . Je choisis un coin avec rangs de casiers de bois garnis avec bouteilles de Chianti ou de Valpolicella. Petites chaises noires à pieds épais et rembourrage de paille.
    Le vieux serveur nonchalant, chauve, grassouillet, chiffonne la nappe en papier tachée de gras, puis il en étend une ,propre, qu’il lisse d’un coup de main. Il pose d’emblée une carafe de rouge. Il retourne à sa place préférée, accoudé à buffet desserte encombré d’huiliers, vinaigriers et saupoudreur à parmesan. De la porte de la cuisine avec son passe- plat viennent des odeurs de friture et des crépitements. .le serveur observe ses ongles d’un air perplexe.
    Sur les murs d’un blanc de chaux de la salle , on a accroché des sous-verres avec des photographies décolorées ou jaunies. Il y a des dédicaces au stylo de la grande génération des comédiens comiques années 60: Gassman , Sordi, Manfredi.

    En attendant mes bolognaises, j’entrevois de l’autre côté de la place une façade d’église baroque, avec ses volutes pâtissières, elle se creuse d’ombres et de taches lumineuses et je savoure la vieille lumière chrétienne de la continuité des siècles. Moi qui suis incroyant, ça me rassure, cette église dans le couchant.

    J'aime

  14. « parlait dans un mégaphone pour contester un projet d’aménagement urbain dans le quartier. »
    y’a matière … ici, ailleurs.
    Je supporte de plus en plus mal ces constructions énormes, incessantes. des chantiers sans arrêt, du béton, des bâtiments hallucinants voire inhumains en termes de densité de bureaux ou de logements, des grues, du bruit, du bruit, du bruit, des vibrations (voire de mini tremblements de terre), des camions énormes à des endroits où ils peuvent à peine passer.

    De Christophe, « le Retour de la tangerine » retravaillé avec Alan Vega est beaucoup beaucoup mieux (enfin, moi j’adore) :

    hyper dansant (même dans sa cuisine) bien moins sentimental quoique teinté de nostalgie (Christophe, quoi …), en ces temps où les boîtes de nuit et autres lieux de la nuit sont toujours fermés, où faire la fête reste encore régulé.

    J'aime

  15. Il s’en faudrait d’un rien pour que ça bascule dans la suite vers un fantastique à la Mandyargues! Que puis-je dire de plus?

    J'aime

  16. Cela me rappelle étrangement, en un lieu inversé, Christophe, le dernier des Bevilacqua, dont les parents possédaient un commerce de chaussure à Juvisy-sur-Orge. J’aime beaucoup ce texte Paul Edel! Et c’est la fin de l’été…

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s