« Les mains sales » de Sartre,pièce de musée ?

Je suis tombé par hasard sur un vieux livre de poche tout écorné, « les mains sales » de Sartre, laissé  sur une planche ,au soleil, dans une boite à livres près de  la mairie de Saint-Servan.

La pièce fut écrite en  1946.Elle est passionnante à relire, tant le climat idéologique de l’époque semble éloigné  La relire  c’est  entrer dans une pièce du musée de l’idéologie française. Rappelons que c’est en  1946  que commence la Guerre d’Indochine.  C’est aussi cette année-là que le général de gaulle quitte le Gouvernement et dénonce le régime des partis. C’est aussi  cette année-là que les  femmes peuvent accéder aux postes de la magistrature. Etonnant non ?

 Jouée pour la première fois  le 2 avril 1948 au théâtre Antoine, la pièce fut un succès. La  presse fut élogieuse, du Figaro à Libération, et de Paris-presse à Combat,mais avec  exception,  de taille :la presse communiste, choquée, par la voix de  « l’Humanité » titrait le 7 avril 1948 : » Quand le mensonge ridiculise. C’est Sartre qui a les mains sales ».

 C’est  une pièce  qui traite  du   crime politique .Les idées peuvent-elles justifier le meurtre d’un homme ? Peut-on tuer de sang-froid un homme qu’on a côtoyé ? Qu’est-ce qu’une action politique ? Faut-il chercher l’efficacité en politique ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Quel est le rôle des idées dans la politique ?

 Reprenons  brièvement la trame : Hugo est un jeune intellectuel bourgeois qui a intégré en 1942 le parti révolutionnaire d’Illyrie (ici présenté comme un État de l’Est germano-slave). Il sort de prison et va chez la militante  Olga. Celle-ci a obtenu de la part de Louis (un autre chef du parti) la permission  d’évaluer si cet intello  est « récupérable et  apte à  accomplir de nouvelles missions. Elle a jusqu’à minuit pour  faire parler Hugo , l’évaluer, après quoi Louis tuera Hugo si celui-ci n’est pas sauvé par Olga. Hugo accepte de raconter à Olga le déroulement de la mission que lui avait confié le parti deux ans plus tôt .le public est alors plongé en 1943.L’essentiel de la pièce est long   un flash-back. Nous sommes  dans un pays occupé par les nazis, à la veille de leur  effondrement,  et dans l’imminence  de  la libération du pays  par l’armée rouge. Sartre oppose  deux hommes. Hugo l’idéaliste, l’intellectuel  bourgeois qui n’est à l’aise que devant sa machine à écrire (excellent portrait de Sartre par lui-même )  il veut s’engager  mais  ne  cesse d’avoir des états d’âme, des contradictions, des hésitations, il   gratte ses plaies , honteux des restes de son éducation  bourgeoise. Il se sent  mal dans sa peau de candidat militant  parmi les prolétariens .

 En face de lui,  Hoederer . C’est lui le vrai héros. Il a l’autorité (il peut faire  accepter Hugo ce « gosse de riches » à ses  camarades du Parti), il  a la maturité, comprend les femmes et séduit Jessica  la femme de Hugo. Il incarne le parfait entraineur d’hommes concret, c’est l’homme qui fait avancer l’Histoire dans le bon sens. Efficace, logique, intelligent.Il s’adapte au réel et aux  circonstances et en même temps   manipule la vérité sans complexe si ça sert les intérêts de la Cause. . Il  joue du mensonge à l’occasion   pour atteindre son but politique. Enfin  il est  prêt à éliminer  l’adversaire sans état d’âme. Pour lui  la fin justifie les moyens. Il a quelque chose du héros malrucien de « La condition humaine ». Hoederer  est le type même   du  parfait militant communiste, prêt à basculer, au nom de l’efficacité, dans le  stalinisme.  Après avoir longtemps nié, Sartre a fini par admettre  tardivement qu’il s’incarnait plutôt dans Hoederer que dans Hugo,  dans  une déclaration à Francis Jeanson de 1955 ! et un entretien de 1964 avec Paolo Caruso. On comprend que Sartre a prêté au personnage d’ Hugo ses propres questionnements depuis le début de son œuvre.

La presse communiste a détesté la pièce à l’époque. Sartre ,10 ans plus tard, deviendra leur momentané compagnon de route , au temps de sa pièce « Nekrassov », (1956)qui fut un four.

Ce qui  fascine  un lecteur de 2021 dans « Les mains sales », c’est que la  pièce  se révèle  datée.Elle a vieilli,dans son style et sa problématique , c »est donc un véritable objet de curiosité.  On y respire la l’obsession de l’époque :les rapports entre morale, humanisme et révolution.C’est l’époque où Camus écrit « les justes » et publie « La peste »,réflexion sur la révolte et la solidarité. .On mesure avec cette pièce   l’influence du parti communiste  et du marxisme sur la pensée française de Gauche.

François Périer dans le rôle de Hugo en avril 1948

Mains propres ? Mains sales ? On pénètre  entre dans le Musée Grevin des dilemmes de l’idéologie sartrienne. L’écriture  étonne par  des dialogues  chocs ,  ses formules expéditives, voire brutales  destinées à faire  mouche dans la salle. Sur l’action politique : « HUGO : Tous les moyens ne sont pas bons.
HOEDERER :Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces. »

  La haine   du bourgeois est  palpable. Pour les deux héros cette  classe sociale parasite doit disparaitre.  

   Hugo livre alors ce qui taraude Sartre depuis « l’enfance d’un chef », sa » nausée » face à la bourgeoisie. Sa volonté d’échapper à la « chosification » de l’enfant gâté qu’il fut.

On en retrouve un  écho percutant  dans la scène III du troisième tableau quand Hugo crache, convulsif, la  haine de son enfance.

 »Chaque soir, tu vois ça d’ici : »Mange Hugo, mange. Tu vas te rendre malade.  On m’a fait prendre de l’huile de foie de morue ; c’est ça le comble du luxe : une  drogue pour te donner faim pendant que les autres,  dans la rue, se seraient vendus pour un bifteck, je les voyais passer avec leur pancarte : »Donnez-nous du pain. » Et j’allais m’asseoir à table. Mange, Hugo, mange. Une cuillerée pour le gardien qui est en chômage, une cuillerée pour la vieille qui ramasse les épluchures dans la poubelle, une cuillerée pour la famille du charpentier qui s’est cassé la jambe. J’ai quitté la maison. »  C’est là la grande obsession sartrienne déjà développée dans la nouvelle  «L’enfance d’un chef »

Sartre assène des  formules :« C’est vrai, tu as des idées toi. Cela te passera ». Ou « « La politique est une science, tu peux démontrer que tu es dans le vrai et que les autres se trompent. »
Autant de petites phrases  nerveuses, hargneuses, moraleuses, grinçantes, amères qui claquent  comme des slogans politiques –  Enfin, le rôle des femmes est déconcertant.   Jessica est   une écervelée, une  coquette, soumise aux caprices de son désir. Olga, la militante dure, suit aveuglement les consignes du parti, c’est l’obéissance aveugle  faite femme .On se demande ce que Simone de Beauvoir pouvait penser de ces deux caricatures. Elle en parle peut-être dans ses Mémoires, à vérifier.

  Enfin, les gardes du corps de Hoederer : Slick et Georges  sont réduits à  deux sinistres abrutis , deux navrants  seconds couteaux,  deux pieds nickelés  qui causent argot   comme dans une » Série Noire » , collection d’ailleurs  que lisait beaucoup Sartre.

La société bourgeoise est donc  en train de mourir. Le prolétariat est l’espoir, l’horizon.  On est un peu surpris à la lecture du dossier de presse de l’époque de constater que  la presse » bourgeoise », du Figaro à Libération,  applaudit à la pièce. Les journaux communistes fulminent.  Marguerite Duras, militante communiste de la rue Saint-Benoit,  écrit dans « L’aube », le 28 avril 1948 :

«  « On comprend  ce que Sartre a voulu faire, c’est l’exposition de ce qu’il croit être la vie secrète, conjugale, obscène, avec ces mots d’initiés (comme le mot récupérable, dont  les militants de fer sartriens se gargarisent), enfin  les mœurs inavouables de ce qu’il croit être la victime des partis-de-fer. Le travail de Sartre, quelles qu’aient pu être ses intentions, est fait à merveille pour satisfaire dans son public (bourgeois) un appétit de voyeur. « 

 Précisons que  « les mains sales »  fut  LA pièce qui consacra Sartre  grand dramaturge.

 Ce qui m’a  le plus fasciné, c’est le portait d’Hugo. Autopoprtrait de Sartre? Il esten tous cas le porte-parole    des  débats  philosophiques, politiques, littéraires  qui ont occupé Sartre depuis ses débuts et qui sont déjà exposés avec clarté dans ses « carnets d’une drôle de guerre »-le meilleur de toute son œuvre à mon avis- à savoir la situation de   l’intellectuel  qui découvre qu’il est séparé de la classe ouvrière par son origine bourgeoise  et qu’il reste  un remueur de  mots, arrimé à sa machine à écrire, sa bibliothqèe philosophiue, ses jeux de concepts, un idéaliste dont le discours et les  références historiques  sont incompris du peuple.

 Sartre expose de manière le problème d’un homme qui ne se reconnait pas  ontologiquement dans un « acte », qui se sent et se vit comédien sur la scène du monde  réel, problématique  exposée  dans « L’ être et le néant »C’est la facette interessante de cette pièce ,    le tragique de l’intellectuel qui ne se « voit » pas accomplissant cet acte de tuer et qui oscille sans cesse entre le réel et l’imaginaire, entre le vérité et la comédie, à la recherche d’ une authenticité qui n’est peut-être qu’une ruse narcissique, un spectacle qu’on se donne à soi-même.

 Il  analyse donc, Sartre,   sa propre schizophrénie, cherchant à    briser cette solitude de l’intellectuel face à la solidarité de la classe ouvrière. Hugo, selon certains  spécialistes sartriens, rappellerait   aussi le cas douloureux  de son camarade Nizan et de son appartenance si difficile au Parti Communiste .  

La fin de la pièce est déconcertante. C’est un mauvais « coup de théâtre »  , ce Hugo  qui surprend Hoederer enlacé avec sa propre femme, Jessica et le tue dans une bouffée de jalousie. La fable politique tourne alors  au vaudeville et  se réduit à la banale  vengeance d’un cocu.

Jean Paul Sartre (1905-1980) ici a son bureau rue Bonaparte a Paris en 1955

Plus intéressant est  le  rire soudain, énorme  de Hugo après son crime .il en en dit long  sur la dérision   et l’embarras du  Sartre de 1946 pour trouver une solution à son problème philosophico-politique ,cette recherche d’une dose d’humanisme dans  la pratique communiste, sa  recherche d’un équilibre  entre efficacité politique  et  impératif morale  . Hugo déclare à Olga, la bonne  militante : « Attends, Olga, laisse-moi rire. Il y a dix ans que je n’ai pas ri aussi fort. Voilà un crime embarrassant : personne n’en veut. Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait et vous ne savez qu’en faire. »

Beau résumé des désarrois et aveux transposés sur la scène  de l’écrivain « bourgeois »Sartre.  Le sens de la pièce a évolué au fil des ans et selon les metteurs en scène. Sartre en est venu à interdire des représentations des Mains sales, notamment aux États-Unis, parce que ce drame prenait une  signification  clairement anticommuniste.

Marcel Aymé,toujours savoureux

On ne sait trop pourquoi, mais Marcel Aymé est devenu un auteur  à la frontière de l’oubli. Pourtant  il enchante  dès qu’on ouvre  un recueil. Prenez « le chemin des écoliers, » (l’Occupation), ,» Uranus, » (la délicate après-guerre entre « bons » français) , « La jument verte »(la vie des campagnes) ou les nouvelles superbes du « Vin de paris » qui devraient enchanter le piéton Jazzi, chaque page  mélange lucidité et rêverie. Le  ton amusé-désabusé-tendre fait merveille..

Marcel  écoute ce qui se dit   dans les cages d’escalier des immeubles de la rue Junot, dans les bus verts, à la sortie des lycées, mais aussi dans les cabarets de Pigalle, les chambres de bonne, les cours de collège, et même dans les sacristies. Il a tendance cependant à portyer son attention sur le petit commerce . Il adore Lucienne et son boucher musclé, il traine volontiers  dans les   poissonneries, merceries, les vieux zinc  » Bois et Charbons « à l’heure de l’apéro,  ou les caves où l’on tue le cochon en jouant de l’accordéon pour  couvrir les cris de l’ animal égorgé.. Il suit dans un mélange  un étonnement amusé et de sourde colère,   ceux qui traversent Paris avec des valises de cochonnaille.

Il  nourrit son œuvre des bavardages et rumeurs qui circulent dans les escaliers,sur le faux  marbre de comptoir du bougnat. Rarement on a entendu des dialogues plus parfaits qui fleurissent dans les   bistrots entre Pigalle, la rue Lepic  et  l’avenue Junot… C’est la fine oreille de cette France  râleuse ou gouailleuse    petite bourgeoise et  populaire. Il offre un tableau sans fioritures des épreuves  que subissent les français  pendant l’Occupation : les  familles sur qui pèse  les soucis de l’éducation,de la fin de mois,du charbon qui manque, la maison sans feu, le dîner de légumes cuits à l‘eau, le mari  prisonnier en  stalag, les alertes de nuit, les patrouilles couvre-feu. Et ceux qui profitent de cette guerre pour s’enrichir.

Qu’est-ce qui gêne ou déplait chez Marcel Aymé ?   Peut-être  son pessimisme ironique qui  éclate à toutes les pages. Sans doute aussi le fait qu’il décrive stupéfait, ses contemporains de l’Occupation et de la Libération sans manichéisme, sans entonner un chant Gaulliste ou Communiste, sans  manifester avec éclat une quelconque  charité catholique façon  Mauriac  .Il ne donne pas de leçon. Ni élan lyrique, ni  pathétique, il se méfie aussi de la dérision. Un œil sec ? Pas vraiment.  Sa tendresse  s’attache à des  gens simples et bons, des trotte- menu de la vie ordinaire, des profs qui vieillissent, isolés dans leur amour de Cicéron , de Racine ou de l’imparfait du subjonctif, des ménagères obéissant   à l’époux tyrannique, des fiancés soumis aux caprices de leurs parents. Cet adversaire de l’engagement sartrien et des lendemains qui chantent, ne se désintéresse cependant  pas de la vie politique puisqu’il écrit une pièce contre la peine de mort (« La tête des autres ») et dénonce  la justice expéditive   des résistants  du dernier quart d’heure.

Marcel Aymé, après guerre

Impertinent, souriant, lucide, à l’écart,  fuyant les journalistes, il déconcerte. Ajoutez aussi le dédain des honneurs en tous genres, et surtout   il ne se joint pas aux grandes consciences morales catholiques ou communistes,  qui   multiplient les postures des années 5O  . Il pousse, lui,  le petit charriot de sa comédie  humaine de quartier   avec un  fin sourire. On remarque  aussi qu’il  y a des acidités à la Anouilh dans son théâtre, voire « Clérambard » «  La tête des autres » et cette « Lucienne et le boucher » où il est au sommet de la moquerie indulgente. Quelque chose à la fois rigolo, tendre et désolé dans ses observations et ses dialogues croqués sur le vif..

Ni désespéré froid comme Drieu la Rochelle, ni grand vociférant comme son ami Céline, il regarde tout d’un œil méfiant et utilise un vocabulaire circonspect qui tranche  dans cette époque de donneurs de leçons. Il fut intéressé par la  Gauche socialiste  dans les années 3O mais le Front populaire l’a laissé perplexe par ses enthousiasmes surjoués et un certain aveuglement devant la montée des périls.il  s’éloigne  alors  des unanimités lyriques de cette Gauche-là et reste un solitaire.La Gauche ne lui pardonne pas d’avoir moqué ses aveuglements ou ses indulgences face au communisme.La Droite se scandalise qu’il mette en cause la magistrature dans « la tête des autres ».

Lui observe.  Il aime  ces braves gens modestes qui trainent un cabas de poireaux entre l’épicerie et le bistrot, jouent à la belote ou la pétanque ; il  concentre   son attention  sur les fatigués de la vie,les humbles , les oubliés, les vieillards sur un banc, les philosophes de comptoir, les petits garçons à culottes courtes qui oublient de faire leurs devoirs,  et comme le dessinateur Dubout  il s’amuse des  femmes à forte poitrine et aux désirs inassouvis.

Il moque d’un trait sûr  les nantis. Il ne rate  ni  les lâches, ni  les profiteurs de guerre et les escrocs de la paix revenue, déteste  la bourgeoisie conservatrice et sûre de ses privilèges.  Il nous   parle  de manière drôle, libre, intelligente, vraie, concise, du voisin de palier. Question style : il écrit lentement mais avec un soin de perfectionniste et parfois de dentellière.  Sa prose est suave, drôle, souple, malicieuse, avec des pointes d’allégresse très XVIII° siècle. Voltaire n’est pas loin, mais sans   épate.  Il dessine d’un trait sec, net, et sa  précision engendre une grâce.   Ce moraliste moqueur n’ignore rien des petites humiliations  que les gens ordinaires subissent dans la vie courante.  Et puis il y a chez lui « l’atmosphère », le charme des héros cocasses qui soudain, traversent les murs, avec des bougnats qui lisent Racine, des Juments vertes qui en racontent de salées du haut de leur peinture ,  des  belles fille à corsages ouverts  qui   affolent  jeunes et barbons .Aymé s’enchante d’ un prof  austère et un peu rat de bibliothèque que bouleverse la beauté brulante d’ une  jeune femme .

Jean Gabin et Bourvil dans « La traversée de Paris »

.En outre  il  sait  marquer   les frontières entre les classes sociales avec finesse. En douce, par petits paragraphes bien modestes, d’une écriture serrée genre plume sergent major, il récompense les innocents, et se montre presque maternel avec ceux qui rêvent leur vie dans leur deux- pièces, parmi  la vaisselle pas finie et les mots croisés de France Soir.

  Il ne transmet aucun message-pancarte. Il ne cherche pas à déplacer des montagnes idéologiques, ni à faire la leçon à heure fixe. Il  saisit à la perfection ce qui se passe  dans un immeuble de quartier à l’heure de l’apéro, ou bien quand  un concierge rêvasse derrière les bégonias , sa Gauloise éteinte,  à ce que fut cette France  d’avant-guerre, médite la dureté  grandissante des rapports humains dans une France humiliée, mais s’intéresse à   la violence de rêves   mal enfouis, ceux qui perdent leurs illusions dans leur maturité. On  savoure dans le film « la traversée de paris »(1956) de Claude Autant-Lara  , ce ton Aymé,  cette quintessence  de bouffonnerie désolée, cette gravité cachée derrière la moquerie,  cette drôlerie bizarre  d’homme blessé,  car  ce  film est  fidèle à l’esprit de toute  l’œuvre Aymé .S’est-il jamais remis de ce Paris occupé , ce Paris froid, ce Paris de honte, de faim, d’humiliation totale,  avec  ses trafics minables ? Pas sûr.  C’est avec  la figure du   peintre Grandgil (joué par Gabin) , rigolard, insolent, à la fausse bonhomie, mais à la vraie révolte,  interpellant de manière grandiose les flics français, l’armée allemande,  les Thénardier du couvre-feu et du marché noir , et finalement ouvrant sa valise de cochon pour la livrer aux chiens.. . En insultant une partie de la population planquée derrière ses volets, il sans doute réussi  son plus bel autoportrait en insolent magnifique. Dans notre époque de littérature bavarde, victimaire, manichéenne   son silence  mélancolique, et ses nuances grises sur l’humaine condition, m’enchantent.

Extrait

« Est-ce que toute cette vie, cette opulence, n’ont pas été façonnés par l’homme, par ses mains, par son esprit? Ah! Les hommes sont quand même épatants, Archambaud! Dire que tout ce que vous voyez là et plus loin sur des milliers de kilomètres, les blés, les avoines, les arbres, les alignements, les perspectives et jusqu’aux touffes d’herbe, c’est l’homme, ses pensées, son cœur, ses bonnes mains! On vient nous parler de la poésie de la nature. Quelle blague! Il n’y a que la poésie de l’homme et il est lui-même toute la poésie. » (« Uranus »)