Un ami me téléphone

J’ai laissé hier  soir la fenêtre ouverte  pour savourer  la douceur de l’air de ce mois d’octobre. La vie lente  et modeste  du quartier avec ses ruelles  silencieuses et pierreuses. Parfois le chuintement d’une voiture qui passe au ralenti.

Le téléphone sonne à zone heures. Un de mes amis, bon écrivain, a fini ce soir  un roman sur lequel il travaille depuis plus d’un an ,  chaque nuit. Il m’appelle pour me confier qu’il a  mis le mot  Fin à la page 310 de son manuscrit. Il a bien sûr l’impression  que ce tas de feuillets raturés  ne contient rien d’intéressant. Une fois de plus,  le sentiment que ses phrases charrient un fleuve  de banalités et des sentiments de grisaille .On commence un roman dans l’ivresse, on    s’exalte  avec un plan du tonnerre de Dieu, des notes dans un carnet, on rêve d’un feu d’artifice, une grande pétarade de mots, des folies de  personnages,  une fête  sur 3OO pages et  ça s’achève  dans un sentiment confus mais lancinant de déception et de demi-échec. Mon ami en est là. Il  se  dirige vers son armoire à pharmacie. Chaque livre achevé se signale chez lui   par  une  déroute physique. Toujours. Il a mal à l’estomac. J’ai fait la même expérience. Je l’ai souvent constaté, quand on finit un livre, on tombe malade : angine, lumbago, rage de dents,  migraines, rhume, trous dans l’estomac, fièvre bizarre, furoncles, palpitations. Ou on se tord une cheville la veille d’un rendez-vous avec son éditeur.. J’imagine que tous ceux  qui ont publié en septembre  sont aussi  soumis à des maux passagers.

Depuis un mois, avec la fin  de l’été,  je ne lis que du théâtre, la nuit, Tchekhov bien sûr. Ce besoin que j’ai de famille russe qui rit pleure, se souvient, s’étreint, se console, se déchire, se réconcilie, fume le cigare, parle de Moscou avec nostalgie, dit des bêtises,  flirte ou s’ennuie, passe du salon au jardin. Chacun se demande  pourquoi tantôt le monde est merveilleux, et une heure après si ennuyeux. Bref,  à chaque ligne, il émeut chuchote, confesse ce qu’on ne savait pas exprimer. On a toujours l’impression que les chevaux sont prêts à partir pour Moscou illuminé  ou pour la Mer Noire et un possible grand amour avec une dame au petit chien.

 Tchekhov  console, ravit, redonne confiance ; c’est   un grand  frère. J’écoute les vagues lentes déferler  de manière monotone
Le ruissellement  lent de nos vies coule avec douceur  entre ses pages. Quand on le lit la chambre bruisse d’une vie tendre et généreuse, ses personnages hommes, femmes, vieillards, paysans, universitaires casse pieds  flirtent, rient, pleurent, ou bien errent avec un cachet et un verre d’eau à la main au milieu de la nuit. Ma chambre, le couloir, la salle de bain, la cuisine s’emplissent de ces chers fantômes qui nous accompagnent avec l’endormissement et la fraicheur de l’oreiller.

 Le vent froid  venant vers minuit, j’ai fermé les fenêtres, suivi par les deux chats.  Regardé et même contemplé avec ravissement  les draps des lits bien tendus. Leur étendue blanche me fascine. Un beau paysage tranquille. Une plaine  avec des plis de silence.. Et je me couche en me demandant  comment les dialogues chez Tchekhov, imprévisibles,  sont si déconcertants de naturel. J’ai l’impression, que, nous en 2021, quand nous parlons,  nous avons de la boue dans la bouche.  

En rouvrant « les trois sœurs » dans le cercle de la lampe de chevet  je sens le discret  froissement des robes des femmes. Je circule  parmi  les  sœurs, oncles, cousins, voisins, fiancés, soupirants, ils  s’embrassent, parlent, jacassent, baillent, marmonnent  à propos  de pêche, du bois à rentrer. Les pages de mon vieux pléiade ruissellent de bienfaisance.   Certaines phrases  restent si mystérieuses de simplicité  qu’elles  m’accompagnent dans le creux de la nuit  comme des cailloux veinés de bleu.

Avec Yves Gibeau,Marseille sous l’Occupation

Quel curieux cas, celui de l’écrivain Yves Gibeau (1916-1998) Aucune histoire de la littérature, ni aucun dictionnaire ne fait grand cas de lui. Il obtient  l’aumône de quelques lignes élogieuses dans « L ‘histoire de la littérature des années 30 aux années 80 » de Pierre de Boisdeffre. Pourtant, il connut la célébrité en 1952, avec « Allons Z’ enfants », adapté au cinéma par Yves Boisset en 1981. Dans ce roman  amer, Gibeau   se délivre de  sa jeunesse sous l’uniforme  de 1929 à 1939,lui qui fut  enfant de troupe aux Andelys (1929-1934), puis à Tulle (1934-1939) »Il a ensuite  obtenu le grand prix de la littérature sportive, en 1967, avec « la ligne droite. ». J’ai vérifié, du Bordas au dictionnaire encyclopédique Bouquins, Gibeau, on  ignore. C’est injuste . Gibeau fait partie de génération dont la jeunesse fut  sacrifiée par la guerre et la captivité.  Gibeau , mobilisé en 1939  puis envoyé en Stalag en  1940. Rapatrié d’Allemagne en décembre 1941 il gagne ensuite sa vie à l’aide d’emplois  de second ordre puis devint journaliste.

Un de ses meilleurs livres « …Et la fête continue », publié en 1950, est à redécouvrir. Il ressuscite la brutalité du  Marseille occupé de 1942-43. C’est un livre-brulot.  Il a pour héros  un certain Stéphane ,retour de captivité, un démoli de l’intérieur.  Stéphane  est un cousin du  Bardamu de Céline. Moins véhément , mais tout aussi détruit.

 Gibeau  l’exprime  dans  cette veine « populiste- existentialiste  »  des années 5O qui va de Raymond  Guérin à  Albert Vidalie ou  Jean Meckert. Ce sont des  vies  abimées  qui se racontent dans un parti  de lucidité. La noirceur de l’époque, la misère d’une France des humiliés  saute alors  à la figure du lecteur.   Gibeau  décrit ces gens ordinaires , démunis, dont il fait partie, ceux qui survivent  pendant  quatre ans sans bois, ni charbon, et qui ne connaissent que les  tickets de rationnement. Sans oublier   le désastre moral de cette période pétainiste.

Stéphane,donc, de retour de captivité avec de faux papiers, tente de se réinsérer et de trouver du travail dans le Marseille de l’Occupation . Stéphane, est   virtuose en  démarches inutiles.Il négocie mal des combines foireuses dans des arrière salles de bistrots de la Canebière et du Vieux Port, soit pour trimballer des valises de cochon, soit pour balayer le parquet dans une boite de nuit clandestine qui n’attire pas grand monde.   Stéphane-le-naïf fait confiance aux  pires exploiteurs. Plus le héros de Gibeau  additionne les  expériences foireuses, plus son idée de l’humanité   se dégrade. la honte de lui même l’accompagne comme l’ombre d’un chien. Il n’est plus qu’un corps sale,  errant, un crève- la- faim mal fringué qui a faim, froid, se déglingue.  Il lui reste une bribe de rêve : devenir journaliste.

  On le verra tour à tour homme à tout faire  pour  cercles de jeux  ,  portier de boîte de nuit, maquereau , pousse-mégots  pour hommes d’affaires véreux,  complice d’un jour  de  monnayeurs, et même  Résistant d’un soir,un peu malgré lui, couchant dans des chambres de passe avec punaises, dans des draps froissés  tièdes et rêvant d’un bon repas chez « Tortoni »  .

 L’amour de Nathalie, une paumée comme lui, pourrait le sauver,, mais là encore  il échoue par timidité. Gibeau  chantonne   donc  le refrain  d’un voyage au bout de la nuit :

 »J’étais grillé .Plus on donne l’impression de crever de faim, moins on consent à vous offrir le moyen » Ou :»J’étais seul. Personne ne pourrait me convaincre que la vie réservait toujours des surprises réconfortantes aux désespérés Frédéric, qui eût pu m’apprendre à être fort, venait de me renier énergiquement. Nathalie n’était sans doute puis de ce monde. Et les chers parents se passionnaient pour les communiqués des Londres, oubliant même de répondre à la lettre que je leur avais écrite, un soir où je faisais des projets d’avenir. De quelque côté que je me tournasse, c’était bien le vide absolu. »

La Rafle de Janvier 1943 à Marseille

Vacherie de la société, verdeur de la langue.  Par bonheur, Gibeau  écrit  avec gouaille et dynamisme, ce qui fait passer l’affreux bouillon de son héros. L’argot popu,  le vérisme  brutal donnent des couleurs à ce panorama d’un Marseille qu’on voit peu dans les romans. Gibeau  pourrait mettre en exergue de son œuvre la réflexion de Céline, « la grande défaite, c’est de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point les hommes sont vaches. »  

Mais l’essentiel du roman  n’est pas là. Il trouve son ton,  son originalité et son  centre de gravité dans la description du Marseille,  ville martyr. Le tournant du livre est dans la description,  de  la rafle de janvier 1943 par les  troupes allemandes  aidées de la police de Vichy. L’abjection.

  Le  quartier du Vieux-Port  fut  fouillé , sa population poussée dehors,  les  juifs  déportés, puis les immeubles dynamités.

Selon l’historien Jacques Delarue, deux cents inspecteurs venus de Paris et ailleurs, quinze compagnies de GMR et des escadrons de gendarmerie et de gardes mobiles sont descendus à Marseille. En tout, « douze mille policiers environ se trouvaient concentrés à Marseille ». Le 22 janvier 1943, le Vieux-Port est complètement bouclé. La ville est fouillée maison par maison, mis à part les quartiers résidentiels, durant 36 heures. « Au total, à la suite des dizaines de milliers de contrôles, près de 2 000 Marseillais se retrouveront dans les trains de la mort. » écrit ainsi Maurice Rajsfus. 1 500 immeubles sont détruits.

Gibeau   écrit :

« Je suis tout  de suite happé, entrainé, brassé, roulé dans un courant de chair qui va et vient, ondule, roule, s’écarte et se resserre, s’affole crescendo. Le Vieux-Port est en ébullition, tiré de son engourdissement séculaire par ordre d’évacuation instantanée. Cependant on y croit aps pour tout de bon. On marche, on gueule, on s’agite, mais le cœur et la tête sont à la traine, encore en pleine euphorie.. »

Janvier 1943.Le quartier du Vieux Port

Plus loin 

: »Les charretons, les brouettes, les vélos, les voitures d’enfants affluaient, se croisaient, s’entrechoquaient, repartaient roulant sous la charge, en une chaine sans queue ni tête, et la cohue s’enflait à mesure qu’on enfonçait dans le Vieux-Port. Après l’hôtel-Dieu où je repris mon souffle à cause d’une trouée dans la ligne continue des taudis, je fus soudain, coincé entre deux familles d’Arméniens qui s’envoyaient en pleine face des rancœurs, des jalousies entassées depuis longtemps, et qu’ils n’avaient pu jusqu’alors bien exhaler. »

D’après les historiens, et Wikipedia  c’est René Bousquet qui  demanda le 14 janvier 1943, auprès des autorités allemandes,  une interruption des opérations d’une semaine afin de mieux organiser l’opération. Il  commanda   des renforts policiers. De plus, alors que les nazis se préparaient à se cantonner aux limites du 1er arrondissement, Bousquet propose d’élargir l’opération à toute la ville.

Bilan humain de l’opération: 1 642 transferts vers le camp de Royallieu à Compiègne le 24 janvier. Le 10 mars 1943 786 Juifs (dont 570 de nationalité française) sont envoyés au camp de Drancy puis déportés à Sobibor.

 Le seul personnage vraiment  tendre et beau  du roman, la juive Nathalie, disparait dans la rafle. On ne la reverra jamais..

Dynamitage d’un quartier de Marseille par les allemands,1943, Bundes archiv

Lucidité et éclairage vif  sur la condition humaine. L’itinéraire tragique du  héros  de Gibeau   garde, aujourd’hui encore,  puissance  d’évocation  déflagrante soixante et onze ans après sa publication. Dans sa  grandeur désolée  ce « …Et la fête continue » mériterait  d’être réédité.

Beckett:je n’ai pas d’idées sur le théâtre.Je n’y connais rien.

 « Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas. »

Au mois de janvier 1952,  Roger Blin cherche un théâtre pour monter la pièce de Beckett « En attendant Godot ».

Le 17 février 1952,  il est prévu que dans l’émission de la RTF « Entrée des auteurs », dont  le jeune Michel Polac est le producteur, que cette  pièce –encore jamais montée ni publiée – doit être lue , enregistrée . Polac demande donc  fin janvier à Beckett  de donner quelques indications  sur cette  pièce si étrange et qui serviraient   d’introduction à la lecture par des comédiens.

Voici  la réponse de Beckett à Michel Polac . Ell est rédigée en français:

« Vous me demandez mes idées sur « En attendant Godot », dont vous me faites l’honneur de donner des extraits au Club d’essai, et en même temps mes idées sur le théâtre.

Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas. C’est admissible.

Ce qui l’est sans doute moins, c’est d’abord, dans ces conditions, décrire une pièce, et ensuite, l’ayant fait, de ne pas avoir d’idée sur elle non plus. C’est malheureusement mon cas. (..) Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention.

Je ne sais pas dans quel esprit je l’ai écrit.

Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu’ils disent, ce qu’ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j’ai dû indiquer le peu que j’ai pu entrevoir. Les chapeaux melons par exemple.

Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent.

Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie.

Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas  beaucoup. Mais ça me  suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins.

Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les Esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible.

Je n’y suis plus et je n’y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo et Lucky, leur temps et leur espace, je n’ai pu les connaitre un peu que très loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-être. Qu’ils  se débrouillent. Sans moi.

Eux et moi nous sommes quittes. »

*

 Cette lettre claire et nette  est extraite du volume II des lettres de Samuel Beckett(1941-1956).

 Cette merveilleuse édition comporte 4 volumes.  Les lettres  manifestent  toutes cette nudité de langage qui frappe tant dans ses œuvres. Il écrit de la même encre pièces, romans, » textes pour rien », et lettres pour quelque chose.

 Le résultat- est saisissant. Le   volume IV  présente le dernier Beckett, le célèbre , celui d’avant et après le Nobel obtenu en 1969.Ce  volume de 948 pages s’achève l’ année de sa mort  en 1989, à 83 ans.

L’ensemble est assez fumant, sidérant. Cette correspondance t nous fait rencontrer l’homme au quotidien, aussi  insolite, à l’écart,  obstiné, souterrain et solitaire, mais soudain avec accents chaleureux avec quelques-uns de ses amis

  Ses lettres le révèlent  aussi  insituable que  ses personnages .Lettres au  ton âpre, sec, net, puissant, comique parfois, ton tranchant. Elles permettent de comprendre cet univers privé  de toute béquille métaphysique et de tout réconfort philosophique. Vers la fin de sa vie, on découvre  un stoïcisme d’un minimalisme d’une grande dignité. Il faut absolument prendre connaissance de ce travail  d’équipe qui fait  honneur à la Maison Gallimard, à l’heure où les Editions de Minuit sont  désormais dans le giron gallimardesque. Maurice Nadeau -qui a fait beaucoup pour faire connaitre Beckett  dans ces  années d’après-guerre -avait raison d’écrire « ce qu’il montre c’est l’homme privé de toute illusion ». Les traductions  sont de André Topia , les abondantes notes  qui révèlent toute une époque  sont de George Craig, de Martha Dow Fehsenfeld, Dann Gunn et de Lois More Overbeck.

 Pierre Assouline dans « la république des livres » a largement commenté et insisté sur l’importance de ces lettres ; on doit s’y reporter.