Pavese , si proche

 Je viens de revoir en DVD  « Femmes entre elles » d’Antonioni, c’est un merveilleux film  d’Antonioni sorti en 1955 d’après une nouvelle de Cesare Pavese, »Entre femmes seules » rédigée entre Mars et Mai 1949. Mais ce  récit  fut publié dans  un ensemble incandescent et si caractéristique du grand Pavese,« Le bel été » .

Le film d’Antonioni m’a fait revenir à Pavese. Quelle lecture capitale et si émouvante!.

Son œuvre grandit avec le temps.

On a envie de retourner à Turin et de déposer une fleur sur sa tombe. Il faut  lire attentivement  le début du récit, si magistral  et significatif de l’art de Pavese : »A cette époque-là, c’était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit  que, lorsqu’on rentrait mortes de fatigue, on espérait encore  que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naitre dans la maison ou ,même, que le jour allait devenir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher  jusqu’aux champs et jusque dans l’autre côté des collines. »

Dans « entre femmes seules »Pavese, cet homme à femmes, comme Drieu, comme Camus,   aborde lle   milieu de la mode et de la bourgeoisie à Turin. Clélia revient dans sa ville, Turin au moment du carnaval, en pleine neige. Clélia   doit aménager la filiale d’une maison de haute couture et surveiller les ouvriers, plâtriers, électriciens)  et  retrouver sa ville natale après des années passées à Rome .En prenant son premier bain ,après son voyage, des bouffées de nostalgie la saisissent alors qu’elle fume dans son bain.

. Parmi ses fréquentations, il y a un cercle de jeunes femmes qui permet à Pavese de déployer son art  intuitif de décrire les femmes et les jeunes filles.Il y a Momina la cruelle, Gabriella la mondaine,  et surtout Rosetta la suicidaire  qu’elle avait croisé sur une civière le jour de son arrivée. Les grands thèmes de Pavese se croisent : d’abord la ville de Turin et sa jeunesse dans les collines environnantes, puis  l’ennui de la bourgeoisie, avec soirées bavardes, vernissages,  ventes aux enchères, papotages mondains, virées en voiture,  jeu des perfidies,  ajoutez    un délicat  parfum de prostitution sociale si acceptée.  Le bref épisode d’une excursion sur une plage  déserte pas loin de San Remo permet au cinéaste Antonioni de donner toute la mesure de ses cadrages de personnages perdus dans le sable, ce qu’on retrouvera régulièrement dans ses films plus tardifs. On découvre aussi dans le récit de Pavese  un autre grand thème : l’immersion de personnages  bourgeois superficiels et urbains dans un cadre rural ou sur un rivage de dune,  permet à Pavese  une opposition entre vie primitive, image d’un Eden perdu, et corruption sociale des villes. Ce retour,sans cesse, vers les collines de l’enfance, auytre thème que Pasolini exploitera comme si le passage d’une Italie rurale à une Italie industrielle, était particulièrement mal vécu par cette génération.

Rencontrée au cours de l’été 1940Fernanda Pivano a refusé la demande en mariage

Un personnage dit : « Je vous donne ma parole que je préfère habiller les vraies putains » Rosetta finira par se suicider, comme Pavese un an plus tard dans une chambre d’hôtel de Turin, comme dans l’ouverture du récit.

Pavese porte aussi  une attention particulière à l’égard  d’un ouvrier communiste « Becuccio »,  ce qui rappelle sa période communiste quand il publié en 1948, « Le camarade » pour donner des gages à ses amis du Parti qui lui reprochaient ses divagations mythologiques de « Dialogues avec Leuco » et un manque d’engagement.

Dans la foulée   il faut absolument relire deux grands textes pavésiens  « la prison » et « la maison dans les collines ».qui composent « Avant que le coq chante » .

« la prison » fut  écrit entre  1938 et 1939’ mais ne fut publié qu’en 1948 apres l’effondrement du régime fasciste, bien sûr. . C’est le récit de Pavese de son séjour de quelques mois à Brancaleone Calabre, où il est assigné à résidence par le gouvernement de Mussolini. Il est assigné dans une humble maison face à la mer. Image de l’ennui, de la monotonie grise du rivage .le  texte lui est passionnant par la profondeur de son analyse car deux personnages féminins interviennent  Elena , la femme de ménage docile, humble, fidèle, attentive et secrète,  si précieuse, et Concia  la femme sauvage qui se donne aux hommes. Sans cesse revient l’image de la fenêtre ouverte sur la mer. Pavese écrit :
« Là-bas il y avait la mer. Une mer lointaine et délavée qui, aujourd’hui encore, s’ouvre derrière toutes mes mélancolies. C’est là que finissait toute terre, sur des plages désolées et basses, dans une immensité vague. Il y avait des jours où, assis sur le gravier, je fixais de gros nuages accumulés à l’horizon sur la mer, avec un sentiment d’appréhension. J’aurais voulu que tout soit vide derrière ce précipice humain. » La réflexion sur la séquestration, dans cette « prison » devient chez Pavese une  méditation générale sur ce qui enferme  de toute vie dans ses quelques images. C’est un roman d’auto-analyse à la fois profond et d’où il émane  une poétique de la pauvreté intérieure nourrie par   la nudité du paysage qui apporte une curieuse nourriture morale.   Pavese avait été frappé par une lettre de Léopardi :»je connais un homme qu’un simple œil-de-bœuf ouvert sur le ciel vide, en haut d’un escalier, met dans un état de grâce » Livre parfaitement baudelairien et métaphysique

Rappelons  que  Pavese fut arrêté le 15 mai 1935 alors qu’il était le directeur par intérim de la revue « La cultura » et qu’il était proche du mouvement « Giusticia et Liberta. » interdit par le régime.
Pavese, qui était alors à Turin professeur d’italien dans des institutions privées, se faisait  envoyer par sa sœur des livres, des romans policiers, Shakespeare, Ovide, les tragiques grecs  .Il corrige son recueil de poèmes « travailler fatigue » .il se baigne,  fume la pipe, bavarde au café du village avec les villageois de Brancaleone écoute le brigadier qui lui propose de l’emmener à la chasse.. Il se remet   au grec. « La prison « fut un texte écrit non pas à chaud, sur le moment, mais en 1939.

Bianca Garufi, d’origine sicilienne,secrétaire générale du siège de l’éditeur Einaudi, autre passion de Pavese qui lui dédia plusieurs poèmes

extrait :
« Elena ne parlait pas beaucoup mais elle regardait Stefano en s’efforçant de lui sourire avec des alanguissements que son âge rendait maternels. Stefano aurait voulu qu’elle vint le matin et qu’elle entrât dans le lit comme une épouse, mais qu’ensuite elle partit comme un rêve qui n’exige ni mots ni compromissions. Les petits atermoiements d’Elena, l’hésitation de ses paroles, sa simple présence lui inspiraient un malaise coupable. Des propos laconiques s’échangeaient dans la chambre fermée.(..) des minutes savourées ave »c Elena ,il lui restait une fatigue oublieuse, repue, presque une stagnation de son sang. Comme si, dans les ténèbres, tout s’était passé en rêve. mais il lui en voulait de l’avoir priée, de lui avoir parlé de lui avoir révélé, ne fût-ce que par feinte quelque’ chose de sincère et de tendre. Il sentit sa lâcheté et sourit : »je suis un sauvage. »

Ce qui est étonnant dans ce récit « la prison », c’est la beauté harmonieuse et l’enchevêtrement des durées, les subjectives et les objectives. Les vertiges, les ruminations, les médiations solitaires, toutes ces harmoniques du temps intérieur, des saisons, des allers retours entre la maison isolée face à la mer vide  et le village. Pavese raonte  ses   bains, ses  humeurs si changeantes et mobiles, sans ignorer non plus les  soudaines harmonies sur le thème de l’espace : la fenêtre face à la mer, les cuvettes des collines, les rives désertes et caillouteuses, les sentiers déserts qui portent à l’exaltation, Il y a aussi  une attention particulière aux les rites : repas,  passages du plein soleil à l’ombre, de la grosse chaleur  à la fraicheur, quelque chose étrangement virgilien mais  asséché.
Pavese maitrise une logique de la forme, un murmure et un écart tout à fait unique, singulier, surprenant  dans sa délicatesse et ses ellipses..
Ce qui étonne c’est que cet assemblage de moments aboutit à une parfaite  unité de la Forme.  C’est tenu et tendu par une invisible construction. L’organisation  par le langage de son expérience vitale, cette exploration systématique  et sismographique de son  une intériorité s’exprime de manière fluide, par des images du monde extérieur d’une apparente banalité. cette architecture si consciente qui traverse tous ses romans et récits aboutit à un sens de une Forme qui est à juste titre  sa marque et sa magie .il constate d’ailleurs, amer, dans son Journal : » Cette exigence de la Forme ne semble plus partagée par l’ensemble des générations actuelles qui publient sous l’étiquette « littéraire »..

Ses œuvres(à lire absolument dans le quarto Gallimard –avec biographie complète, commentaires  si éclairants de Martin Rueff,  et photos rares ..) actuellement proposées surprennent par un souci de narration attentive aux sous couches du temps et du désir sexuel, à  l’exploration presque naturelle .On retrouve chez  la solitude intérieure de l’homme urbain contemporain(comme chez Camus, la baignade lave de tout ,pour un instant cet Adam chassé du Paradis..) ,  coupé de son passé et de ses rêves d’enfant et d’ado, coupé de toute communauté –cette communauté qu’il a cherché du côté des militants communistes, sans la trouver….C’est une chimie et un travail littéraire tout à fait unique et à méditer. * j‘ai encore dans l’oreille l’avertissement de martin Rueff qui a établi cette édition Quarto :
« à une époque où les canons formels ont laissé la place à ceux du marché, l’heure est peut -être venue de mesurer les effets d’un écrivain dont l’effort de construction doit désorienter. » réflexion actuelle capitale.

La bourrasque surréaliste vue par Sollers

 En 1988, André Breton entrait dans la bibliothèque de la Pléiade. Pour saluer le surréalisme, cette merveilleuse bourrasque en littérature et dans les arts, Sollers trouve les mots dans son article du journal « Le monde » de l’époque. Il   exprime  avec justesse   cette présence révoltée et si  indispensable de Breton. Aujourd’hui encore son œuvre remue, questionne, ouvre des portes, et interroge.

« Comme tout va vite : Breton en  » Pléiade  » !c’est aussi la première fois que cette collection reproduit des photographies. Voici les visages de Benjamin Péret, de Desnos, d’Eluard et de Breton lui-même, l’homme qui, pour dire son dégoût des descriptions, introduisit des illustrations dans ses récits. Et, soudain, le doute ; sommes-nous bien en 1988 ? Soixante ans après la parution de Nadja ? Ou bien 1928 sera-t-il plus proche de nous dans vingt ans, en 2008 ? Ne serait-il pas nécessaire, d’une façon ou d’une autre, de reprendre à l’improviste l’idée révolutionnaire désormais annulée partout, dans un paysage qui ressemble sans doute à celui, bouché, morne, automatique, qu’un certain nombre de jeunes gens, après la première guerre mondiale, avaient décidé de bouleverser sans retour ? L’avenir le dira ou non.

Mais peu importe : il me semble impossible de ne pas relire le Manifeste du surréalisme (ces phrases sues autrefois par cœur) sans un serrement de gorge. J’en garde précieusement une vieille édition paraphée de la fine écriture soignée disant :  » A X, aimé des fées « . J’ai envie d’y croire. Un peu de magie, donc, pour changer.  » Tu as le sens de l’infini, calme et stupéfiant, comme un doigt pointé sur une ligne de ta propre écriture.  » Et ainsi de suite. L’opération  » sacrée  » menée sur le langage par Breton, en continuité avec sa volonté de rassembler de partout l’expérience poétique, a déclenché l’histoire souterraine de notre siècle.

Les épisodes de cette histoire sont très connus et peut-être très méconnus. Breton est l’homme qui a pu rêver, de leur vivant, de Picasso et d’Apollinaire. Il a pensé que le grand matin était arrivé où pourraient se nouer la volonté révolutionnaire, l’ouverture de l’inconscient accomplie par Freud, la vie vécue comme poésie permanente. Il a été l’acteur principal de cette synthèse impossible dans la réalité, et, assez vite, il a dû devenir l’exégète des déceptions éprouvées.

Commémorons et mourons…

Nous ne le savons que trop aujourd’hui : non, la révolution sociale n’entraine pas forcément la reconnaissance de Rimbaud et de Lautréamont. Non, l’inconscient freudien ne ressuscite pas l’alchimie et l’occulte, bien au contraire, et Nicolas Flamel est décidément introuvable dans les rues de Paris. Non, la morale n’est pas la garantie suprême de l’invention littéraire, et l’écriture automatique ou les rêves n’engendrent pas le merveilleux promis. Et pourtant… Ce que le premier universitaire venu pourrait savamment désigner comme les erreurs de Breton est sans doute préférable au sommeil où nous sommes. Contresens ? Si vous voulez. Engagement contredit par le temps ? Soit. Mais vous, là, que proposez-vous ? Qu’avez-vous à nous dire ? Que faites-vous de vos journées, de vos nuits ? A quoi mène votre vie encadrée de cadre ? Que peut-il vous arriver ? Pas grand-chose, n’est-ce pas ? Commémorons 89, commémorons 68, commémorons, commémorons, chrysanthémons et mourons.

Etonnante disponibilité de Breton et des autres dans ces années décisives. La rue est à eux. Un incident minime, une rencontre peuvent changer le cours de l’existence. Le hasard est enfin observé de près. Les hystériques sont à la mode, on s’imagine qu’elles pourraient avoir du génie. Une femme, un oracle. Un lapsus, une phrase de demi-sommeil : trésors. La pensée parle, elle se dialogue toute seule. Le Bureau de recherches surréalistes doit centraliser les informations, il est ouvert à tout vent. L’histoire est suspendue, les nouvelles sont cryptées, le journal découpé au petit bonheur produit des poèmes.

La perception est modifiée, elle va le rester, si nous le voulons, aujourd’hui même. Exemple, je lis les titres suivants :  » Le pompiste voulait être payé en liquide français « .  » Décents ces maillots de l’été « .  » Aurélie peut-être enlevée par plusieurs personnes « .  » La guerre des pousse-pousse « .  » Le cargo de la peur « .  » Enigme à la Edgar Poe : un homme retrouvé le sexe tranché : suicide ?  » (Journal du dimanche, 15 mai 1988 ; page 3).

Autrement dit, le surréalisme est là dès que vous le décidez. Le coup de Breton a réussi dans la trame au-delà de toute espérance. Question de saccade, aurait-il dit, de diagonale en sursaut. Il n’est pas interdit de tenter le jeu, ce sera toujours aussi bien, que dis-je, beaucoup mieux, que la rumination télévisée quotidienne. Votre partenaire écrit une question, vous y répondez sans la connaitre. Artaud :  » Qu’est-ce qui vous dégoûte le plus dans l’amour ?  » Breton :  » C’est vous, cher ami, et c’est moi.  » Breton :  » Qu’est-ce que le viol ?  » Péret :  » L’amour de la vitesse. « 

Quel jeune homme ne rêvera pas longtemps, toujours, d’avoir pour amis à admirer, à injurier, à exclure, Breton, Aragon, Bataille, Artaud ? Quel jeune homme n’a pas déjà ses suicidés qui le jugent, et qui s’appellent définitivement Vaché, Crevel ou Drieu ? Qui n’a pas plus ou moins envie d’organiser un procès Barrès (changez le nom) ou de signer cette définition de Jeanne d’Arc, on ne peut mieux venue ces temps-ci, mais datée de 1926 :  » Oh monsieur, quelle femme que cette Jeanne d’Arc ! Je crois que l’impudicité même avait établi toutes ces flammes dans le con de cette putain royale, la coquine était toute en feu, et le foutre exhalait par ses pores  » ? (Le journal le Monde peut reproduire ce propos en toute sérénité puisqu’il est imprimé sur papier bible en  » Pléiade « ). Oui, lequel ? Ou alors, résignons-nous à la montée du fascisme qui existait bel et bien à l’époque dont nous parlons et dont nous avons cru nous débarrasser en rêve.

Le surréalisme, Breton, ne sont pas des questions d’époque, mais un état d’esprit.  » C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires, l’existence est ailleurs.  »  » Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain. «  C’est un homme de vingt-huit ans qui écrit ces lignes. Rien à faire : le Manifeste est splendide. Il a une force, une alacrité renversantes. Amusez-vous :  » Se faire inscrire la veille des élections, dans le premier pays qui jugera bon de procéder à ce genre de consultations. Chacun a en soi l’étoffe d’un orateur : les pagnes multicolores, la verroterie des mots. Par le surréalisme, il surprendra dans sa pauvreté le désespoir… Il promettra tant que tenir si peu que ce soit consternerait. Il donnera aux revendications de tout un peuple un tour partiel et dérisoire… Incapable de défaillance, il jouera sur le velours de toutes les défaillances. Il sera vraiment élu et les plus douces femmes l’aimeront avec violence.  » 
Qui a dit que le surréalisme a vieilli ? Qu’il est seulement la proie des collectionneurs et des érudits ?

Les conseils pour écrire des faux romans me semblent aussi d’une actualité brûlante, ils sont toujours susceptibles de fâcher très fort l’industrie. Mais j’en dirai autant, une fois sautés les essais toujours un peu laborieux d’ » écriture automatique  » (ça marche une fois sur vingt), des simulations psychiatriques de l’Immaculée Conception (écrite en collaboration avec Eluard). Débilité mentale, manie aiguë, paralysie générale, délire d’interprétation, démence précoce, la folie est de toute façon en vous, sachez la reconnaitre, distanciez-la. Derrière ces désordres, l’esprit philosophique de Breton veille. Il n’est d’ailleurs jamais meilleur que dans l’humour noir, qui lui va mieux que l’amour. Il se surpasse dans l’invective et faiblit dans l’occultisme. Moins il s’éblouit, plus il vise juste en étant injuste.  » Il n’est pas admissible que la pensée soit aux ordres de l’argent.  » Eternel problème, n’est-ce pas, plus convaincant que la prise au sérieux de l’astrologie ou des voyantes. Mais voici les fantômes de Trotski, de Lénine, qui n’ont toujours pas pu pénétrer les arcanes rhétoriques des Chants de Maldoror. On a tout essayé avec ces fortes natures : peine perdue, ils n’ont jamais voulu apprendre le français électrisé. Que de malentendus ! Quelle énergie gaspillée ! Enfin, la chose devait être tentée quand même.  » Tout est à faire, tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion.  » Il est curieux que Breton n’ait pas ajouté le mot travail à cette trinité abhorrée. Ici, nous sommes en 1930. On sait ce qui s’est passé dix ans plus tard.

Et c’est bien là l’émouvant, si l’on songe au mouvement surréaliste comme à tous ceux qui avaient refusé le pli. Breton exilé (il ne rentrera jamais tout à fait), Desnos déporté, Artaud enfermé, Aragon en résidence de parti surveillée, Bataille enfoui en province… Mais, en 1928, tout semble encore possible. Nadja,  » l’âme errante « , nous révèle Paris sur fond d’hallucination noire. Le surréalisme a-t-il été, comme il se le proposait, un  » vice nouveau  » ? Oui, et c’est pourquoi il faut sans cesse réinventer le vice. J’aime ce moment où Breton écrit ni plus ni moins que Contre la mort :  » Le surréalisme vous introduira dans la mort qui est une société secrète. Il gantera votre main, y ensevelissant l’M profond par quoi commence le mot Mémoire.  » Gardons la mémoire, le temps n’est rien. »

Philippe SollersLe Monde

Un ami me téléphone

J’ai laissé hier  soir la fenêtre ouverte  pour savourer  la douceur de l’air de ce mois d’octobre. La vie lente  et modeste  du quartier avec ses ruelles  silencieuses et pierreuses. Parfois le chuintement d’une voiture qui passe au ralenti.

Le téléphone sonne à zone heures. Un de mes amis, bon écrivain, a fini ce soir  un roman sur lequel il travaille depuis plus d’un an ,  chaque nuit. Il m’appelle pour me confier qu’il a  mis le mot  Fin à la page 310 de son manuscrit. Il a bien sûr l’impression  que ce tas de feuillets raturés  ne contient rien d’intéressant. Une fois de plus,  le sentiment que ses phrases charrient un fleuve  de banalités et des sentiments de grisaille .On commence un roman dans l’ivresse, on    s’exalte  avec un plan du tonnerre de Dieu, des notes dans un carnet, on rêve d’un feu d’artifice, une grande pétarade de mots, des folies de  personnages,  une fête  sur 3OO pages et  ça s’achève  dans un sentiment confus mais lancinant de déception et de demi-échec. Mon ami en est là. Il  se  dirige vers son armoire à pharmacie. Chaque livre achevé se signale chez lui   par  une  déroute physique. Toujours. Il a mal à l’estomac. J’ai fait la même expérience. Je l’ai souvent constaté, quand on finit un livre, on tombe malade : angine, lumbago, rage de dents,  migraines, rhume, trous dans l’estomac, fièvre bizarre, furoncles, palpitations. Ou on se tord une cheville la veille d’un rendez-vous avec son éditeur.. J’imagine que tous ceux  qui ont publié en septembre  sont aussi  soumis à des maux passagers.

Depuis un mois, avec la fin  de l’été,  je ne lis que du théâtre, la nuit, Tchekhov bien sûr. Ce besoin que j’ai de famille russe qui rit pleure, se souvient, s’étreint, se console, se déchire, se réconcilie, fume le cigare, parle de Moscou avec nostalgie, dit des bêtises,  flirte ou s’ennuie, passe du salon au jardin. Chacun se demande  pourquoi tantôt le monde est merveilleux, et une heure après si ennuyeux. Bref,  à chaque ligne, il émeut chuchote, confesse ce qu’on ne savait pas exprimer. On a toujours l’impression que les chevaux sont prêts à partir pour Moscou illuminé  ou pour la Mer Noire et un possible grand amour avec une dame au petit chien.

 Tchekhov  console, ravit, redonne confiance ; c’est   un grand  frère. J’écoute les vagues lentes déferler  de manière monotone
Le ruissellement  lent de nos vies coule avec douceur  entre ses pages. Quand on le lit la chambre bruisse d’une vie tendre et généreuse, ses personnages hommes, femmes, vieillards, paysans, universitaires casse pieds  flirtent, rient, pleurent, ou bien errent avec un cachet et un verre d’eau à la main au milieu de la nuit. Ma chambre, le couloir, la salle de bain, la cuisine s’emplissent de ces chers fantômes qui nous accompagnent avec l’endormissement et la fraicheur de l’oreiller.

 Le vent froid  venant vers minuit, j’ai fermé les fenêtres, suivi par les deux chats.  Regardé et même contemplé avec ravissement  les draps des lits bien tendus. Leur étendue blanche me fascine. Un beau paysage tranquille. Une plaine  avec des plis de silence.. Et je me couche en me demandant  comment les dialogues chez Tchekhov, imprévisibles,  sont si déconcertants de naturel. J’ai l’impression, que, nous en 2021, quand nous parlons,  nous avons de la boue dans la bouche.  

En rouvrant « les trois sœurs » dans le cercle de la lampe de chevet  je sens le discret  froissement des robes des femmes. Je circule  parmi  les  sœurs, oncles, cousins, voisins, fiancés, soupirants, ils  s’embrassent, parlent, jacassent, baillent, marmonnent  à propos  de pêche, du bois à rentrer. Les pages de mon vieux pléiade ruissellent de bienfaisance.   Certaines phrases  restent si mystérieuses de simplicité  qu’elles  m’accompagnent dans le creux de la nuit  comme des cailloux veinés de bleu.

Avec Yves Gibeau,Marseille sous l’Occupation

Quel curieux cas, celui de l’écrivain Yves Gibeau (1916-1998) Aucune histoire de la littérature, ni aucun dictionnaire ne fait grand cas de lui. Il obtient  l’aumône de quelques lignes élogieuses dans « L ‘histoire de la littérature des années 30 aux années 80 » de Pierre de Boisdeffre. Pourtant, il connut la célébrité en 1952, avec « Allons Z’ enfants », adapté au cinéma par Yves Boisset en 1981. Dans ce roman  amer, Gibeau   se délivre de  sa jeunesse sous l’uniforme  de 1929 à 1939,lui qui fut  enfant de troupe aux Andelys (1929-1934), puis à Tulle (1934-1939) »Il a ensuite  obtenu le grand prix de la littérature sportive, en 1967, avec « la ligne droite. ». J’ai vérifié, du Bordas au dictionnaire encyclopédique Bouquins, Gibeau, on  ignore. C’est injuste . Gibeau fait partie de génération dont la jeunesse fut  sacrifiée par la guerre et la captivité.  Gibeau , mobilisé en 1939  puis envoyé en Stalag en  1940. Rapatrié d’Allemagne en décembre 1941 il gagne ensuite sa vie à l’aide d’emplois  de second ordre puis devint journaliste.

Un de ses meilleurs livres « …Et la fête continue », publié en 1950, est à redécouvrir. Il ressuscite la brutalité du  Marseille occupé de 1942-43. C’est un livre-brulot.  Il a pour héros  un certain Stéphane ,retour de captivité, un démoli de l’intérieur.  Stéphane  est un cousin du  Bardamu de Céline. Moins véhément , mais tout aussi détruit.

 Gibeau  l’exprime  dans  cette veine « populiste- existentialiste  »  des années 5O qui va de Raymond  Guérin à  Albert Vidalie ou  Jean Meckert. Ce sont des  vies  abimées  qui se racontent dans un parti  de lucidité. La noirceur de l’époque, la misère d’une France des humiliés  saute alors  à la figure du lecteur.   Gibeau  décrit ces gens ordinaires , démunis, dont il fait partie, ceux qui survivent  pendant  quatre ans sans bois, ni charbon, et qui ne connaissent que les  tickets de rationnement. Sans oublier   le désastre moral de cette période pétainiste.

Stéphane,donc, de retour de captivité avec de faux papiers, tente de se réinsérer et de trouver du travail dans le Marseille de l’Occupation . Stéphane, est   virtuose en  démarches inutiles.Il négocie mal des combines foireuses dans des arrière salles de bistrots de la Canebière et du Vieux Port, soit pour trimballer des valises de cochon, soit pour balayer le parquet dans une boite de nuit clandestine qui n’attire pas grand monde.   Stéphane-le-naïf fait confiance aux  pires exploiteurs. Plus le héros de Gibeau  additionne les  expériences foireuses, plus son idée de l’humanité   se dégrade. la honte de lui même l’accompagne comme l’ombre d’un chien. Il n’est plus qu’un corps sale,  errant, un crève- la- faim mal fringué qui a faim, froid, se déglingue.  Il lui reste une bribe de rêve : devenir journaliste.

  On le verra tour à tour homme à tout faire  pour  cercles de jeux  ,  portier de boîte de nuit, maquereau , pousse-mégots  pour hommes d’affaires véreux,  complice d’un jour  de  monnayeurs, et même  Résistant d’un soir,un peu malgré lui, couchant dans des chambres de passe avec punaises, dans des draps froissés  tièdes et rêvant d’un bon repas chez « Tortoni »  .

 L’amour de Nathalie, une paumée comme lui, pourrait le sauver,, mais là encore  il échoue par timidité. Gibeau  chantonne   donc  le refrain  d’un voyage au bout de la nuit :

 »J’étais grillé .Plus on donne l’impression de crever de faim, moins on consent à vous offrir le moyen » Ou :»J’étais seul. Personne ne pourrait me convaincre que la vie réservait toujours des surprises réconfortantes aux désespérés Frédéric, qui eût pu m’apprendre à être fort, venait de me renier énergiquement. Nathalie n’était sans doute puis de ce monde. Et les chers parents se passionnaient pour les communiqués des Londres, oubliant même de répondre à la lettre que je leur avais écrite, un soir où je faisais des projets d’avenir. De quelque côté que je me tournasse, c’était bien le vide absolu. »

La Rafle de Janvier 1943 à Marseille

Vacherie de la société, verdeur de la langue.  Par bonheur, Gibeau  écrit  avec gouaille et dynamisme, ce qui fait passer l’affreux bouillon de son héros. L’argot popu,  le vérisme  brutal donnent des couleurs à ce panorama d’un Marseille qu’on voit peu dans les romans. Gibeau  pourrait mettre en exergue de son œuvre la réflexion de Céline, « la grande défaite, c’est de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point les hommes sont vaches. »  

Mais l’essentiel du roman  n’est pas là. Il trouve son ton,  son originalité et son  centre de gravité dans la description du Marseille,  ville martyr. Le tournant du livre est dans la description,  de  la rafle de janvier 1943 par les  troupes allemandes  aidées de la police de Vichy. L’abjection.

  Le  quartier du Vieux-Port  fut  fouillé , sa population poussée dehors,  les  juifs  déportés, puis les immeubles dynamités.

Selon l’historien Jacques Delarue, deux cents inspecteurs venus de Paris et ailleurs, quinze compagnies de GMR et des escadrons de gendarmerie et de gardes mobiles sont descendus à Marseille. En tout, « douze mille policiers environ se trouvaient concentrés à Marseille ». Le 22 janvier 1943, le Vieux-Port est complètement bouclé. La ville est fouillée maison par maison, mis à part les quartiers résidentiels, durant 36 heures. « Au total, à la suite des dizaines de milliers de contrôles, près de 2 000 Marseillais se retrouveront dans les trains de la mort. » écrit ainsi Maurice Rajsfus. 1 500 immeubles sont détruits.

Gibeau   écrit :

« Je suis tout  de suite happé, entrainé, brassé, roulé dans un courant de chair qui va et vient, ondule, roule, s’écarte et se resserre, s’affole crescendo. Le Vieux-Port est en ébullition, tiré de son engourdissement séculaire par ordre d’évacuation instantanée. Cependant on y croit aps pour tout de bon. On marche, on gueule, on s’agite, mais le cœur et la tête sont à la traine, encore en pleine euphorie.. »

Janvier 1943.Le quartier du Vieux Port

Plus loin 

: »Les charretons, les brouettes, les vélos, les voitures d’enfants affluaient, se croisaient, s’entrechoquaient, repartaient roulant sous la charge, en une chaine sans queue ni tête, et la cohue s’enflait à mesure qu’on enfonçait dans le Vieux-Port. Après l’hôtel-Dieu où je repris mon souffle à cause d’une trouée dans la ligne continue des taudis, je fus soudain, coincé entre deux familles d’Arméniens qui s’envoyaient en pleine face des rancœurs, des jalousies entassées depuis longtemps, et qu’ils n’avaient pu jusqu’alors bien exhaler. »

D’après les historiens, et Wikipedia  c’est René Bousquet qui  demanda le 14 janvier 1943, auprès des autorités allemandes,  une interruption des opérations d’une semaine afin de mieux organiser l’opération. Il  commanda   des renforts policiers. De plus, alors que les nazis se préparaient à se cantonner aux limites du 1er arrondissement, Bousquet propose d’élargir l’opération à toute la ville.

Bilan humain de l’opération: 1 642 transferts vers le camp de Royallieu à Compiègne le 24 janvier. Le 10 mars 1943 786 Juifs (dont 570 de nationalité française) sont envoyés au camp de Drancy puis déportés à Sobibor.

 Le seul personnage vraiment  tendre et beau  du roman, la juive Nathalie, disparait dans la rafle. On ne la reverra jamais..

Dynamitage d’un quartier de Marseille par les allemands,1943, Bundes archiv

Lucidité et éclairage vif  sur la condition humaine. L’itinéraire tragique du  héros  de Gibeau   garde, aujourd’hui encore,  puissance  d’évocation  déflagrante soixante et onze ans après sa publication. Dans sa  grandeur désolée  ce « …Et la fête continue » mériterait  d’être réédité.

Beckett:je n’ai pas d’idées sur le théâtre.Je n’y connais rien.

 « Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas. »

Au mois de janvier 1952,  Roger Blin cherche un théâtre pour monter la pièce de Beckett « En attendant Godot ».

Le 17 février 1952,  il est prévu que dans l’émission de la RTF « Entrée des auteurs », dont  le jeune Michel Polac est le producteur, que cette  pièce –encore jamais montée ni publiée – doit être lue , enregistrée . Polac demande donc  fin janvier à Beckett  de donner quelques indications  sur cette  pièce si étrange et qui serviraient   d’introduction à la lecture par des comédiens.

Voici  la réponse de Beckett à Michel Polac . Ell est rédigée en français:

« Vous me demandez mes idées sur « En attendant Godot », dont vous me faites l’honneur de donner des extraits au Club d’essai, et en même temps mes idées sur le théâtre.

Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas. C’est admissible.

Ce qui l’est sans doute moins, c’est d’abord, dans ces conditions, décrire une pièce, et ensuite, l’ayant fait, de ne pas avoir d’idée sur elle non plus. C’est malheureusement mon cas. (..) Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention.

Je ne sais pas dans quel esprit je l’ai écrit.

Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu’ils disent, ce qu’ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j’ai dû indiquer le peu que j’ai pu entrevoir. Les chapeaux melons par exemple.

Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent.

Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie.

Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas  beaucoup. Mais ça me  suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins.

Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les Esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible.

Je n’y suis plus et je n’y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo et Lucky, leur temps et leur espace, je n’ai pu les connaitre un peu que très loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-être. Qu’ils  se débrouillent. Sans moi.

Eux et moi nous sommes quittes. »

*

 Cette lettre claire et nette  est extraite du volume II des lettres de Samuel Beckett(1941-1956).

 Cette merveilleuse édition comporte 4 volumes.  Les lettres  manifestent  toutes cette nudité de langage qui frappe tant dans ses œuvres. Il écrit de la même encre pièces, romans, » textes pour rien », et lettres pour quelque chose.

 Le résultat- est saisissant. Le   volume IV  présente le dernier Beckett, le célèbre , celui d’avant et après le Nobel obtenu en 1969.Ce  volume de 948 pages s’achève l’ année de sa mort  en 1989, à 83 ans.

L’ensemble est assez fumant, sidérant. Cette correspondance t nous fait rencontrer l’homme au quotidien, aussi  insolite, à l’écart,  obstiné, souterrain et solitaire, mais soudain avec accents chaleureux avec quelques-uns de ses amis

  Ses lettres le révèlent  aussi  insituable que  ses personnages .Lettres au  ton âpre, sec, net, puissant, comique parfois, ton tranchant. Elles permettent de comprendre cet univers privé  de toute béquille métaphysique et de tout réconfort philosophique. Vers la fin de sa vie, on découvre  un stoïcisme d’un minimalisme d’une grande dignité. Il faut absolument prendre connaissance de ce travail  d’équipe qui fait  honneur à la Maison Gallimard, à l’heure où les Editions de Minuit sont  désormais dans le giron gallimardesque. Maurice Nadeau -qui a fait beaucoup pour faire connaitre Beckett  dans ces  années d’après-guerre -avait raison d’écrire « ce qu’il montre c’est l’homme privé de toute illusion ». Les traductions  sont de André Topia , les abondantes notes  qui révèlent toute une époque  sont de George Craig, de Martha Dow Fehsenfeld, Dann Gunn et de Lois More Overbeck.

 Pierre Assouline dans « la république des livres » a largement commenté et insisté sur l’importance de ces lettres ; on doit s’y reporter.