La bourrasque surréaliste vue par Sollers

 En 1988, André Breton entrait dans la bibliothèque de la Pléiade. Pour saluer le surréalisme, cette merveilleuse bourrasque en littérature et dans les arts, Sollers trouve les mots dans son article du journal « Le monde » de l’époque. Il   exprime  avec justesse   cette présence révoltée et si  indispensable de Breton. Aujourd’hui encore son œuvre remue, questionne, ouvre des portes, et interroge.

« Comme tout va vite : Breton en  » Pléiade  » !c’est aussi la première fois que cette collection reproduit des photographies. Voici les visages de Benjamin Péret, de Desnos, d’Eluard et de Breton lui-même, l’homme qui, pour dire son dégoût des descriptions, introduisit des illustrations dans ses récits. Et, soudain, le doute ; sommes-nous bien en 1988 ? Soixante ans après la parution de Nadja ? Ou bien 1928 sera-t-il plus proche de nous dans vingt ans, en 2008 ? Ne serait-il pas nécessaire, d’une façon ou d’une autre, de reprendre à l’improviste l’idée révolutionnaire désormais annulée partout, dans un paysage qui ressemble sans doute à celui, bouché, morne, automatique, qu’un certain nombre de jeunes gens, après la première guerre mondiale, avaient décidé de bouleverser sans retour ? L’avenir le dira ou non.

Mais peu importe : il me semble impossible de ne pas relire le Manifeste du surréalisme (ces phrases sues autrefois par cœur) sans un serrement de gorge. J’en garde précieusement une vieille édition paraphée de la fine écriture soignée disant :  » A X, aimé des fées « . J’ai envie d’y croire. Un peu de magie, donc, pour changer.  » Tu as le sens de l’infini, calme et stupéfiant, comme un doigt pointé sur une ligne de ta propre écriture.  » Et ainsi de suite. L’opération  » sacrée  » menée sur le langage par Breton, en continuité avec sa volonté de rassembler de partout l’expérience poétique, a déclenché l’histoire souterraine de notre siècle.

Les épisodes de cette histoire sont très connus et peut-être très méconnus. Breton est l’homme qui a pu rêver, de leur vivant, de Picasso et d’Apollinaire. Il a pensé que le grand matin était arrivé où pourraient se nouer la volonté révolutionnaire, l’ouverture de l’inconscient accomplie par Freud, la vie vécue comme poésie permanente. Il a été l’acteur principal de cette synthèse impossible dans la réalité, et, assez vite, il a dû devenir l’exégète des déceptions éprouvées.

Commémorons et mourons…

Nous ne le savons que trop aujourd’hui : non, la révolution sociale n’entraine pas forcément la reconnaissance de Rimbaud et de Lautréamont. Non, l’inconscient freudien ne ressuscite pas l’alchimie et l’occulte, bien au contraire, et Nicolas Flamel est décidément introuvable dans les rues de Paris. Non, la morale n’est pas la garantie suprême de l’invention littéraire, et l’écriture automatique ou les rêves n’engendrent pas le merveilleux promis. Et pourtant… Ce que le premier universitaire venu pourrait savamment désigner comme les erreurs de Breton est sans doute préférable au sommeil où nous sommes. Contresens ? Si vous voulez. Engagement contredit par le temps ? Soit. Mais vous, là, que proposez-vous ? Qu’avez-vous à nous dire ? Que faites-vous de vos journées, de vos nuits ? A quoi mène votre vie encadrée de cadre ? Que peut-il vous arriver ? Pas grand-chose, n’est-ce pas ? Commémorons 89, commémorons 68, commémorons, commémorons, chrysanthémons et mourons.

Etonnante disponibilité de Breton et des autres dans ces années décisives. La rue est à eux. Un incident minime, une rencontre peuvent changer le cours de l’existence. Le hasard est enfin observé de près. Les hystériques sont à la mode, on s’imagine qu’elles pourraient avoir du génie. Une femme, un oracle. Un lapsus, une phrase de demi-sommeil : trésors. La pensée parle, elle se dialogue toute seule. Le Bureau de recherches surréalistes doit centraliser les informations, il est ouvert à tout vent. L’histoire est suspendue, les nouvelles sont cryptées, le journal découpé au petit bonheur produit des poèmes.

La perception est modifiée, elle va le rester, si nous le voulons, aujourd’hui même. Exemple, je lis les titres suivants :  » Le pompiste voulait être payé en liquide français « .  » Décents ces maillots de l’été « .  » Aurélie peut-être enlevée par plusieurs personnes « .  » La guerre des pousse-pousse « .  » Le cargo de la peur « .  » Enigme à la Edgar Poe : un homme retrouvé le sexe tranché : suicide ?  » (Journal du dimanche, 15 mai 1988 ; page 3).

Autrement dit, le surréalisme est là dès que vous le décidez. Le coup de Breton a réussi dans la trame au-delà de toute espérance. Question de saccade, aurait-il dit, de diagonale en sursaut. Il n’est pas interdit de tenter le jeu, ce sera toujours aussi bien, que dis-je, beaucoup mieux, que la rumination télévisée quotidienne. Votre partenaire écrit une question, vous y répondez sans la connaitre. Artaud :  » Qu’est-ce qui vous dégoûte le plus dans l’amour ?  » Breton :  » C’est vous, cher ami, et c’est moi.  » Breton :  » Qu’est-ce que le viol ?  » Péret :  » L’amour de la vitesse. « 

Quel jeune homme ne rêvera pas longtemps, toujours, d’avoir pour amis à admirer, à injurier, à exclure, Breton, Aragon, Bataille, Artaud ? Quel jeune homme n’a pas déjà ses suicidés qui le jugent, et qui s’appellent définitivement Vaché, Crevel ou Drieu ? Qui n’a pas plus ou moins envie d’organiser un procès Barrès (changez le nom) ou de signer cette définition de Jeanne d’Arc, on ne peut mieux venue ces temps-ci, mais datée de 1926 :  » Oh monsieur, quelle femme que cette Jeanne d’Arc ! Je crois que l’impudicité même avait établi toutes ces flammes dans le con de cette putain royale, la coquine était toute en feu, et le foutre exhalait par ses pores  » ? (Le journal le Monde peut reproduire ce propos en toute sérénité puisqu’il est imprimé sur papier bible en  » Pléiade « ). Oui, lequel ? Ou alors, résignons-nous à la montée du fascisme qui existait bel et bien à l’époque dont nous parlons et dont nous avons cru nous débarrasser en rêve.

Le surréalisme, Breton, ne sont pas des questions d’époque, mais un état d’esprit.  » C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires, l’existence est ailleurs.  »  » Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain. «  C’est un homme de vingt-huit ans qui écrit ces lignes. Rien à faire : le Manifeste est splendide. Il a une force, une alacrité renversantes. Amusez-vous :  » Se faire inscrire la veille des élections, dans le premier pays qui jugera bon de procéder à ce genre de consultations. Chacun a en soi l’étoffe d’un orateur : les pagnes multicolores, la verroterie des mots. Par le surréalisme, il surprendra dans sa pauvreté le désespoir… Il promettra tant que tenir si peu que ce soit consternerait. Il donnera aux revendications de tout un peuple un tour partiel et dérisoire… Incapable de défaillance, il jouera sur le velours de toutes les défaillances. Il sera vraiment élu et les plus douces femmes l’aimeront avec violence.  » 
Qui a dit que le surréalisme a vieilli ? Qu’il est seulement la proie des collectionneurs et des érudits ?

Les conseils pour écrire des faux romans me semblent aussi d’une actualité brûlante, ils sont toujours susceptibles de fâcher très fort l’industrie. Mais j’en dirai autant, une fois sautés les essais toujours un peu laborieux d’ » écriture automatique  » (ça marche une fois sur vingt), des simulations psychiatriques de l’Immaculée Conception (écrite en collaboration avec Eluard). Débilité mentale, manie aiguë, paralysie générale, délire d’interprétation, démence précoce, la folie est de toute façon en vous, sachez la reconnaitre, distanciez-la. Derrière ces désordres, l’esprit philosophique de Breton veille. Il n’est d’ailleurs jamais meilleur que dans l’humour noir, qui lui va mieux que l’amour. Il se surpasse dans l’invective et faiblit dans l’occultisme. Moins il s’éblouit, plus il vise juste en étant injuste.  » Il n’est pas admissible que la pensée soit aux ordres de l’argent.  » Eternel problème, n’est-ce pas, plus convaincant que la prise au sérieux de l’astrologie ou des voyantes. Mais voici les fantômes de Trotski, de Lénine, qui n’ont toujours pas pu pénétrer les arcanes rhétoriques des Chants de Maldoror. On a tout essayé avec ces fortes natures : peine perdue, ils n’ont jamais voulu apprendre le français électrisé. Que de malentendus ! Quelle énergie gaspillée ! Enfin, la chose devait être tentée quand même.  » Tout est à faire, tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion.  » Il est curieux que Breton n’ait pas ajouté le mot travail à cette trinité abhorrée. Ici, nous sommes en 1930. On sait ce qui s’est passé dix ans plus tard.

Et c’est bien là l’émouvant, si l’on songe au mouvement surréaliste comme à tous ceux qui avaient refusé le pli. Breton exilé (il ne rentrera jamais tout à fait), Desnos déporté, Artaud enfermé, Aragon en résidence de parti surveillée, Bataille enfoui en province… Mais, en 1928, tout semble encore possible. Nadja,  » l’âme errante « , nous révèle Paris sur fond d’hallucination noire. Le surréalisme a-t-il été, comme il se le proposait, un  » vice nouveau  » ? Oui, et c’est pourquoi il faut sans cesse réinventer le vice. J’aime ce moment où Breton écrit ni plus ni moins que Contre la mort :  » Le surréalisme vous introduira dans la mort qui est une société secrète. Il gantera votre main, y ensevelissant l’M profond par quoi commence le mot Mémoire.  » Gardons la mémoire, le temps n’est rien. »

Philippe SollersLe Monde

26 commentaires sur “La bourrasque surréaliste vue par Sollers

  1. https//youtube.com/watch?v=Fo60mGxYHNG
    Si ça ne marche pas, Bacquier, Air du Catalogue, bien entendu! (On pourrit aussi bien en choisir d’autres, dont Siepi, mais Bacquier était ungrand monsieur.)

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  2. Ce n’est pas bete, sauf que l’argument central, tremolos, rupture de dynamique, etc, sensé traduire une surcharge et une outrance absents de Mozart, repose sur une analyse anachronique de ces effets, supposés largement connus, alors que certains n’ont pas plus que dix ans, issus qu’ils sont de la Réforme Gluckiste ! Quant au trémolo commemoyen dramatique, c’est surtout Verdi (un siècle plus tard qui le généralise)
    Si on généralise ce type d’Analyse, alors la Flute Enchantée et le role de la Reine de La Nuit sont intégralement comiques! Ce qui, je crois, n’est pas le cas.
    Et puisque catalogue il y a…

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  3. Pourquoi détester Sollers, il nous agace particulièrement voilà tout!
    Car en nous parlant d’André Breton, c’est encore et toujours LUI qui transparait comme une trop forte transpiration. Le surréalisme ne révolutionne plus grand chose ni grand monde sinon une bande d’illuminés qui occupent la maison du poète à Saint-Cirq-Lapopie dans le Lot. Pauvre de Breton!

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  4. Si j’avais de l’argent, du temps et de la place : je collectionnerais les boîtes surréalistes.
    ou alors je récupèrerais, chinerais des objets, j’achèterais des bibelots improbables dans les bazars, et j’en fabriquerais (de ces boîtes).
    (faut que je note ça sur ma liste « A faire à la retraite » ! )

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  5. Connaissant la personnalité de Sollers, sans avoir lu aucun de ses écrits (si ce n’est quelques extraits dont certains sur Duras que j’ai trouvé brillants), je ne parviens pas à aller vers ses livres. c’est ainsi.

    Je suis presque certaine que je « m’y mettrai » (même s’il me faudra du temps) tout comme Gainsbourg et Duras, après sa mort. Quand il y aura une respiration, une distance, enfin, entre son personnage médiatique de pseudo provocateur, mao (ancien mao), éditeur de Matzneff , et effectivement sa culture, ses capacités d’analyse, ses articles, essais, romans …

    et pour moi ce n’est pas du tout un clown. Les maos et/ou anciens maos et/ou anciens maos qui ont fait leur mea culpa (et c’est le cas de Sollers avec plus ou moins de bonheur), ils ne m’ont jamais trop paru être des rigolos. Pour les avoir entendus de mes oreilles entendues à certaines tribune pour la défense de certaines causes, ils me fichaient à moitié les jetons …

    Ce que je trouve difficile avec Sollers, c’est cette annexion de personnages aussi complexes et mythiques que Casanova et Don Juan. jusqu’à une forme de simplification (du moins dans les interviews – – restons honnête puisque je ne l’ai pas lu).

    Or Casanova et Don Juan, pour moi, sont des figures paradoxales et à étudier sans fin, sans qu’une interprétation prévale sur une autre.
    Ils incarnent certes la liberté, le mouvement, le rejet d’une forme d’ordre, d’une forme d’autorité, le jeu, un rire terrible, un possible athéisme (et ce dès le XVIIème siècle pour Don Juan « je crois que 2+2 font 4) à l’instar de certains courants de pensées qui irriguaient certains cercles de la noblesse française), le défi, le gant ou le fouet cinglé au visage parfois sage de la vie, le rejet des conventions, le goût prononcé de l’instant. Mais c’est aussi un rapport aux femmes qui tantôt me charment et m’amusent et tantôt me glacent jusqu’aux os (notion de conquête, certaines femmes et filles réduits à de simples objets de consommation au service d’un pur plaisir masculin, viols, abandon sans espoir de retour, femmes mises enceintes sans doute sans précaution). Cette impudence, cette inconséquence, cette violence des actes commis sur les femmes font que je n’ai jamais considéré Don Juan ou Casanova comme source d’enchantement … d’intérêt oui, mais pas d’enchantement.

    Le chagrin de Dona Elvira dans le « Don Giovanni de Mozart », délaissée, (et malgré son souci qu’elle a des règles, sa foi), m’a toujours touchée au coeur.

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  6. …sauf que son bouquin sur Mozart (le seul que j’aie pu lire attentivement malgré la nausée) fut une merbe sans nom… et non, il ne pétillait point… Faisant juste semblant d’être amoureux de la Bartoli à c’tépoque… Quel comédien… Je préfère le Sollers vu par Binet dans son combat avec Eco à la photocopieuse, dans la drolatique 7e fonction. Fut toujours un cloune, Ph S., et le restera toujours, à mes yeux.
    Et je vous le dis toute acrimonie rangée des voitures.
    Bàv, PE,

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  7. Je comprends qu’on déteste le Sollers parlant politique, passé de Mao à Balladur,mais il reste un fin lecteur et excellent guide.Découvrir des textes comme » Studio » ou » l’éclaircie » ou « Trésor d’amour » constituent de précieux guides , de Stendhal à Baudelaire, de Casanova . et Rimbaud. Sur la peinture, il est passionnant,rapide, coloré quand il aborde Manet;Picasso,Casanova, Venise,. Enfin ses textes me « désennuient » du gris de la critique littéraire du journal « le monde » par exemple .Il pétille..

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  8. @ M. -;;; les « tendances graphomanes »…, voilà ce qui nous guette en permanence et nous empoisonne… c’est comme les rêves, sous écriture automatique. Écrire sur du papier à brûler, pas sur du clavier, uns solution. En patientant, Najda, ça veut peut-être dire espérance.

    Amitiés et bonne journée aux paulédeliens…

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  9. Je vous quitte.
    Je suspecte cette phase de guérison post damné virus de me faire passer par des zones de turbulence à caractère maniaco-dépressif et à réveiller mes tendances graphomanes.
    woaw pas bon …

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  10. et ceci, comme Sollers dans son article au détour évoque les fées … (pour un peu j’en pleure)
    « Aimé des fées », écrit-il très simplement et joliment.
    A la maison, nous l’espérons. et ne pouvons nous empêcher d’y croire. sinon quelle magie pour purifier l’air ?

    Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
    Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
    Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
    Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

    Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
    Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
    La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
    Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

    Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
    Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
    J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

    Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
    Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
    Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

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  11. Quand on parle de diamant noir, de Breton, d’Arcane 17, par ces sales temps qui partent en vrille (mais sans dériver jusqu’au stupide « c’était mieux avant ! »), d’empêchement subi, de repli, d’angoisse et de peur, par ces jours après jours où la poésie n’est presque plus lue (sauf par des hurluberlus comme nous) et peine à faire sa place dans ce monde de brutes, on peut prendre quelques minutes sur sa journée, ralentir, se montrer généreux en partageant le passage, non ?

    (La poésie … poèmes collés dans le cahier de classe de ma fille, certes pédagogiques parfois amusants mais d’un bêbête … mon sang bout. Sans parler cette chaîne poésie pendant le 1er confinement … aspiration à lire de la poésie. ok mais mes destinataires n’ont pas compris quand je leur ai envoyé un passage signé Virginia Woolf. où était le poème qu’ils m’ont dit ? ô pauvre …)

    Désolée si je maugrée et houspille mais depuis quelques temps, depuis l’incursion de cette merdasse de virus, je bous d’impatience, je bous de colère. (alors que je suis un curieuse madame volcan pacifique)
    et je rêvasse … de franchise ou de mauvaise foi, de procès, de phrases à l’emporte-pièce, de claques surréalistes.

    Allez, go, casse à la masse du barrage où est retenue la poésie : à flot, à torrent. marre du jardon d’entreprise qui envahit tout. et vas-y qu’on gère. mais arrête ton char Ben Hur, on gère rien oui.

    André Breton
    Le corps démembré d’Osiris

    Une lacune dans le rêve. Est-ce à dire que rien n’est jamais retrouvé mais cette certitude désolante en appelle aussitôt une autre qui la compense, mieux même, qui est capable de concilier l’esprit avec la première et cette certitude seconde c’est que rien n’est jamais perdu. La chaloupe de papyrus entraîne sur toutes les mers la déesse. Mais, quoi qu’elle fasse, le corps adoré de celui qui fut le frère et l’époux ne fulgurera plus à ses yeux dans son équilibre souverain. Ce corps, qui fut le siège de la toute-beauté et de la toute-sagesse, elle est condamnée à n’en rassembler que les quatorze morceaux épars et encore la mutilation aura-t-elle été plus implacable puisque l’organe propre à transmettre la vie a été la proie des poissons. Tremblant, je suis témoin de l’artifice sublime en quoi trouve le moyen de s’exécuter la loi énigmatique, imprescriptible : ce qui a été démonté en quatorze pièces doit être remonté quatorze fois. La cire et les épices qui vont servir à la multiple recréation sont réparties autour de chacun des débris divins qui occupe un des angles de l’atelier, soit une des branches des deux étoiles superposées, l’une faite de deux triangles équilatéraux, égaux et sécants aux bases parallèles, l’autre de deux carrés égaux et sécants dont chacun offre deux côtés parallèles à une diagonale de l’autre. J’ai conscience de l’opération sans qu’il me soit permis de la voir se poursuivre : les yeux bandés je me tiens au coeur de l’étoile avec les compas. On me découvre les quatorze dieux rigoureusement semblables : la déesse va les accompagner dans les quatorze directions. À chaque prêtre qui l’attend, chacune des statues est donnée pour l’unique et, sous l’assurance qu’il est seul à détenir la vérité et le secret, il doit promettre sous serment de ne pas révéler quelle relique entre en elle. La foule s’assemble dans les temples, autour des statues rivales. Mais, à travers les temps, le regard plus perspicace des enfants ne parvient pas à se détacher de la tête qui est à Memphis.

    À mon tour j’ouvre les yeux. L’acacia reverdi a réintégré la figure primitive tandis qu’en moi le mythe splendide démêle peu à peu les courbes de sa signification d’abord si complexe sur les divers plans.

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  12. À MC. François Secret, dans un Cahier de L’Unicorne écrit à peu près : « Eliphas Levy dit : « Osiris est un dieu noir ». C’est une absurdité .Mais, de cette scorie, André Breton, dans Arcane 17, a fait un pur diamant poétique. » D’autre part, dans Révolutionnaire sans révolution, Breton exprime à l’auteur(son nom ne me revient pas sur le champ) ses doutes sérieux quand aux « ésotéristes »…

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  13. je vous laisse car autant les surréalistes oui, autant Sollers point. (certains aspects de sa biographie me colle vraiment mal au ventre)

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  14. « Mais qu’est-ce qui est « vite » c’est-à-dire précoce, fulgurant, météoritique? »
    Joanna Eris ? (huhu) ; j’ai terminé hier « Mortelle randonnée ».

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  15. Merci cher anonyme de votre cordial salut de bon rétablissement. Ce blog est calme et plus serein que d’autres que je nommerai pas.. Vous savez bien Margotte que notre Sollers national n’est jamais avare de ses admirations. Voyez à propos de Sade par exemple ou de Joyce. Mais il est tellement soucieux de dire son admiration sous le mode moderne qu’il en devient grandiloquent avec le temps. Il a fait la même chose, grandiloquence esthétique avec de peintres, De Kooning par exemple. Le titre est beau, fulgurant : De Kooning vite. Mais qu’est-ce qui est « vite » c’est-à-dire précoce, fulgurant, météoritique? Son désir à lui ou bien l’œuvre qu’il met en cage dans ce désir tout personnel même?
    Bonne journée.

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  16. « Mais vous, là, que proposez-vous ? Qu’avez-vous à nous dire ? Que faites-vous de vos journées, de vos nuits ? A quoi mène votre vie encadrée de cadre ? Que peut-il vous arriver ? Pas grand-chose, n’est-ce pas ? Commémorons 89, commémorons 68, commémorons, commémorons, chrysanthémons et mourons. »

    Pour faire suite au commentaire de Pat V (un long voyage ? peut-être ressuscité ? rétabli ? ne dites rien. bon retour) et … 89 oui, certes, commémoration complexe et tout en débats de la révolution française et … chute du mur de Berlin et fin de la Guerre froide. mais quel « pas grand chose ». mais, allez, c’est facile de ma part : les visionnaires sont animaux rares 🙂
    Mais dis donc, ce papier de journal ne sent pas le poisson (en 88 on l’emballait encore ainsi sur les marchés, non ?) et dégage même une surprenante fraîcheur fleurant bon l’adolescence (quoique l’adolescence et ses parfums, bref, passons …). Mais quel âge a maintenant Sollers ?
    Je remarque que Sollers parvient à écrire le nom d’Aragon … (j’ai cru qu’il ferait l’impasse).

    J’aime moi aussi Breton poète et ses manifestes. ce qu’il écrit. moins son côté pape, tyran et sa conception des femmes et de la sexualité (dans le groupe, certains étaient plus tolérants et modernes, disons).

    Porte ouverte : Je ne sais cependant si ce n’est pas un contre-sens de sa consécration et de sons académisation (?) que de le penser seul (voire de le publier seul). Le surréalisme était un état d’esprit oui, mais les surréalistes étaient un groupe, à l’instar des futuristes. l’ego devait s’effacer. Certains écrits auraient pu ne pas avoir d’auteurs du tout ainsi que c’était le cas des résultats de leurs jeux (cadavres exquis, questions/réponses masquées etc)

    et je ne sais pourquoi Sollers écrit « quel jeune homme n’a pas … »
    et les jeune filles/jeune femmes alors ? incapables d’aimer et de se retrouver dans le surréalisme ? pffff. Monsieur Sollers, si vous saviez, si vous saviez, comme mon adolescence a été vivifiée par leurs écrits à eux tous, leur innovations d’écriture et de pensée, leur approche du monde, et bien moins languide et ennuyeuse de ce fait.

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  17. Pat V, content à la lecture d’un commentaire de vous sur la RDL, hier ou avant-hier ; il est des circonstances dans lesquelles on ne sait jamais vraiment d’où on revient.

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  18. « Nicolas Flamel est absent des rues de Paris ». Outre qu’il a la sienne,n comme Pernelle d’ailleurs, ou rien n’évoque l’lchimie, il nous reste tout de meme sa fondation charitable rue de Montmorency.
    Non, je n’enfoncerai pas Barrès, qui a au moins écrit entre autres la Colline Inspirée, dont on chercherait en vain l’équivalent chez Mr Sollers.
    Insulte pour insulte, je préfère celles de Shakesperare sur Jeanne, elles sont plus humainement compréhensibles et , quoique tout aussi salées, bien moins outrées et gratuites.
    « Il n’est jamais ùmeilleur que dans l’humour noir »D accord pour l’anthologie.
    « Il faiblit dans l’occultisme ».Lemoyenh de faire autrement qiuand on s’est donné pour maitre le pitoyable Eliphas Lévi! Au fond un pape en egarde un autre, et tache de ne pas endire trop de mal…

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  19. A quoi mène votre vie encadrée de cadre ?
    Cette phrase est risible lorsque l’on connait le mur de tant d’œuvres « encadrées » par le label : « a appartenu à la collection André Breton ».
    Le contenu du mur lui-même acheté par le Centre G. Pompidou.
    ( Je reviens de loin Paul Edel, ainsi mon absence depuis septembre…)

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