Stendhal intime

Avant de se lancer à lire « la vie d’Henry Brulard » de Stendhal, je recommande de lire « Souvenirs d’égotisme » en folio dans l’édition de Béatrice Didier. C’est un premier canevas autobiographique spontané et brillant d’humour. Stendhal écrit à son ami Domenico Fiore : » je m’amuse à écrire de jolis moments de ma vie ; ensuite, je ferai probablement comme avec un plat de cerises, j’écrirai aussi les mauvais moments, les torts que j’ai eus et ce malheur que j’ai eu de déplaire toujours aux personnes auxquelles je voulais trop plaire. » il ajoute : » je ne m’épargne nullement ! « 
Revenons à la chronologie. Apres la publication de « Le  rouge et le noir » -qui a l’estime des connaisseurs de l’époque sauf Hugo- fin 1830, Stendhal n’a aucun projet littéraire précis. Il est nommé à « Civita- Vecchia »,port connu pour son bagne, et surtout consulat de troisième zone surveillé par la police du Vatican – mais heureusement à cinq heures de diligence de Rome. Stendhal, -on dirait placardisé aujourd’hui- a dans la tête un projet autobiographique :  tout dire dans son « journal intime », de ce qu’il est, de ce qu’il pense des autres. Sans prudence, dans ce texte, il nous renseigne sur la société réactionnaire de l’époque qu’il méprise lui qui adule Napoléon et qui déteste la monarchie de Bourbon de retour. Il revient aussi et surtout sur son chagrin d’avoir été quitté par sa maitresse Clémentine Curial. Il songe qu’il y a 11 ans écoulés après son départ de Milan après le désastre de sa relation avec Métilde Dembowski en 1819. Et aussi là il jette sur le papier son insolence et son franc parler dans les salons parisiens ( il rédige parfois plus de vingt pages en une journée…), lui soupçonné de carbonarisme par les autrichiens et tenu en laisse par le Paris monarchiste qui n’oublie pas son bonapartisme.

Pourquoi je recommande de lire les « Souvenirs d’égotisme » ? Parce qu’il n’a pas l’intention de publier et qu’il se « lâche » .Complètement. Sans prudence. On possède là le Stendhal, incisif, râpeux, vrai, agaçant, égoïste-égotiste, mais fait des portraits si vrais de ses proches, amis ou simples rencontres.il est d’une telle drôlerie intelligente, navré, méprisant,, ironique, tendre, si fantasque…désarmé, audacieux .et toujours conscient que le « Moi » est insaisissable.. d’autant qu’il n’en a rien à faire de la vanité ».. qui est le moteur de son ennemi intime, Chateaubriand.. C‘est ainsi qu’il découvre qu’il est dans les salons un « exagéré sentimental », un dépressif qui craint tellement à chaque minute que l‘ennui lui tombe sur le dos qu’il en rajoute dans la bouffonnerie. Ces notes jetées le montrent à la fois lucide, don juan raté, mais d’une subtile distance avec ses défauts..» dés qu’il a bu du punch il choque, devient un« esprit infernal » , affirmant des vérités politiques dérangeantes pour cette Restauration.. si lourde.
«  Je me jetterais par la fenêtre plutôt que de me laisser mener dans un salon ennuyeux ».
Il revient sur le sujet des femmes allemandes et leur « adorable simplicité » (voir « Mina de Vanghel.. ») mais ce qui est le plus étonnant c’est qu’il avoue d’ une femme qu’il convoite : » je le regardai comme une chose ».Et il en a honte.


Ou bien il déclare :» les Bourbons, c’était pour moi une boue fétide ». On sent que le chagrin l’envahit le matin au réveil. Dans les fins de soirée ,quand les salons se vident, il a le mal de mer et ps envie de revenir dans sa chambre….. Métilde est toujours là.. fantôme et tourment. Métilde, Métilde soupire-t-il, car il en est inguérissable, mais pour notre bonheur, la conversion du chagrin en confidence littéraire vraie, en digression, en vitesse d écriture, en liberant des pulsions et surtout en n’essayant jamais de » remplir les blancs » par une stricte rigueur intellectuelle.

Il s’acharne à se donner une discipline d’écriture pour tenir le coup pendant jours et mois et soirées mornes ;.on le sent ballotté par des bouffées de tristesse, et se rassurant sur des dates, des chiffres, des amitiés anciennes, tellement il se sent seul dans son port et sa douane  et son secrétaire dont il se méfie à raison.. Lisez le : entrain, insolence, aveux, fou rires, déprime, tout est fouetté, vif, laconique, rude, net, clair, il est d’une susceptibilité maladive, prêt à tirer au pistolet sur qui le regarde avec froideur ou de travers. ; mais son esprit, sa distance, son ironie font merveille
toutes ces facettes se trouvent dans ce texte qui permet de mieux comprendre les grands héros, de Julien à Fabrice… pas publié de son vivant ; sans cesse il veut se corriger, s’améliorer, sortir du chagrin amoureux lancinant et infranchissable… et s’améliorer moralement. Quel écrivain digne d’attention et de respect dans son auto analyse comme si le mécanisme de l’intelligence devait surpasser et équilibrer les abimes et désordres du cœur et les pentes fatales du chagrin.