Carnet breton:le parc des Corbières

Jeudi 28 mai 15h30,heure d’été. Je marche  vers le Parc des Corbières. Un long sentier goudronné avec nids de poule, monte vers un vaste  sous-bois ; on longe des murailles avec des grappes de campanules, des  taches de cymbalaires,   buissons  de fougères, chèvrefeuilles entortillés de lierre. Des goélands planent très haut. Après 4OO mètres de grimpette    si on se retourne, on  surplombe   le  damier  plombé des toits  des villas qui bordent le quai Solidor.  A midi l’estuaire devient une plaque brillante qui, parfois ternit. Après une longue muraille rocheuse plantée des graminées, de buissons  on pénètre  dans  un labyrinthe d’allées sinueuses étouffantes, cachées,  humides,  sentiers d’un vert chenal, tapissés d’aiguilles de pin. Lumière filtrée d’aquarium, odeurs végétales de feuilles pourries,   caches et tunnels  feuillus avec bancs criblés de fientes de mouettes. Des bourdons s’affairent dans des rosiers sauvages, un immense pin, renversé par une nuit de grand vent, a écrasé des massifs de  broussailles, ses branchages  ont aplati   des vagues de fougères qui tapissent ce versant abrupt  du vallon. Un sillon de terre noire genre marc de café  tranche dans le ravin. Nuées de moucherons qui dansent dans les taches de soleil, insectes au milieu des valérianes ,  pénombres de  sous-bois figé dans sa chaleur moite , contre-jour , éblouissements,  toiles d’araignées ,réseau des fils  d’argent, coins obscurs aux odeur pourrissantes de champignon , effluves de troncs moisis, L’endroit fatigue la vue par ses lames de lumière . Froissements d’ailes  sous des branchages,  cris de baigneurs,  trouée trop claire   d’une plage en contre-bas,  rumeurs d’ados qui prennent un bain, ils éclaboussent les filles allongées contre  de l’avancée d’un blockhaus incliné, enfoncé entre eau et sable  .Bruits d’eau vive, drôle d’endroit. Broussailles mouchetées d’or,   ravines avec éboulis d’un terreau marc de café  qui ensevelit des couches de feuilles mortes en décomposition. Une  trouée  parmi les pins  révèle  vingt mètres  plus bas  une crique  turquoises comme un coin  paradisiaque d’eau oubliée et qui brille, scintille, étincelle et attend Nausicaa. C’est si improbable, si ensoleillé,   que l’endroit   penser à un mirage de la  Grèce méditerranéenne.

 Venues  du désert du soleil, trois religieuses, de gris vêtues, suivent la plage. En sandalettes. Elles  marchent de front  d’un pas guilleret,  évitent    les minces   liserés  transparents des vaguelettes, évitent des traces d’écume  d’un jaune poreux sale sur le sable brun. Les trois femmes   remontent vers un étroit escalier de ciment et  disparaissent dans les clartés du  sous-bois.  Plage déserte soudain : le seul  mouvement monotone et régulier  du flux et reflux, forme une vide   qui berce, hypnotise , endort et  provoque  une torpeur mélancolique et ressuscite des morts flous sur une photo décolorée. Quelques rochers,  en    lamelles inclinées, affleurent  à marée basse. Soudain vers le  barrage,  un énorme nuage orageux ternit la cote ,une bourrasque     tord les feuillages  , puis l’estuaire, d’un   gris  plomb  de jour triste  redevient un   miroir calme , avec  un curieux  courant plus   vert  ,chenal qui zig-zague entre les balises .  Des  nuages  se croisent très haut.

Ces nuages  qui  trainent dans le vide.

J’observe la paix des vagues figées : elles apportent  et emportent. Elles ? Nous ? Qui ? Les autres? Moi?  Le silence et leur cadence monotone  parle des   générations anciennes et des futures, la mienne s s’efface avec douceur.

Murmure  d’eau, remous. Eau évasion,  eau dispersion, eau concentration, eau  remous,   eau murmure ; si le regard  s’y attarde, tout devient vertige. Quand le jour décroit, au milieu de l’été, quelques nuages rôdent  sur la Rance, ils portent on ne sait quelle  appréhension du futur.

L’Amérique de Nixon et ses émeutes raciales par Updike

Couvre-feu, garde national mobilisée, émeutes dans plusieurs villes du pays… après la mort de George Floyd – un Afro-Américain de 46 ans tué par un policier à Minneapolis on découvre que ,hélas, depuis la présidence  Nixon, et malgré Martin Luther King ,le problème racial est toujours aussi aigu aux états unis..

Émeutes raciales à Minneapolis Mai 2020

et le roman  d’ Updike reste  d’une grande actualité.Mort  le 27 janvier  2009 , John Updike  est sans doute, un des plus grands écrivains américains   pour décrire l’Amérique  blanche des années 50 aux années 2000.Il a composé des centaines de nouvelles, presque toutes remarquables, souvent  publiées pour le New-yorker. Sa prose  sensuelle, prismatique, charmeuse , est  aussi à l’aise pour décrire la chaleur moite d’une salle de bain, qu’un quartier en démolition .Updike  est capable de raconter  les liens entre un père et son fils dans d’impeccables dialogues qui suggèrent ce qui se passe , le courant profond des émotions,  avec une souveraine maitrise. Champion pour décrire les  couples (titre d’un de ses romans les plus célèbres qui fit polémique  pour son catalogue de scènes sexuelles lyriques  en 1968 ,mais marqua les esprits) ce  romancier reste   unique  pour décrire les malaises d’une société blanche qui a peur de minorités  de couleurs. L’Amérique  Wasp, blanche,  à dominante hollandaise et allemande , de la côte Est —  avec banlieues chic à maisons de bardeaux blancs, et country-clubs, résidences d’été dans le Vermont et le New-Hampshire fascine  Harry Angstrom « the rabbit » qui lui, appartient  à la toute petite bourgeoisie mais la fuit sans cesse.

John Updike, Beverly Farms, Massachusetts, 1985

 Updike  peut être sarcastique, grivois, pornographique et en même temps  éblouissant de subtilités,  avec ses quadragénaires aisées, femmes « qui ont le feu au cul »   ou grands Noirs sportifs qui perturbent Angstrom.   Quel romancier    redoutable  pour  diagnostiquer   les tristesses, les morosités, les coups de mou, l’avidité  et la rapacité érotique des hommes, le démon de midi dès onze heures du matin, les déprimes, le machisme de ces  « grands types blancs  à costume élimé » vendeurs de voiture, dentistes,  imprimeurs, assureurs,  enfermés dans une vie sans perspective, entre parties de tennis, de golf .C’est un  univers-piégé, étriqué, asphyxiant dans son confort,  entre tondeuses à gazon, dimanches  dans la  belle famille, enfants insupportables, ex maitresses croisées dans les rues de Brewer.. Harry Angstrom  garde quelque chose d’un grand mélancolique adolescent-lui qui fut champion de baske universitaire t-  au fond c’est  un  voyeur charmeur  obsédé du sexe,  prêt à se coller  contre n’importe quel jeune corps  pour se perdre dans  la moiteur  féminine , exactement comme des explorateurs ou des naufragés s’enfoncent dans la jungle.

Le critique Jacques Cabau avait bien résumé le problème de ce   personnage double de l’auteur   : »l’ascétisme sportif de Rabbit s’allie au puritanisme pour dénoncer la Femme avec une violence jamais égalée depuis Saint-Augustin (..) La femme est cette boue, cette bouillie organique qui l’enlise dans la vie pour le perdre. »

La femme  est à la fois un miracle, une tentation perpétuelle et  un miroir aux alouettes, La misogynie de Updike, si naturelle qu’elle en parait innocente,   prend  l’aspect d’une science naturelle  et d’un outil de connaissance psychologique parfaitement fiable, si ajoute   curieusement un sentiment triomphant de justice  dans la sincérité. Chair  féminine = Terre Promise. Ses quadragénaires  escaladent  surexcités le Mont de Venus    et se roulent  dans les pentes neigeuses des draps, mais dans cette ascension presque religieuse  vers l’extase   se rétrécit  dans le Purgatoire  post -coitum dans la salle de bain  en désordre.

Il peut tout, Updike.

Photo de Saul Leiter…

Il décrit collines, couvertures de magazines, planchers de ferme, hanches soyeuses  d’une ado, vaisselle humide sur l’évier, programmes de télé,  absolument  tout avec la même  constance , et dans un flot de sensations arc-en-ciel comme pour saluer la Création et son Créateur, athlète en pleine forme. Prodigieux, ces    coulées de phrases  élégantes .Updike  fait vibrer la lumière d’ un verre de jus d’orange  sur une table de cuisine,  et  baptise  de son talent  aussi bien   un milk shake à la vanille que la boule bleue terrestre cachée par une trainée de  nuages. Il y ajoute   sans fatigue, des  dialogues qui sonnent juste. Depuis Faulkner, on avait pas constaté  une œuvre aussi abondante, ramifiée, multiple, avec une prose aussi fraîche, sensible,  discrètement narquoise. Quand on le lit, il  donne le sentiment d’ avoir découvert le secret du ton juste  pour dire  le temps qu’il fait ,la peinture moisie d’une porte ,des lycéennes qui font claquer leur talons, ou l’alunissage d’Eagle sur la poussière lunaire le 20 juillet 1969. Tout ça    comme si on y était ! Updike  capte la grande »  lumière américaine, mais il ajoute  , dans ce « Rabbit rattrapé »  le don d’analyser  le malaise américain de cette année là  ; ça se voit mieux aujourd’hui avec les 49 ans de distance qui nous séparent de la date de publication.

 L’envers et l’endroit de l’Amérique  de 69 entre guerre froide,  révoltes noires,  minorités  harcelées, bourbier vietnamien,  racisme , suprématisme blanc, répression des gays et lesbiennes, conquête spatiale ,fossé des générations, pilule, joints, bariolage hippie, néant pascalien. Mais, à mon sens  , le meilleur de son art à facettes, s’étale  dans la tétralogie et la saga  des « Rabbit ». C’est son sommet.

Dans « cœur de lièvre »(1960) on fait la connaissance d’un grand type dégingandé  ancien champion de basket de Brewer, empêtré dans une vie conjugale qui l’étouffe.

Rabbit, 26 ans, représentant en accessoires ménagers,  fuit son épouse  Janice, qui boit trop,  et son fils   Nelson et bientôt d’une petite fille dont Janice est enceinte .Après une énième et banale dispute Harry prend sa voiture mais, au lieu d’aller acheter les cigarettes comme le lui a demandé Janice,  il quitte la ville, se met en tête de voir le jour se lever sur le golfe du Mexique.   Si son escapade ne le mène pas très loin – jusqu’en Virginie, le retour au domicile conjugal ne se fait pas. Après  quelques  rencontres, le roman se clôt sur le drame du bébé  noyé, ce qui brise le lien conjugal.

Mais là où Updike devient original c’est qu’il  suit ce personnage d’Harry  jeune homme, jusque dans sa vieillesse en Californie dans les années 2OOO.  Il mène sur plus de 30 ans son personnage dans une tétralogie.  L’ancien champion de basket de la ville de Brewer,  présenté sous Eisenhower,  devient sur des décennies   un  double de l’auteur avec « Rabbit rattrapé »(publié en 1971) pendant les  secouantes années Nixon, puis dans « Rabbit est riche »(1981) subit  les débuts de Jimmy carter. .Le cycle  s’achève en 1991 par « Rabbit  en paix » sous la présidence de G.W. Bush .

 Ce qui frappe dans cette fresque étalée, c’est que la vie privée d’Angstrom recoupe  habilement  les bouleversements qui mettent en jeu l’unité  nationale. C’est dans  « Rabbit rattrapé » que la fusion entre  la vie privée  d’Harry Angstrom et le destin d’une Amérique  en crise  se reflètent le mieux. C’est dans ce roman que les ombres d’une Amérique crispée, fracturée, portent loin et pénètrent  dans la vie intérieure des personnages. Nous sommes en 1969. Année clé : le président Nixon  s’enlise au Viet nam et bombarde le Cambodge,la fusée Apollo,  entraine Armstrong   vers  la lune , le festival de Woodstock    consacre  le  mouvement hippie , et surtout   les émeutes raciales depuis  l’année précédente, après l’assassinat de Martin Luther King  déchirent le pays durablement.

 Et c’est là que Updike ,  avec son talent  ductile ,multiforme, d’une souplesse impressionnante   trouve le moyen  des  situations qui vont former prisme.  Il introduit  trois personnages emblématiques mais jamais schématiques. Il y a Jill, une adolescente hippie  de 18 ans en rupture avec sa famille. Malgré sa  robe blanche fripée et sale Jill » a de la classe «  avec ses bras  grèles,  ses taches de rousseur, sa politesse tipmide maladroites. Sans toit, ni ressources, elle  n’a que son corps à offrir à Rabbit ou à un autre. Il y a  l’excité lyrique  afro-américain Skeeter , ancien dealer de Jill, il   s’impose  dans le foyer de Rabbit. Skeeter  est musclé, beau, insolent, recherché par la police pour des trafics de drogue .Cet ancien du Vietnam, politiquement engagé,  prêche un discours mystique pour   libérer les Noirs. Il crible Harry –le- masochiste  de sarcasmes, il   déploie  une éloquence puissante, méthodique, ravageuse pour défendre la cause Noire. Il alterne dérision et compassion, lucidité, et  prophétisme. Au fond c’est lui  qui domine ce roman. Il  fascine d’autant Rabbit  qu’il  exerce une emprise érotique sur lui.

Enfin il y a le personnage picaresque de  Stavros. D’origine grecque, cet immigré bien intégré, libéral,  est épanoui en couchant avec Janice, la femme d’Harry, sa collègue de travail chez le concessionnaire Toyota. Tout  ceci baigne  dans une fausse  ambiance détendue. Mais au cours d’un diner d’anthologie dans une taverne, Stavros l’immigré  s’oppose au patriotisme dur d’Harry et refuse ce paradis  US  sous l’ombre des bombardiers. Les  positions sociales  et les origines  de chaque personnage ,oeurs fristrations vont  réfracter les tensions de la nation américaine  de ces années-là. Le pays devient une mosaïque en train de craquer.   Les revendications des minorités de l’époque  s’exprime dans des dialogues éblouissants pour refléter la violence  sous Nixon . La télé montre  des policiers blancs ou la garde nationale pourchassant et tuant  les étudiants de Berkeley et  les Noirs des ghettos.

Updike montre bien  le désarroi du patriote Harry, séparé de sa femme, déambulant  en dérive  dans sa grande maison, avec son fils Nelson, dont il ne sait pas trop quoi faire..  Il couchotte  ave la jeune hippie,  essaie de fumer des joints, observe, compassionnel  mais impuissant  au désastre de ses parents  qui entrent dans la grande vieillesse. Il sait que son travail de linotypiste  est condamné par  la technique de l’offset et  connaitra donc le chômage .

« Rabbit rattrapé » est le roman  le plus ambitieux, le plus  travaillé, le plus réussi   d’Updike sur la comptabilité des malaises..  Il repose  sur le constat  de la disparition d’une Amérique blanche sûre d’elle-même et ses valeurs « ancestrales « qui ne le sont plus. La chute de Nixon, avec le Watergate en sera le symbole.

 Comme il y avait une « fêlure » chez Scott Fitzgerald, il y a une « fêlure »  chez Upidke. Mais c’est  une  fêlure  morale et religieuse :  le romancier joue de ruse avec la  Foi ,  et on se demande s’il ne  recherche pas les preuves de  la présence   divine  sur les corps pâles et  abondants   de ses conquêtes. Fêlure ou fissure   de l’âme et du corps ? Rabbit, toujours en fuite,  finit par  s’enfouir dans la chair féminine pour calmer ses angoisses, retrouver une enfance, guérir de son incurable nostalgie d’un Eden perdu.

Bizarre Updike. Il   croit en un christianisme personnel qui rejette les structures traditionnelles de l’église .  Il  pratique  une sorte de religion  de confort : la présence divine sans  la contrainte  des Dix Commandements, le  cantique de la Foi sans les paroles  de la Loi, la Grâce de croire  sans  trop de dose de culpabilité, l’amour de Dieu sans le concept de péché. On le verrait volontiers jouer  sur un green  avec Dieu et les apôtres.  Celui qui a obtenu deux prix Pulitzer ,cite régulièrement Karl Barth,  Pascal, et Saint Augustin, même s’il trouve ce dernier un peu trop ardent dans ses prêches  Chez lui l’indice des valeurs chrétiennes fait le yo-yo comme à la Bourse de Wall Street. Il a souvent été moqué dans la presse  comme étant l’écrivain entremêlant   cavalièrement deux thèmes : la théologie et l’adultère.

 La vaste  lumière américaine, si large, si intense, symbole d’un pays qui a voulu vivre  grand,  lui fait  soudain peur. Le chaos  humain olui  apparait  grotesque  sous  le ciel vide:le ciel est vide. Et c’est là qu’est le paradoxe de cette œuvre : d’un côté Updike sait comme personne  faire un hymne aux  villes,  aux maisons, aux paysages, chanter enfance champêtre,  moments, saisons, et d’un autre coté  ces phrases parfaites et si filées , ces images  diaphanes   sont minées par   un sournois  malaise métaphysique  .Rabbit  demeure  insatisfait , instable, avec un air d’excuse pour sa capacité à subir les humiliations. Oui,   inachevé, seul, déchu, mauvais époux, fils embarrassé, père dépassé, amant à éclipses, calviniste douteux.  Et que faire si son Amérique rêvée- elle aussi-  subit l’humiliation du Viet-Nam  et   se recroqueville, selon ses mots,  « comme une  vieille pomme rabougrie », d’Eisenhower à Bush. Dans ce pays autrefois solide, biblique,  sûr de lui, il y a  encore des relations entre ses citoyens  mais désormais  plus de communauté d’âmes  et déclin d’une nation. « Jours perdus, enfouis au fond du cerveau, cellules grises qui meurent par millions chaque jour, emportant sa vie dans le néant.» 

L’Amerique nostalgique

Extrait :

« La campagne est superbe. L’automne a relevé le vert morne de la Pennsylvanie, le ciel est nettoyé de la brume laiteuse de l’été, les collines se détachent, nuancées d’ambre et d’orange flamboyant qui, dans un mois, prendront la teinte monotone des gousses de caroubiers qui craquent sous les pieds à la saison de la chasse. La fumée d’un feu de broussailles flotte dans la vallée comme du brouillard sur une rivière. Jill arrête la voiture près d’une palissade blanchie à la chaux et d’un pommier. Ils sortent de l’auto dans un nuage de parfum de pommes tombées, trop mûres. A leurs pieds, des pommes pourrissent dans la haute herbe humide qui borde un fossé où coule un mince filet d’eau, une herbe d’un vert encore très vivace ; de l’autre côté de la palissade, la prairie a été tondue ras pour les bêtes, sauf à quelques endroits où des  pieds de bardane, engraissés de bouse de vache, ont poussé à  hauteur d’homme (..) Jill retrousse sa robe et saute pardessus le fossé pour toucher l’une des lattes banches, rugueuses et chaude, de la palissade et regarde à travers celle-ci, au loin, là où, à l’ombre  des arbres, une ferme de grès scintille comme un morceau de sucre trempé dans du thé et  où la grande roue squelettique d’un vieux tombereau, ses rayons immobilisés à jamais, attend, près de montants rouillés qui doivent être ceux de la pompe. Tant de vert l’aveugle. »

Kafka, dernier amour

Dora Dymant(ou Diamant)   juive  née en Pologne me 4 mars 1898 fit connaissance de Franz Kafka  pendant l’été 1923 au bord de la mer Baltique. Elle a vingt-cinq ans et lui 40.Elle a fui  la rigueur hassidique  sa famille polonaise  pour  travailler   à Berlin  en qualité de bénévole   dans les cuisines  du Foyer juif .Cet été-là elle  s’occupe , à Graal Müritz, d’une colonie  de vacances du Jüdiches Volksheim. Coup de foudre entre Kafka et elle.

 »Je ne suis pas heureux, mais sur le seuil du bonheur »écrit alors Kafka  à son ami Hugo Bergmann. Pendant trois semaines Dora et Franz  ne se quittent pas, font le projet de vivre ensemble à Berlin.  En septembre, Kafka revient brièvement à Prague puis retourne à Berlin pour la rejoindre. Ils ont donc vécu ensemble quelques mois   dans des conditions  financières difficiles,(inflation terrible)  changeant souvent d’appartements jusqu’au moment où la tuberculose de l’écrivain l’oblige à retourner dans le  sanatorium de Kierling  près de Vienne, où il meurt le 3 juin 1924 en présence de Dora et de Robert Klopstock.

C’est elle qui écrira sous la dictée de Kafka  les lettres que  sa faiblesse  physique l’empêche d’écrire. C’est elle qui transmettra à la famille des nouvelles du malade. C’est aussi sous son influence qu’il perfectionne sa connaissance du judaïsme et même envisage un retour vers la Palestine. C’est aussi à cette époque qu’il écrit deux textes  très importants : »Le terrier » et « Joséphine la cantatrice et le peuple des souris ».Il  communique alors, le plus souvent, par des petits papiers. 

Enfin il y a un mystère littéraire  autour de cette liaison.

 On a accusé Dora Diamant   d’avoir détruit, sur la demande  de Kafka , des notes de l’écrivain. Cependant on ajoute qu’elle a tenu à  garder , malgré les demandes insistantes  de Max Brod, les  36 lettres que  Kafka lui avait adressées. Dora Diamant avait gardé –parait-il-   en secret un certain nombre de textes et surtout des notes de Kafka dans son appartement de Berlin, documents qui furent volés en 1933, quand la Gestapo  fit une perquisition à son domicile. Qu’en est-il de ces hypothèses ?  Tout ceci me semble assez flou.

 Ce qui est évident c’est  l’intérêt de ce  bref extrait  du témoignage de Dora Diamant   trouvé dans le livre : » J’ai connu Kafka.,  « Témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, traduit de l’allemand par François-Guillaume Lorrain, Actes Sud, 1998.

Dora Dymant

« Un moment à Berlin, il crut avoir trouvé une solution pour mettre fin au chaos du monde en général et au sien en particulier, une solution personnelle grâce à laquelle il espérait sauver sa vie. Il voulut se considérer comme un simple homme de la rue, tout à fait ordinaire, sans besoin ni désirs particuliers. Nous échafaudâmes beaucoup de projets ; un jour ainsi, nous songeâmes à ouvrir un petit café, où il aurait voulu servir lui-même les consommations. De la sorte, nous aurions pu tout observer, sans être vus, et nous nous serions retrouvés au beau milieu de la vie de tous les jours. Au fond, c’était déjà ce qu’il faisait, même si c’était à sa manière un peu particulière.
Il attachait beaucoup d’importance au fait d’être bien habillé. À ses yeux, c’était être impoli que d’aller quelque part avec une cravate mal nouée. Il faisait faire ses costumes par un tailleur extrêmement chic. Il prenait toujours beaucoup de temps pour s’habiller, et ce n’était pas par vanité. Il se considérait dans le miroir d’un œil critique, sans aucune complaisance, mais seulement avec le souci de ne choquer personne.
Il aimait faire les courses, car il aimait le contact avec les gens simples. On le voyait souvent, dans le quartier, avec son panier à provisions ou une bouteille de lait à la main. Le matin, il allait souvent se promener seul. Sa journée était planifiée, heure par heure, et toujours en fonction de son travail d’écrivain. Dans ses promenades, il emportait toujours un petit calepin et s’il l’oubliait, il en achetait un autre en chemin. Il aimait la nature, même si je ne l’ai jamais entendu le dire expressément.
Un des objets auxquels il était le plus attaché était sa montre-gousset. Lorsque nous nous sommes disputés avec notre propriétaire à propos de l’électricité – car il écrivait souvent durant toute la nuit –, je lui ai acheté une lampe à pétrole. Il aimait beaucoup sa lumière tamisée, et il tenait toujours à la remplir lui-même. Puis il prit l’habitude de jouer avec la mèche, et il ne cessa de trouver de nouvelles qualités à sa lampe. Par contre, il avait une aversion pour le téléphone, et souffrait beaucoup de l’entendre sonner ; je devais répondre à tous les appels. Je crois que toutes les machines et les appareils mécaniques l’inquiétaient. Mais il aimait beaucoup mon calendrier, où chaque jour avait son proverbe. Plus tard, chacun d’entre nous eut le sien, et Kafka, en certaines occasions, prit l’habitude de « consulter le calendrier ». Le jour où j’ai cassé le saladier en verre dans lequel je lavais le raisin (il aimait beaucoup le raisin et les ananas), il surgit aussitôt dans la cuisine, le calendrier à la main, et déclara, les yeux écarquillés : « Il suffit d’un instant pour tout détruire ». La vérité semblait soudain si triviale. Puis il me donna la page correspondante. Il souriait. »


Le souci d’élégance chez Franz..

Dora fuira les nazis en URSS  après avoir épousé un communiste, qui lui-même fut condamné au Goulag pour déviation Troskiste. Mais  elle  aura la chance d’échapper à la prison et au Goulag et se réfugiera à Londres où elle a vécu jusqu’en 1952.

Virginia Woolf ,ultime roman,dernière lumière d’été

 « Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard .Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux.

 Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Point Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/04/John_Lavery_-_A_Summer_Afternoon.jpg
The tennis party *oil on canvas *76.2 x 183 cm *signed b.l.: J Lavery 1885

Un été, de John Lavery

Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.


Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésittions t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois.Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.


Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/04/Sir-John-Lavery-TuttArt@-23-845x1024.jpg

Peinture de Sir John Lavery [Irish painter, 1856-1941]


Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose, s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade.

Extrait:

« Ses yeux, dans la glace, lui disaient ce qu’elle avait éprouvé la veille au soir pour le gentleman farmer ravagé, silencieux, romantique.  » Amoureuse « , disaient les yeux. Mais, tout autour, sur le lavabo, sur la table de toilette, parmi les boîtes d’argent et les brosses à dents, était l’autre amour ; l’amour pour son mari, l’agent de change –  » le père de mes enfants « , ajoutait-elle, tombant dans le cliché que fournissent si commodément les romans. L’amour intérieur était dans les yeux, l’amour extérieur était sur la table de toilette. »

Relire le « Journal d’un curé de campagne » de Bernanos

J’avais lu il y a plus de trente ans ce « Journal d’un curé » de campagne », très ému par ce   jeune curé malade,  qui se sent mal à l’aise dans sa paroisse et dépassé par sa mission pastorale. Bernanos lui-même avait souvent déclaré que c’était son texte préféré et qu’il avait voulu « frapper un grand coup sur les âmes ».

 Aujourd’hui,  texte relu, je reste  perplexe. N’étant pas un catholique pur jus  je me dis que je ne suis pas le bon lecteur notamment pour   apprécier les emprunts aux évangiles de saint-Matthieu  ou, ceux, nombreux, aux textes de la petite Thérèse de Lisieux ni aux affrontements théologiques de l’entre deux guerres… Ce qui m’a le plus intéressé c’est que, depuis les bistrots de Majorque, en 1935,  où il écrit ce texte , Bernanos restitue magnifiquement le boulonnais, les plaines d’Artois , et la condition des paysans .

Photo extraite du film admirable de Bresson

Paysages sombres, mouillés, venteux,  vallons encaissés, chemins détrempés, villages fouettés par les averses, paroisse forteresse fermée, paroissiens hostiles, cupides,  chaque habitant  planqué derrière ses rideaux :  Les routes  traversent des labours nus avec montées de nuages. Les  fonds de vallée cachent  des cabanes pour braconnier,  qui font aussi penser que ce jeune curé, lui aussi, est en chasse, et braconne les âmes pour les amener à Dieu, à mains nues .Bernanos ,à partir de cette terre  lourde, grasse, qui semble engluer les villageois dans l’indifférence,  joue admirablement de cette lumière basse d’hiver qui porte   à l’angoisse le soir, mais  qui  s’éclaire à chaque aube et  délivre le prêtre de ses tourments .Oui, une aube d’hiver rayonne sur  le livre ; l’odeur de terre du vieux pays  passe entre les fentes du texte, avec  une tendresse  merveilleuse, il n’en reste pas moins que le roman laboure  une terre d’angoisse retournée  jusqu’à épuisement comme si tout le mouvement de ce journal ressemblait aux étapes d’une agonie christique.

Ces  angoisses    furent –la correspondance en témoigne- celles de Bernanos lui-même. Cela rend le personnage d’autant plus humain et proche du lecteur   que dans bien des pages apparait  une charité vraie mêlé à un courage recommencé, chaque jour  pour lutter contre cette double solitude : celle d’un village hostile  qui se déchristianise, et celle d’une foi personnelle du curé d’Ambricourt  qui connait de sérieuses éclipses.

Il est aussi frappant de voir à quel point ce curé d’Ambricourt –guidé par le curé de Torcy-  fait de la pauvreté  une  véritable mystique : »Lorsqu’on a connu la misère, ses mystérieuses et incommunicables joies,-les écrivains russe, par exemple, vous font pleurer. »

Plus loin , le  brave et solide curé  Torcy déclare « Notre seigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu’on ne le fera plus descendre de son piédestal(..) on l’aime encore mieux révolté  que résigné, il semble déjà appartenir au royaume de Dieu, où les premiers seront les derniers (..)

On eût aimé lire  ce Bernanos catholique de Gauche écrivant aujourd’hui  sur le phénomène des gilets jaunes

Ceux qui ont connu ou correspondu avec Bernanos disent que  le curé de Torcy , impénétrable sous sa rondeur bourrue, mais avec des éclairs de tendresse face au  jeune prêtre anxieux, exprime au plus près les positions du  catholique Bernanos toujours dressé contre les « marchands de phrases » et les « bricoleurs de révolution »,et les prêtres mondains qui ont oublié les pauvres pour s’asseoir à la table des riches, ou qui parfument leurs discours d’un humanisme mou..  La devise  de Torcy est « faire face », et précise : » « ça pleurniche au lieu de commander »   car il veut inciter le jeune curé d’Ambricourt  à monter à l’assaut de sa paroisse avec plus d’audace. Toutes les métaphores de boue du texte  laissent à penser aussi que les quatre ans de tranchées de Bernanos lui font tenir un langage militaire pour rechristianiser le pays.   

De tous les personnages de ce « journal d’un curé de campagne » mis à part l’athée, l’intéressant  docteur Delbende qui se suicidera, ce sont les jeunes femmes les plus intéressantes..Il  y a Mademoiselle  Chantal, la révoltée, fille du comte et de la comtesse, les châtelains d’Ambricourt. Elle avoue  la haine qu’elle porte à sa mère et le dégout qu’elle a pour les amours de son père pour l’institutrice, Louise. Il y a également la féminité hardie de la toute jeune  Séraphita  Dumouchel( pas loin de Mouchette..) qui défie  le jeune prêtre  du haut de ses treize ans  et de sa coquetterie  ; et c’est elle, qui se révèle  dans la plus belle scène –à mon sens- du livre, en   essuyant le visage du prêtre, égaré et tombé en plein champ , terrassé  par la douleur de son cancer .Séraphita, figure trouble qui soudain retrouve le geste biblique  de   Véronique essuyant le visage du Christ.

A propos de Séraphita, le jeune prêtre  expédie un peu vite ce qu’il appelle le « problème de la luxure »,  ne cachant  pourtant pas que c’est au cours du catéchisme, devant les visages des futures jeunes communiantes qu’il se sent troublé et démuni.  Les scandales récents de pédophilie dans l’église catholique  semblent lui donner raison.

Georges Bernanos

A ceux qui ont déjà fréquenté  Bernanos, on retrouvera  son éloge des routes,  la griserie de la vitesse, la  haute lumière  de la plaine qui devient chant,  ou le gout des gestes humbles, des soirées de vent aux volets qui claquent, dans le presbytère, le maléfice des nuits de tourments,  l’enlisement des vies mornes auprès d’un foyer de braises rougeoyantes ;on retrouve également l’œil sévère  aigu de Bernanos pour  dénoncer la morgue du châtelain, la vie spirituelle maigre ou desséchée  de ces  familles nanties qui mijotent   dans l’insensibilité. Le poleste se pointe souvent  pour dénoncer   les faux prêtres, plutôt ceux de la haute hiérarchie,,confits dans une prudence qui ressemble à ne désertion. Enfin,  on retrouve de sel, son gout de l‘enfance, qui ressemble à un sacrement : » la jeunesse écrit-il, est un don de Dieu, et comme tous les dons de Dieu, il est sans repentance .Ne sont jeunes, vraiment jeunes que ceux qu’ Il a désignés pour ne pas survivre à leur jeunesse. «  Pensait-il à Thérèse de Lisieux ? A Rimbaud qui l’ont marqué…

En revanche,  je suis  resté perplexe devant   ce journal  qui  résonne  de tant  d’ aveux, de défaillances, de plaintes devant son miroir, de dialogues d’une solitude désolée avec elle-même, de » nuits affreuses », de prières vides où le curé touche l’absence à lui-même dans une si extrême humilité que ça  ressemble à de l’orgueil. Son église,  refuge la nuit, allongé  sur les  dalles, comme si le prêtre cherchait des traces, des empreintes de Dieu  dans son propre désespoir. Dans ces moments il envie le statut des moines.   On frôle  l’auto-apitoiement  . Que dire, aussi de ces rêveries autour d’un Moyen-âge  qui ressemble à un livre d’images pieuses, avec  cette « chevalerie chrétienne »  qui brille comme un âge d’or , une terre perdue  entre Saint-Louis sous son chêne et Jeanne au sacre de Reims ? Et que dire  de cette  nostalgie idéalisée d’ une monarchie ?

Enfin il y a  des   développements-tunnels   de Torcy,  sur l’histoire de l’esclavage,  ou des scènes dramatisées, des affrontements au ton  lyrique -convulsif,  dans le choc des âmes (Mademoiselle Chantal et sa haine, par exemple) qui semblent surjouées, avec des paroles qui sifflent comme des serpents. Le combat du Bien et du Mal  qui culmine-selon la critique de l’époque – dans la scène entre le jeune prêtre et cette Comtesse repliée sur le souvenir de son enfant mort-  ressemble davantage à un viol d’âme de la part du prêtre  qu’à une conversion murement réfléchie  et  l’irruption de la grâce

Et c’est bien là ce qui  gêne dans ce « journal d’un curé de campagne », les heurts, les étouffements d’un prêtre, ce sacerdoce vécu comme un mauvais rêve, avec quelques traits de lumière,  cette traque oppressante du Mal comme un gibier qu’il faut attraper dans son terrier.  La volonté de vouloir secouer une paroisse qui meurt, s ‘exprime avec des débats de conscience bien tortueux qui éloigne le prêtre des réalités paysannes  et l’empêche de pousser les portes des demeures avec une chance d’être écouté..  Faut-il   briser l’indifférence  des paroissiens  comme on casse une vitre ? Convertir une comtesse doit-il se manifester par une si soudaine véhémence  que la pauvre femme meurt le lendemain ? Cette   volonté de vouloir brandir  l’  épée de feu de la Vérité, contre le Mal (M majuscule) doit-elle  en passer par   des moiteurs suffocantes, des exaltations nerveuses, des excitations anxieuses,  suivies d’abattements  ambigus ? Je m’interroge sur cette  dramaturgie fiévreuse surjouée vers la fin  dans le pathétique.

C’est l’excellent critique Gaétan Picon qui avait écrit à propos de Bernanos : »le surnaturel »est pour cette œuvre ce que le destin, ou l’histoire, ou la liberté sont pour d’autre :son lieu. C’est la lumière du surnaturel que nous pressentons derrière les ombres fuligineuses du drame terrestre, et qui leur donne une surprenante grandeur. »  C’est fort bien dit, mais je n’ai pas ressenti cela aussi clairement.

Déconfinement ?

Le Sillon à Saint-Malo

Arno  Schmidt aurait apprécié cette période  de  confinement, lui qui n’aimait  que les landes désertes,  les horizons larges, fluides, débarrassés de présence humaine.. .Ici à Saint-Malo, avec  cette plage du Sillon qui forme autoroute de sable, vide,  avec le ciel qui claque d’un bleu qui parait irréel, on a   l’impression que le temps ordinaire  a été évacué, que nous sommes bercés  aux confins du temps, arrêté dans un espace sidéral , débarrassés de l’agitation  humaine. Ce 1er  mai, avec   beau ciel gigantesque  qui laisse deviner la courbure de la terre    je  flâne dans  un bel   espace amniotique ; on pourrait presque entendre grincer la rotation de la terre sous l’effet du vent..  La nature se modifie :des canards se dandinent sur un  parking désert, la vie végétale désordonnée renait le long des  clôtures d’un camping  , des chats de vautrent  entre les camions d’un entrepôt , des papillons sautillent, nombreux,  sur les bancs écaillés  du stade ; et la nature, avec ses touffes  herbes rutilantes, de jeunes têtes de  pissenlits,  prend un curieux élan irraisonné et radieux avec des merles, des moineaux, des pies ,des goélands qui saturent les toits et les cheminées.. Éclosion spontanée d’avril, avec des herbes acides qui courent contre les murs de granit de ma vieille rue  préférée.  Naissance du printemps, des mouches entrent dans la cuisine. L’ absence  d’humains dans certains quartiers résidentiels   permet de remarquer la perspective  si nette et géométrique d’une  avenue   bordée de platanes réguliers, ou les cases de marelle dessinées à la craie dans une impasse. Les plages immenses reprennent leur sauvage étendue vierge de premier matin du monde  avec la seul ombre des nuages, si lents à dériver.   Et devant  le rond-point d’un carrefour, (c’est là que il n’y a pas si longtemps, en ces jours brumeux, des gilets jaunes  se réchauffaient  avec leurs  feux de bivouac   de  quelques cageots)   deux peupliers à la présence fragile, presque scintillante dans l’air radieux ,  retiennent les particules d ‘ un moment d’une délicatesse  parfaite ;et qui va disparaitre.. Dans quelques jours,  le déconfinement?.. Ici, à ce carrefour , chaque matin, à nouveau, la   ruée tapageuse de bagnoles et camions du matin, venant de Rennes,  embouteillages,  sons stridents, moteurs surchauffés, accélérations, freinages, l’ordinaire.  

Arno Schmidt halluciné

 « Miroirs noirs »  d’Arno Schmidt

 Roman post-apocalyptique

Publié en 1951, à 37 ans, par un  écrivain autodidacte, iconoclaste, anarchiste, qui deviendra célèbre en 1953 en Allemagne de l’Ouest  avec le scandale de « Scènes de la vie d’un faune », le roman    « Miroirs noirs » relève  de la  science-fiction post-apocalyptique.

 Schmidt(né en 1914 à Hambourg)  imagine que l’Allemagne, entre 1960 et 1962, a subi une catastrophe nucléaire. La Troisième Guerre mondiale, nucléaire, est terminée depuis des années (le roman fut rédigé en 1951, en pleine guerre de Corée) et elle a dévasté la presque totalité du monde habité.

Le lecteur  partage l‘errance d’un survivant. Seul.

Ce survivant-narrateur  sillonne donc  à vélo une  partie de l’Allemagne du Nord sans –dans un premier temps-  rencontrer âme qui vive.  La lande du Lunebourg chère à l’auteur constitue le décor principal. La structure du récit  en fragments et mosaïque d’instants,  déconcertera  ceux qui  attendent  une prose fluide classique. Cette  écriture  morcelée, en éclat aigus   rappelle  quelque chose   des fragmentations et déformations  de  la peinture expressionniste mais aussi reflète une Allemagne émiettée ,désossée, par les bombardements sur les grandes villes. Dans cette errance Schmidt concasse.Il  procède par   messages brefs, descriptions-minute,  objurgations,  apartés,  goguenardises,  familiarités soudaines et fugitives, néologismes, notes  elliptiques, parenthèses , renvois , langue populaire accolée à l’érudition, exclamations et ricanements soudés aux descriptions fusées , tout un art des mélanges explosifs et d’images dispersées comme des éclats sur la page.

Il  pratique l’élision, l’intrusion télégraphique de monologues intérieurs, éclairs poétiques, bref lyrisme lunaire,    cabochons macabres.  Tout ceci   forme fresque en    « débris », quelque chose de convulsif et ricanant  qui choqua (et choque encore)  beaucoup de lecteurs et rend le travail du traducteur  périlleux..    Au centre du livre ,donc  un  survivant râleur et goguenard, sorte de   Robinson Crusoé  de la République Fédérale allemande vitrifiée.

Pour un lecteur français, on remarque  un  mélange de colère, de gouaille, d’imprécation, de rigolade, de solitude anarchisante ,  et surtout une fascination évidente  de la mort,  attirance  pour un monde qui s’écroule (et le mérite bien !) et qui n’est pas sans renvoyer à   Céline ricanant .  

 Dans ce décor de désert brulé, le  naufragé   vociférateur   s’est construit une maisonnette pas loin d’un ancien camp de ravitaillement anglais. Une scierie  lui a fourni des planches.

«  Dehors :dans le temps ça devait être assez coquet ; là maintenant le jardin pendait en loques autour de la maison creuse. De beaux et vigoureux sapins cependant. Des murs gris d’où dodelinaient des herbes grises, des lupins aussi et du plantain(..)

Du bruit dans la chambre voisine : un renard ! l’intendant aux cheveux roux se faufile  sans gêne entre tous les meubles dehors, dans la nuit borgne. Dérouler les couvertures, chercher de l’eau dans le ruisseau, la bougie sur la table filait pendant que j’examinais la carte(Même le  poêle tirait encore bien(..)

Un jour,  il  prend un vélo muni d’une remorque  et  monte vers Hambourg.  Il roule  parmi des  débris du bombardement nucléaires et par  des routes défoncées  envahies d’herbe. On remarquera au passage que  ce cycliste est aussi particulièrement cultivé, car il  déclare : «il faudrait un récit où Ulysse et le Hollandais volant seraient un seul et même personnage. Le vent se leva et les grands sapins parlèrent d’une voix grave et mugissante. Que l’humanité ait dû recourir à 3 géométries pour se faire une représentation du monde est un sujet qui mérite encore  réflexion :l’euclidienne du temps d’Homère (l’oikoumenê en tant que surface plane) ; puis Cosmas, dont le terrarium représente en faut un morceau de pseudo sphère avec la <montagne du nord> pour pôle, et qui  prévalu pendant des siècles ;et enfin la surface du géoïde ;interessant.je n’avais plus vu d’être humain depuis cinq ans. Et n’en étais pas fâché . » Cette  dernière réflexion est  caractéristique de Schmidt lui-même : misanthrope grand teint, pacifiste virulent , parti en croisade contre Adenauer »et sa clique » .

 Cette randonnée post-apocalyptique est menée à coup de pédales sur le  vélo brinquebalant : « Frein-pédale : (qui couine quand je m’arrête ; je m’en vais te huiler demain). Par précaution je braquai le canon de ma carabine sur l’épave crasseuse : épaisse couche de poussière sur les vitres ; je dus taper dessus avec la crosse pour que la portière s’ouvre un peu. Vide à l’arrière ; une madame squelette au volant (donc comme toujours depuis ces cinq ans !) ; well : vous souhaite bien des félicités ! Mais il commençait déjà à faire sombre, et je ne faisais toujours pas confiance au crématorium : fougères-traquenards, railleries d’oiseaux : j’étais paré avec dix coups dans l’automatique : donc tricotez gambettes ! »  L’errance  réserve bien de surprises dans un paysage que la bombe à neutrons a rendu particulièrement expressionniste : (« la lune laconique le long de la route en miettes(herbe et chiendent ont défoncé la chape de goudron sur les bords, si bien qu’il ne reste qu’une piste de deux mètres au milieu :suffit largement pour moi ! »)

Plus loin :« Comme toujours :les coquilles vides des maisons. Bombes atomiques et bactéries avaient fait du bon boulot. Mes doigts machinalement ne cessaient d’actionner ma lampe de poche à dynamo. Une chambre, un mort : qui puait plus fort que douze hommes réunis :le voici Siegfried au moins dans la mort(rare, soit dit en passant, que ça sente encore ; tout cela était trop ancien, trop loin).Au premier étage presque ne douzaine de squelettes,(on les reconnait aux os du bassin) ».

Notre cycliste remonte vers Hambourg, s’offre un petit tour de voile sur l‘Alster  puis pénètre  dans la bibliothèque universitaire sépulcrale et déserte. Là il dresse la   liste des livres qu’il doit faucher : »romans baroques ; un grand ouvrage sur les costumes ; le ETA Hoffmann d’Ellinger (j’avais déjà 300 volumes à la maison ; m‘en fallait encore 200 environ) ».

Dans le  musée des Beaux-arts il cherche aussi des atlas géographiques  (« puisque les frontières politiques se modifient tous les dix ans ! »)  et tombe en arrêt, admiratif pour le peintre, lithographe, caricaturiste, souvent d’inspiration fantastique, Andreas Paul Weber (« et hop dans le sac à dos ») et les singes de Franz Marc .  Weber  fut comme Schmidt pacifiste et anti-nazi. Il s’empare aussi de gravures de Piranèse et de Jacques Callot. Pas mauvais choix.

Au deux tiers du roman, un matin alors qu’il   se promène avec deux fusils  et cale ses jumelles sur une branche morte, il sent une présence. Une balle ricoche près de lui. Cette silhouette se révélera être une femme, Lisa, qui a traversé une partie de l’Europe depuis l’Ukraine en passant par Berlin. « Le vent soufflait dans la voilure de ses boucles, des épaules blanches baguenaudaient de l’avant sous une robe ; ses yeux parurent à droite, à gauche, tantôt concentrés et moqueurs, tantôt dilatés et horizons, et avec ça la chasseresse sifflait, that it would have done your heart good to behold. »

Avec un humour très propre à Schmidt expédie assez cavalièrement l’idylle entre Lisa et le narrateur. Chamailleries, taquineries  et caprices se multiplient. La sauvageonne qui fume des paquets de Camel se livre assez vite  à des nettoyages autoritaires  et devient une ménagère maniaque « aimable comme une matrone ».Elle impose son ordre, change de place les tasses sur la table du petit déjeuner.  A noter que, pour l’anniversaire de Lisa,  le narrateur lui confie  dix pages d’un cahier  où il noté des souvenirs d’enfance au ras des canapés et des plantes vertes du balcon, dans un immeuble assez triste d’avant-guerre, surplombant des lignes de chemin de fer. Schmidt nous offre alors  un morceau de  virtuosité  dans son style  compressé :collages  expressionniste ,couleurs saturées, perspectives brisées, quelque chose de barbouillé et de comiquement  emphatique singulier, pour retrouver les impression d’un enfant qui se traine au ras du tapis. avec, évidemment, des jeux d’optique qui nous rappellent que Schmidt se servait, dans ses promenades,  de jumelles, appareils photos, longue vues, etc.

Le roman fut  attaqué à sa sortie, par  la presse catholique en pleine renaissance sous l’ère Adenauer. Schmidt, à l’inverse d’un Heinrich Böll, son contemporain, se  moque des « faridondaines »  du  christianisme. Dans son texte »Scènes de la vie d’un faune », qui le rendit célèbre en 1953, Schmidt  claironna : »Pas moyen d’échapper à toutes les laiteries de la piété bien-pensante  ». Des écrivains de la nouvelle génération, Martin Walser, Günter Grass, défendirent cette prose dynamiteuse ,  ce  que le romancier Siegfried Lenz avait qualifié de « travail au marteau piqueur de la langue ».

L’écriture apparemment bricolée  est en réalité extrêmement travaillée, avec des passages en anglais qui rappellent que Schmidt  fut interprète au camp de prisonniers dans la zone anglaise de Münster en 1945. Il faut savoir aussi que dès 1943, alors qu’il était sous l’uniforme de la Wehrmacht Schmidt  avait déjà traité du  thème du naufragé sur une île déserte .C’était dans le texte  « Pharos ».  Entre 1946 et 1949 il a écrit « Enthymésis », « Léviathan ou le meilleur des mondes », « Gadir ou connais-toi toi-même », « Alexandre » et que ces récits non publiés à l’époque  sont déjà  des notes de voyage ou des journaux intimes. On voit donc que « Miroirs noirs »   vient de loin. Avec aussi, l’obsession d’échapper aux humains.

Dans « Enthymésis »  il  écrit :» Que disparaissent une fois pour toutes ces faces d’humains de notre regard épouvanté (et jette aussi les miroirs, et ferme les yeux en buvant !)»

 Je signale que « Miroirs noirs » fut publié chez Christian Bourgois en 1994  dans une  traduction  de Claude Riehl. Et c’est ce même Claude Riehl qui a été le maître-d’œuvre de plusieurs grands textes de Schmidt publiés avec soin par les éditions  Tristram  .A la suite du texte  « Tina ou de l’immortalité »,il faut découvrir une étude magistrale de Riehl de 72 pages. Elle  expose avec beaucoup de détails  la carrière et la vie  de l’auteur, ses difficultés pour être édité, son isolement, sa tumultueuse réception critique, sous le titre « Arno à tombeau ouvert ». Ces éditions Tristram, avec leurs notes,  préfaces,  études, ont enfin apporté à Schmidt, une édition française  digne de sa valeur. Elle fut commencée aux éditions Bourgois et chez Julliard.

Les princes du bitume

Carte Postale de Saint-Malo

22/04/20

Les princes du bitume

 Ce matin, mer calme  bleu pâle ,  une ligne  de brume  au large. Vers les pontons des  Sablons, des   rangs de voiliers et leurs chromes qui brillent par instant.. Une eau transparente  laisse  onduler  des algues  d’un vert cru sur fonds de gravier. Une vaguelette   fait parfois vaciller  deux trois embarcations plus légères.

 Vers la longue ligne  cimentée du môle, un chalutier  aux couleurs d’un rouge  laqué pimpant, comme un jouet en bois, se dirige vers la cale où l’attend un camion frigorifique.  Dans les rues à demi vides de Saint –Servan, les SDF demeurent, les princes du trottoir au fil des journées de confinement.  Ils  débarquent de bonne humeur, tôt le matin, en face de la superette Carrefour, ils font le spectacle.

L’un est en treillis, avec  rangers, toujours  accroupi, avec ses deux chiens-loups ; il joue avec eux en leur serrant le museau et leur parlant avec   douceur. Un autre danse,  souvent  les yeux fermés, tenant une boite de bière à bout de bras, sorte de samba ralentie et  vacillante .Il a  une veste cintrée soyeuse  décolorée avec  quelque chose de mordoré aux épaules. Sa culotte bouffante, genre zouave, se termine par des tennis sans lacets. Il porte  une longue barbe rousse   porte un chapeau tyrolien crasseux surmonté d’une fière plume de paon. Le soir  il devient criard et propose de la bière d’une main tremblante à des mémés effarouchées devant l‘éjaculation  arroseuse de la mousse sur le bitume. Un troisième, petit, râblé, épaules puissantes, jambes tordues, avance toujours en chaloupant   comme s’il avançait sur le pont  d’ un   cargo  par gros temps.  Ses yeux très écartés, bleus, regard  fixe,  lui donnent   quelque de  scrutateur vaguement inquiétant. Quand il se met à parler, dans un chuintement, soudain,  éclate   un immense sourire   et apparait  un jardin de  dents  mal plantées. Une couronne  épaisse  de cheveux épais, touffus, cerne  un crâne brillant  ciré qui parait faux.  Il s’incline courtoisement et fait même une génuflexion pleine d’humilité  devant les enfants, ou tente de petites espiègleries, puis  il suit  les filles, surtout  décolletées. Quand on   lui parle, il vous teste. Il récite  à toute vitesse « La Confiance, La Clarisse, Le Renard, le Revenant .vous savez ce que c’est ?

-Euh.. Non..

-Ce sont les naaviiirrres du Grrand Surrrrcouf !.. «

  Quand la camionnette de la police municipale fait sa ronde, elle ralentit devant ces trois-là, une vitre se  baisse , un  policier salue  nos  princes de l’asphalte, dit trois mots  puis repart.  Dans la rue  pas mal de voitures  couvertes de poussière  portent aussi  d’innombrables mouchetures,  coulures  blanches sur les vitres, le capot, et les pare-brise  comme si des plâtriers batailleurs  s’ étaient aspergés avec des balayettes . En fait, ce sont des fientes de goélands. Je retourne  vers  les camélias, mimosas, pins maritimes, villas anglo-normandes sur le front de mer. Presque toutes ont les volets fermés. Une malouinière, tout granit massive, présente une fenêtre sale   entrouverte . Des voilages   sales frissonnent sous la brise. Si on se penche contre les carreaux déformants,  et qu’on  met sa main en visière, on aperçoit  un mobilier Directoire empoussiéré et confit  dans un clair-obscur  de musée à l’abandon. Sur un guéridon, s’étale  un bataillon en marche  petite peuplade de soldats de  plomb   en carré, qui semble marcher courbé sous la mitraille, accompagné  d’une cavalerie  de hussards  avec des écailles de peinture  qui brillent sur certaines montures.  Le papier peint  d’un gris de cendre  est  orné de  guirlandes  de glycines  décolorées.    Trois gravures dans des cadres or éteint entourent la cheminée. Sur l’une d’elles  je distingue Napoléon à cheval .Il parcourt  un chemin de neige et de boue parmi des roues brisées, des prolonges, des fourgons,  un ou deux soldats expirant, tête nue,  parmi  des affûts de canon renversés. L’empereur est serré dans un manteau bordé de fourrure, comme une cocotte 1900. Sur une table de jeu, un carafon avec de l’eau-de-vie trouble.

La déflagration Alfred Jarry

Cramé par l’absinthe  et l’éther à l’âge de 34 ans, Alfred Jarry, né  à  Laval, mais élevé par sa sœur Caroline (de huit ans son ainée) à  Saint-Brieuc, se fit remarquer entre 1888 et 1891 au Lycée de Rennes .  En classe de  rhétorique il découvre  avec délice  le personnage  du  Père Ubu. Comme tous les potaches de l’époque, il se moque d’un professeur de physique du lycée de Rennes, Félix Hébert, dit le père Heb.. ou le P. H.. Père Héb. Eb. Ebé . C’est  grâce à  un ami , Charles Morin, qui  a écrit en 1885 une pièce  pour marionnettes  Les Polonais, que Jarry  se met à écrire sa propre pièce . Pour lui également, ça doit  une  pièce  pour marionnettes qu’il fait représenter trois ans plus tard chez lui ..

 Ce qu’il faut donc  retenir c’est qu’au départ la mythologie ubuesque est un fait collectif de lycéens. Jarry n’est pas le père d’Ubu. Ubu fut d’abord   un sujet  de rigolades, de blagues, de lazzi, de textes et caricatures de  potaches   pour   plusieurs générations de lycéens.

 

L’apport personnel de Jarry  c’est  d’avoir  projeté dans    ce personnage bouffon, grotesque, farcesque, une violence nihiliste qui nous stupéfie  encore aujourd’hui. Il  reprend à sa manière  iconoclaste  le canevas des drames historiques shakespeariens : la course au pouvoir, l’ accession au trône   par  la cruauté et  l’égoïsme ;ça ne s’accompagne chez lui d’aucune mise en perspective morale, brutalité à l’état pur . Celui qui va devenir en 1896 le secrétaire général du « théâtre de l’œuvre »  dirigé par le très intelligent Lugné-Poe,se livre à une opération stupéfiante :il récuse les beautés du langage shakespearien. Aucun ennoblissement par la poésie ou le faste  de la prose ,mais la platitude voulue .  Il accélère l’action jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un mécanisme radiogaphié.   Il débarrasse par conséquent  les personnages de  psychologie, trouve une écriture blanche semée d’imbécilités radieuses ou scatologiques, celles du pataphysicien. Le monde ubuesque devient un jeu de l’oie grinçant, une dramaturgie en culbute, funèbre, l’imbécilité heureuse  où ne triomphe que l’agression, la ruse, l’instinct de pouvoir.

 Ubu  et la mère Ubu ne sont pas de noble lignage, mais des petits bourgeois dérisoires emportés   dans les péripéties  du   drame historique..  Avec eux,  la violence humaine est rendue à sa sauvagerie  primitive. Comme l’écrit Jarry, « M. Ubu est un être ignoble, ce pourquoi il nous ressemble (par en bas) à tous  .    Le troisième personnage ,Bougrelas, « petit sagouin de 14 ans » selon Jarry , est obligé  par une « Ombre » paternelle, de  venger le trône usurpé. Donc il   se retrouve  dans la situation d’Hamlet sur les remparts d’Elseneur.  

Mais là où Jarry lance un défi  a tout le  théâtre  de son époque , c’est que  son  écriture  révolutionnaire  de  sa pièce  exige   un bouleversement  de la mise en scène. Jarry veut  de nouveaux décors, un nouveau jeu des comédiens,  de nouveaux éclairages,  et surtout  un nouveau  rapport au public, où l’outrage et l’agression  tiennent une grande  place.

Le jeune Alfred Jarry

 Dans ses lettres à Lugné-Poe, le metteur en scène pour lequel il travaille, Jarry  explique sa révolution scénique.  Suppression du décor réaliste ou vériste. Suppression de  l’acteur  en tant que  personnalité plus ou moins talentueuse  .Il préfère la neutralité du masque, comme dans la tragédie antique,  non pas pour la solennité, l’exotisme, mais pour placer du mécanique sur du vivant, et s’écarter de la familiarité humaine et dévoiler l’ infra-humain. ..Là, on retrouve le souci de Gombrowicz.

Cette manière qu’il a de désaffubler le théâtre de ses fonctions habituelles, reste exemplaire.Et sera médit par les générations suivantes  Il annonce  le  courant  du théâtre moderne de Beckett à Ionesco pour la thématique, mais ,pour la scénographie, il annonce déjà la révolution brechtienne, celle  Kantor ou les expériences du vide de Peter  Brook.   Il balance par-dessus bord le  théâtre d’illusion réaliste, et d’encombrement des décors qui asphyxient et détournent le spectateur de la démonstration de la pièce. A un théâtre  flatteur de  belles illusions magiques, et d’images réalistes, il  oppose un théâtre  de choc pédagogique . Car quoi de plus pédagogique que cet « UBU ROI » ?  Jarry  met à nu   le mouvement  d’horlogerie  du  drame historique ,genre  qui triompha sous les Romantiques. Cycle d’usurpation : massacre, trône conquis, abus de pouvoir, assassinats de masse,  nouveau soulèvement. Ubu, c’est le  tyran, de- quelque époque qu’il soit.  Par son opacité, par  pure volonté de puissance  ,par  bêtise aveugle , il est un archétype.

Le drame historique, débarrassé  de tout humanisme, de toute  hauteur tragique solennelle, de toute thèse rassurante et de  toute leçon de morale  ,de toute compassion pour les malheurs humains, devient alors   une machine  broyeuse.   Une hystérie  en marche.

 Jarry  travaille  par scènes  courtes, ce qui accélère   le mouvement de l’Histoire et l’hystérise . « Ubu roi » est devenu  une machine nihiliste.  Le schéma dramatique compressé  devient une planche anatomique, un écorché  au tableau noir, avec ses « fantoches » dont il explique à Lugné-Poe, qu’il les veut les plus « horrifiques » possibles.  La pièce  décrit ainsi  les régimes tyranniques  passés, présents  et à venir. C’est à la fois Néron et  Ceausescu, Amin Dada et  Staline.

Le pouvoir de dérision-provocation  de Jarry ne touche pas  seulement sur scène, mais il doit aussi s’exercer aussi contre le public, dans la salle , comme on le voit dans sa correspondance avec Lugné-Poe .  Il met  en accusation, en premier lieu,  la  paresse intellectuelle  du public qu’il appelle «  la foule « avec mépris : 

»Je crois que la question et définitivement tranchée de savoir si le théâtre doit s’adapter à la foule ou la foule au théâtre. » Une position qu’apprécieront, bien sûr, les Surréalistes.

Lugné-Poe

 Voici un extrait d’un article publié dans la revue « le Mercure de France »  de septembre 1896

«  De l’inutilité du théâtre au théâtre »

(..) Il y a deux sortes de décors, intérieurs et sous le ciel. Toutes deux ont la prétention de représenter des salles ou des champs naturels. Nous ne reviendrons pas sur la question entendue une fois pour toute de la stupidité du trompe-l’œil. Mentionnons que ledit trompe-l’œil fait illusion à celui qui voit grossièrement, c’est-à-dire ne voit pas, et scandalise qui voit d’une façon intelligente et éligente la nature, lui en présentant la caricature par celui qui ne comprend pas. Zeuxis a trompé des bêtes brutes, dit-on, et Titien un aubergiste.

Le décor par celui qui ne sait pas peindre approche plus du décor abstrait, n’en donnant que la substance ; comme aussi le décor qu’on saurait simplifier en choisirait les utiles accidents.

Nous avons essayé des décors héraldiques, c’est-à-dire désignant d’une teinte unie et uniforme toute une scène où un acte, les personnages passant harmoniques sur ce champ de blason. Cela est un peu puéril, ladite teinte s’établissant seule (et plus exacte, car il faut tenir compte du daltonisme universel et de toute idiosyncrasie) sur un fond qui n’a pas de couleur. On se le procure, simplement et d’une manière symboliquement exacte avec une toile pas peinte ou un envers de décor, chacun pénétrant l’endroit qu’il veut, ou mieux, si l’auteur a su ce qu’il voulut, le vrai décor exosmosé sur la scène. L’écriteau apporté selon les changements de lieu évite le rappel périodique au non-esprit par le changement des décors matériels, que l’on perçoit surtout à l’instant de leur différence.‌

Dans ces conditions, toute partie de décor dont on aura un besoin spécial, fenêtre qu’on ouvre, porte qu’on enfonce, est un accessoire et peut être apportée comme une table ou un flambeau.

L’acteur « se fait la tête », et devrait être  tout le corps, du personnage. Diverses contractions et extensions faciales de muscles sont les expressions, jeux physionomiques, etc. On n’a pas pensé que les muscles subsistent les mêmes sous la face feinte et peinte, et que Mounet et Hamlet n’ont pas semblables zygomatiques, bien qu’anatomiquement on croie qu’il n’y ait qu’un homme. Ou l’on dit la différence négligeable. L’acteur devra substituer à sa tête, au moyen d’un masque l’enfermant, l’effigie du personnage, laquelle n’aura pas, comme à l’antique, caractère de pleurs ou de rire (ce qui n’est pas un caractère), mais caractère du personnage : l’Avare, l’Hésitant, l’Avide entassant les crimes… ‌

Et si le caractère éternel du personnage est inclus au masque, il y a un moyen simple, parallèle au kaléidoscope et surtout au gyroscope, de mettre en lumière, un à un ou plusieurs ensemble, les moments, accidentels(…) » ‌

 Enfin voici le témoignage capital de ce qui se passa le soir de la première à la création de Ubu Roi.

          « Ce fut un charivari impressionnant. Gémier, orné d’un masque effroyable (pâle copie avant la lettre de l’effroyable masque à gaz de nos malheureux soldats) et du fond d’un nez en trompe d’éléphant, leur lança le mot, le fameux mot par lequel débute la pièce, mot du “parlage français”, dit Laurent Tailhade, auquel Jarry avait ajouté une lettre qui lui donnait un accent neuf et la plus affirmative des sonorités : “Merdre !”          Un tel tumulte s’ensuivit que Gémier dut rester muet pendant un quart d’heure, et c’est long, un quart d’heure, à la scène !… Cela s’appelle un trou. C’était même un vrai précipice ! Les gens de lettres riaient, mais  les profanes, surtout les dames, n’en revenaient pas. On s’interpellait d’une loge à l’autre, on s’invectivait, si bien que Willy, agitant son fameux chapeau à bord plat, de légendaire mémoire, finit par crier au public : “Enchaînons !” comme estimant

La scène à faire est  surtout dans la salle. Chaque fois, du reste, que le mot* fut dit, au courant de la pièce, et il y est dit très souvent, il reçut le même accueil : cris de colère, d’indignation ou fou rire. Gémier, le Père Ubu, cette excellente Mme France, la Mère Ubu, en prirent leur parti et se montrèrent vraiment merveilleux de courage et de talent. Les critiques impartiaux eurent tout de même, dans ce bouleversant tapage, la vision d’un type nouveau, quoique éternel, de Guignol-tyran, à la fois bourgeoisement poltron, lâchement cruel, avare génialement philosophe, tenant par sa grandiloquence de Shakespeare et par son humanité primitive de Rabelais. »

*le fameux « Merdre ! » qui  ponctue la pièce.

Rachilde, Alfred Jarry ou le Surmâle des lettres, Grasset, 1928.

Le trou dans le mur

J’ai découvert Proust dans des circonstances bien particulières qui ont orienté ma lecture..  J’étais cloitré  en pension à Argentan, dans l’Orne, depuis six ans . Je vivais ça très mal, comme une  punition, ce que c’était, d’ailleurs  dans l’esprit de mes parents. J’étais en classe de Première,  un interne, mon plus proche ami,  me prêta  un livre de poche tout corné et  barbouillé de notes dans les marges. C’était  « Du côté de chez Swann ». Ce volume avait appartenu au  son frère ainé, qui avait  achevé ses études de Lettres à l’université de Caen. Le frère ainé avait tant parlé de ce Proust que nous avions une formidable  curiosité. Quand je lus les premières pages  ce fut  comme si Proust  avait fait un trou dans le mur de ma salle d’étude .

Oui, un trou dans le mur, et de l’autre côté du mur j’apercevais  les sources de la Vivonne et les clochers de Martinville.

 Je  voyais enfin autre chose  que des salles de classe vides le dimanche,  leurs chiffons plein de craie, une cour déserte.

  Proust m’offrait  le  monde dont j’étais privé : la vie du village de Combray, le jardin de tante Léonie,  le lavoir  , les asperges servies le dimanche, le marronnier du jardin, les aubépines, les carreaux de la cuisine,   la sortie de l’église, la bouteille de Vichy Célestin à côté de la statuette de la vierge dans la chambre de Tante Léonie. Marcel m’ouvrait des mondes  gorgés de sensations, fastueux, une famille  douillettement policée et  bourgeoise , cultivée et attentive, des visiteurs de charme, comme Swann  et des fins de soirée dans le jardin,  tout ceci dans   une frissonnante  mobilité de plaque sensible.

 La présence  magique de ce monde  tenait l’infini murmure volubile et uni, ce ton de de confidence  au lecteur, mon frère. Surgissait d’un  village français du début du XX° siècle tout ce qui me manquait :les sentiers, la rivière, la famille, les rites de table, même  les chagrins  d’enfant, le baiser du soir tant attendu, tout  charriait et coulait  dans une rivière et   portait une sorte d’indolence voluptueuse et consolatrice . Il semait à   chaque page des sensations et des perceptions si fraiches, si neuves, justes que le lecteur les  accapare  et  en tapisse son univers  son intérieur dans une curieux phénomène   de dévoration. Non seulement Proust  me donnait   les sources  de la Vivonne et la passerelle du Pont-Vieux.

Il  m’offrait  aussi une initiation érotique. J’étais troublé par la    grande laitière  à qui le narrateur  demande du café au lait sur un quai de gare en Normandie. « Elle avait l’air d’être vue à travers un vitrail illuminé » note-t-il.. Ainsi pas mal de ses personnages descendent du vitrail  vers lui avec les apparences de personnages  divins, apparitions miraculeuses venues  délivrer  une révélation . La petite bande de   follettes  enjouées  de Cabourg derrière les baies immenses  du restaurant,  font  aussi apparition miraculeuse sur fond de miroitement de la mer. Mystique de l’art, jamais loin. Filigrane théologique?…

Un autre passage me troublait  alors que _à vrai dire-  je pataugeais  dans les  méandres  psychologiques  du  «   côté de Guermantes »,c’est quand le narrateur   dîne seul dans un minuscule restaurant désert en province :

« On m’apporta les plats, en haut, dans une petite pièce tout en bois. La lampe s’éteignit pendant le dîner, la servante m’alluma deux bougies. Moi, feignant de ne pas voir très clair en lui tendant mon assiette, pendant qu’elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son avant-bras nu, comme pour la guider. Voyant qu’elle ne le retirait pas, je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l’attirai tout entière, à moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu’elle eût un peu d’argent. Pendant les jours qui suivirent, le plaisir physique me parut exiger, pour être goûté, non seulement cette servante mais la salle à manger de bois, si isolée. ».

 Avec mon ami, nous discutions passionnément de Proust la nuit , dans le ciroir, avec une lampe de poche,  une bouteille de blanc, un camembert,  parmi les   aux odeurs fortes  de godasses souvent mouillées, et de  boites de cirages Lion Noir  restées ouvertes. Lui aimait la férocité  de l’analyse sociale,  en marxiste naissant qu’il était . .J’appréciais plutôt le phénoménologue  des clochers de Martinville et  le solitaire fasciné par  des jeunes filles en fleurs.

La phrase qui me plongeait dans une rêverie sans fin était :  « Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes ».. oui, par cette  métaphore je découvris et compris    que j’avais « dormi » mes années d’enfance entre  des chiffons de craie, et un radiateur gougloutant et de tristes montées au dortoir. J’avais donc  dormi, ou plutôt hiberné durant des années, l’œuvre de  Proust tenait « l’ordre des années et des mondes »  Il m‘avait réveillé .Comme on greffe de la peau souple sur un membre brûlé, il avait  posé son enfance bourgeoise,   voluptueuse et sensitive   sur la mienne, atrophiée et racornie.

Tout ce premier volume  m’avait bercé :bain amniotique coloré.

En revanche, avec «  le coté Guermantes »,  Proust refermait les portes  qu’il avait ouvertes. Il m’enfermait avec des Legrandin , des Cottard,des Verdurin qui cassaient la magie.  Un amas d’insectes morts dans une boite à chaussures. L’œuvre s’emberlificotait  parfois  dans d’interminables   chroniques cancanières entre redingotes et hauts de forme,  longues silhouettes à aigrettes, salamalecs à n’en plus finir.. .Le Proust   qui m’avait fait rêver sur le « côté Guermantes » à Combray   inversait tout : il démythifiait et démolissait  le nom même de Guermantes, dégradait   l’image de la duchesse, comme s’il avait ouvert  sur des coulisses pour exhiber  la comédie humaine ordinaire, sa morne pluie de ragots,  de politesses moisies, tout ça révélé   à coup de  phrases à ramifications et proliférations monstrueuses  La poésie  du début s’était volatilisé.

Vuillard

 

J’abandonnai  ce zoo confiné  dans ses salons  pour vite courir au Temps Retrouvé.

Depuis, j’ai gardé, à peu près, les mêmes premières impressions de cette lecture lycéenne.

Enfin, pour terminer,  je garde une admiration intacte  pour  le Proust  découvreur  qui fait se déployer  et parler  l’espace.   Il n’y a pas longtemps  j’ai découvert que Proust, avait coupé dans un Incipit de « un amour de Swann », un passage qu’il avait écrit en 1909, puis repris en 1910. Il écrit : »Il en était de M. et Mme Verdurin comme de certaines places de Venise, inconnues et spacieuses, que le voyageur découvre un soir au hasard d’une promenade. » Comparer les Verdurin à une place de Venise, c’est là encore  l‘humour de Proust.

Collège Mézeray ,Argentan