Déconfinement ?

Le Sillon à Saint-Malo

Arno  Schmidt aurait apprécié cette période  de  confinement, lui qui n’aimait  que les landes désertes,  les horizons larges, fluides, débarrassés de présence humaine.. .Ici à Saint-Malo, avec  cette plage du Sillon qui forme autoroute de sable, vide,  avec le ciel qui claque d’un bleu qui parait irréel, on a   l’impression que le temps ordinaire  a été évacué, que nous sommes bercés  aux confins du temps, arrêté dans un espace sidéral , débarrassés de l’agitation  humaine. Ce 1er  mai, avec   beau ciel gigantesque  qui laisse deviner la courbure de la terre    je  flâne dans  un bel   espace amniotique ; on pourrait presque entendre grincer la rotation de la terre sous l’effet du vent..  La nature se modifie :des canards se dandinent sur un  parking désert, la vie végétale désordonnée renait le long des  clôtures d’un camping  , des chats de vautrent  entre les camions d’un entrepôt , des papillons sautillent, nombreux,  sur les bancs écaillés  du stade ; et la nature, avec ses touffes  herbes rutilantes, de jeunes têtes de  pissenlits,  prend un curieux élan irraisonné et radieux avec des merles, des moineaux, des pies ,des goélands qui saturent les toits et les cheminées.. Éclosion spontanée d’avril, avec des herbes acides qui courent contre les murs de granit de ma vieille rue  préférée.  Naissance du printemps, des mouches entrent dans la cuisine. L’ absence  d’humains dans certains quartiers résidentiels   permet de remarquer la perspective  si nette et géométrique d’une  avenue   bordée de platanes réguliers, ou les cases de marelle dessinées à la craie dans une impasse. Les plages immenses reprennent leur sauvage étendue vierge de premier matin du monde  avec la seul ombre des nuages, si lents à dériver.   Et devant  le rond-point d’un carrefour, (c’est là que il n’y a pas si longtemps, en ces jours brumeux, des gilets jaunes  se réchauffaient  avec leurs  feux de bivouac   de  quelques cageots)   deux peupliers à la présence fragile, presque scintillante dans l’air radieux ,  retiennent les particules d ‘ un moment d’une délicatesse  parfaite ;et qui va disparaitre.. Dans quelques jours,  le déconfinement?.. Ici, à ce carrefour , chaque matin, à nouveau, la   ruée tapageuse de bagnoles et camions du matin, venant de Rennes,  embouteillages,  sons stridents, moteurs surchauffés, accélérations, freinages, l’ordinaire.  

Hardellet,d’une banlieue l ‘autre

André Hardellet assez peu lu, et pourtant œuvre  rare  !  Dense,concise, précise   jusqu’au fantastique.. Né le 13 février 1911 à Vincennes et mort à Paris le 24 juillet 1974, il  a surtout écrit des des proses brèves, poemes, chansons. Il fait partie de cette race  de flâneurs  parisiens magnifiques, qui va de Nerval à Léon-Paul Fargue, et du Baudelaire du « Spleen de Paris » à l‘Audiberti de « Dimanche m’attend », ce dimanche qui nous guette tous aujourd’hui..

Son premier roman »le seuil du jardin »(1958)  est salué par André Breton. « Les chasseurs »(1966)  est salué, admiré, relu,  analysé par  Julien Gracq –cet autre flâneur-   dans un  très bel article qu’on trouve dans son   volume II de la Pléiade.

  Dans « les chasseurs », mon livre préféré d’ Hardellet, ami de Brassens, de René Fallet, on flâne dans  les banlieues champêtres  engourdies : vallée de la Bièvre, vallée,  Chevreuse, bords de Marne, etc. Son espace vital pour éclosion d’onirisme. Un peu de somnolence rurale l’inspire..Surgit alors au détour d’un sentier  une image, un faux souvenir ,un vertige de mémoire, des traces anciennes désuètes,  quelque chose qui se libère venue de vacances d’été lointaines,  scènes revenues (du mot revenant)  comme intactes  d’une époque toujours un peu arrière-saison,  une chanson de village entendue sur la margelle d’un puits ,un préau d’école  et ses piliers de bois, un  estaminet   avec peintures crouteuses, pichets, vieille photo de groupe  gondolée et pâlie avec des sourires figés , zones ensauvagées, mare à têtards,  perspective de prairies avec alignements de saules, songe d’un bivouac d’une armée dans une carrière à l’abandon, crinolines sur un champ de course  .Chaque fois, un magnétisme, chaque fois un choc affectif. Une brèche.

Hardellet cultive  l’étrange maladie d’ un monde fantomatique qui danse dans un bout de parc resté à l’état sauvage. .J’y sens aussi, chez lui,  la consolation d’une peine.

Avec Hardellet  quelque chose brille un instant entre des branchages, nait, s’épanouit, disparait .Ces brefs instants   portent une charge d’émotion qui s’empare  de notre  psychisme,  avec la puissance foudroyante  que  seuls les contes portent. C’est du côté  de  « sœur Anne ne vois-tu rien venir ? »,  cabinets noir, cavaliers venus trop tard, ou danse hofmannienne et son gloussement satanique. Souvent par un temps orageux, en automne,  le flâneur glisse vers un engourdissement de voyant , un demi sommeil ultra lucide.  soudain,  il voit du linge au vent, entend des servantes.. Hardellet s’affranchit de l’espace pour pénétrer dans un temps perdu et retrouvé. ce n’est pas pour rien qu’il écrit « Grand Hôtel »  sur le Grand Hôtel de Cabourg-Balbec et l’absence de Proust….  Il a le génie de rassembler  des  univers détachés, pour s’y amener un point de rêverie,  hors de toute possibilité logique .Et  ça touche au cœur.

Hardellet par Doisneau

Au cœur. La réminiscence-révélation s’épanouit  toujours dans un monde bien réel,au ras des choses, herbes, goudron, sable, pierres, gravier vie des buissons trembleurs. Lieux :une carrière, une route matinale, une mare à grenouilles, une douve,  une cour d’école en octobre car  Le grand Meaulnes jamais loin. La  songerie se charge alors  d’une vérité précaire, urgente qui,  fait passage vers un autre monde . Mélancolie, émerveillement, fantastique morose. Hardellet  devine dans les défauts du verre d’une vitre, un guignol abandonné, le désastre d’une bataille sortie d’un livre d’histoire  genre Mallet Isaac ou de gravures  pour volumes Hetzel .Eclats, échappées,rondes, voix perdues, tout  danse souvent à la lisière d’ un bois. Phrases vives, mordantes. Il faut y  ajouter un érotisme champêtre.il surgit  soudain sauvage, capiteux, plantureux, comme si des Glaneuses de Millet, opulentes,  se dépoitraillaient pour empoigner  un puceau, et lui faire voir le  plein ciel dans leur retombées de cheveux.

 Ce n’est pas pour rien s’il a écrit « Lourdes, lentes… » sous le pseudonyme de « Stève Masson », en 1969. L’érotisme de ce texte, gorgé  comme une baie bien mûre,  avec des servantes aux cuisses nues , aux gestes d’initiatrice  pour mâles fous de désir. Le texte choqua, dit-on, Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur. André Hardellet fut condamné en 1973 pour « outrages aux bonnes mœurs » par la 17e chambre correctionnelle de Paris, et, selon ses proches, en fut très affecté. Il mourut l’année suivante.

Revenons au texte « les chasseurs I et II ». Notre  promeneur si solitaire   s’abandonne  le long de voies ferrées désaffectées, baguenaude autour de vallonnements herbeux d’où jaillissent des nuées de criquets, il contemple longtemps un lavoir, une mare couverte de lentilles d’eau. C’est souvent une  chose interdite, cachée,  entrevue par une fissure dans un mur de ferme, entre les planches d’une porte de grange. Guetteur de lucarnes, arpenteur de  greniers, il peut aussi se glisser par une fenêtre entrouverte pour  surprendre  comment un futur évêque se compose un sourire ambigu.. Il n’en dit jamais trop. Il truffe ses proses d’allusions à  des parfums éventés et moroses  de Nerval, des archers et manoirs  et gravures d’Aloysus Bertrand,  des musiciens à culottes courtes venus d’un bastringue montmartrois. Un escadron de servantes étendant du linge  sort du film de Cocteau « La belle et le bête ».Ce noir visiteur de plein été voit des lingères  au torse puissant venues de Courbet ou   évoque  un peloton de soldats, dans une  « carrière crayeuse  assommée de soleil »  qui rappelle l’exécution de l’empereur Maximilien de Manet.

J’aime son attachement à l’univers enfantin. Il rêve devant une boite à biscuits oubliée  sur une étagère dansu ne ferme, une vieille valise, un sommier pisseux. En parcourant un dépotoir à Ivry, dans ce quotidien en vrac,( seau hygiénique,  bidets, coquilles d’huitres, frocs, fracs et des fusillés et mata-hari) il trouve une force magique…

»N’écartez pas les branches des deux mains, nageurs dans la verdure ; restez toujours  un peu  en deçà « écrit-il «  C’est  vraiment sa marque ,le « en deçà »

Son œuvre, qui reçut à ses débuts les encouragements  de Pierre Mac Orlan,  obtint  le prix des Deux-Magots en 1973. En 1975, la collection Poètes d’aujourd’hui accueillit le poète : essai et choix de textes sous la plume d’Hubert Juin.

 « Arrête-toi devant la haie, fais l’inventaire.
Une toile d’araignée (absente), avec un fragment de mouche, à droite. Plusieurs crottes de lapin. Deux trous de mulot. Un colimaçon qui laisse un peu de luisant sur les feuilles – cornes, bicornes, gendarmes, les demoiselles sont en larmes. Des fourmis. Une vieille cartouche de chasse au tube de carton décoloré – qui l’a jetée là ? De l’herbe, de la mousse, des feuilles tombées. La batterie de sarrasin commence chez les Pesnel, un cerisier lâche d’un seul coup tous ses loriots – mais ne détourne pas ton regard : voici le moine en boule, pèlerin des menus sentiers, le hérisson. Fais-toi souche ou tas de pierres, sinon… »

                                                          ***

Ce que Julien Gracq  remarque : »..il est (ce matériel d’André  Hardellet) celui d’un Parisien de souche, en vagabondage sur les lisières imprécises, à demi oniriques, de sa ville, banlieue et couronne rurale adjacente :là fleurissent à l’envie les terrains vagues, voies  de chemin de fer rendues à herbe, anciens hippodromes, carrières à plâtre, buttes de tir désaffectées, Grange-aux-Belles, cabarets au lièvre, guinguettes vertes des bords de Mare. »

Un Claude Simon pour Noël

 Pour Noël, je propose  comme cadeau la  lecture (ou relecture )d’un roman de Claude Simon, « Histoire », de 1967. Ce n’est pas une œuvre facile, mais qui vaut la peine de rouvrir ce roman qui obtint le prix Médicis en 1967.

 Roman mosaïque, roman puzzle, roman de la mémoire arborescente et trompeuse. Roman –tapisserie, ou roman fresque  qui se détériore  et se reconstitue,  car  la mémoire est   sans cesse en effervescence, en train de se construire et s’anéantir, se renouveler et se métamorphoser. 

 Ce qui frappe en premier lieu  ,c’est la sensualité de cette prose. La phrase d’Histoire rend sensible cette irruption continue. Longue, sinueuse, proliférante, elle charrie une multitude de sensations et de détails ; truffée d’incises, de parenthèses, d’ajouts, de digressions, rarement balisée par les marques habituelles (liaisons absentes, ponctuation lacunaire, participe présent qui efface les repères temporels), elle est animée par le désir, qui lui confère sa force poignante et lyrique, de transcrire avec exactitude les mouvements de la conscience.

Ce long ruban de  déferlement d’images et de scènes  viennent parfois  de l’enfance notamment dans un pensionnat religieux du narrateur, ou d’épisodes guerriers, ainsi que de scènes avec des membres de la famille disparue. Il y a également des séries descriptives  de  cartes postales qui évoquent des voyages exotiques d’oncles, de tantes, de grands-parents, allant ou revenant  de lointaines  colonies, ou de simples vacances dans les Pyrennées.

Il faut un temps d’accommodation au lecter  devant  ces recits emboités, cassés,  qui font la part belle au visuel.   Ce qui reste évident c’est  l’impossibilité de l’élucidation d’une «  histoire » claire et logique, dans l’esprit du narrateur.

 Que reste-t-il ,en mémoire,  une fois le  roman refermé ?

 Pour moi (mais cela varie avec chaque lecteur ) images d’une vieille demeure méridionale avec ses persiennes fermées, la chaleur dehors, la fraicheur dedans.. ses plinthes plâtreuses,  ses couloirs sombres, son coté musée et grenier  pour âmes mortes,  sa végétation, son salpêtre, ses meubles dans l’ombre, ou bien  les réactions d’un homme dans un restaurant bondé, attiré  par les allées et venues et le  décolleté d’une serveuse à tablier blanc, ou bien  des écoliers impertinents qui  tournent en ridicule prières et formules latines dites pendant la messe , ou  des descriptions(parfois fastidieuses avouons-le… )  de timbres et de cartes postales.

 Une des premières difficultés de lecture c’est que les faits surviennent sans crier gare : morceaux, fragments, ponctuation démantelée, mélange de dialogues interrompus  et de descriptions subitement cassées., quelque chose de concassé dans ce ruban de prose….Comme des actualités au cinéma, mais séquences  dont on aurait perdu  la logique, les dates, la chronologie, la provenance. Parfois, collages,  on est dans un tableau de Poussin(pendant longtemps Claude Simon a voulu être peintre) ,dans un bout d’article de journal, dans un texte de Jules César, dans une vieille publicité pour un savon, dans la révolution russe de 1917, dans un combat  dans Barcelone pendant la guere civile .

Collages, publicité anciennes, photographies examinées à la loupe, citations d’un autre roman de Simon (« la route des Flandres ») mais aussi  Histoire épique :  faisant référence à une charge de cavalerie  tragique en juin 40..  Il faut énormément d’attention pour reconstituer-grâce aux personnages-  ce qui se passe dans cette  profusion verbale si végétale

A l’époque ,1967 ,en pleine bataille du Nouveau Roman , quelques critiques refusèrent de se laisser submerger par un  roman qui refuse l’ordre des horloges, la ponctuation traditionnelle , la psychologie . Ce serait dommage de ne pas suivre ce texte dans  sa puissance érotique, sa grandeur,   son originalité. L’accumulation et l écoulement sans fin des mots  ( du participe présent)  font partie de cet art romanesque loin des schémas traditionnels .La puissance visuelle est là, évidente, voire écrasante .

Comment est né le roman ?

Simon  déclare : « j’avais trouvé un stock de cartes postales, où je reconnaissais une correspondance de mon père fiancé avec mère. Je savais depuis longtemps l’existence de ces cartes et tout à coup j’ai eu envie de les décrire, de les raconter. j’ai publié une quinzaine de pages là-dessus dans la revue «  Tel Quel « au cours de l’hiver 1964. J’ai repris ce petit texte avec  l’intention de le développer un peu et il est devenu ce roman de 4OO pages » à  amples cadences.1967« Histoire » de Claude Simon…l’enchantement de la première phrase.

«  l’une d’elles touchait presque la maison et l’été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fenêtre ouverte je pouvais  la voir ou du moins ses derniers rameaux  éclairés par la lampe avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténèbres, les folioles ovales teintées d’un vert cru irréel par la lumière électrique remuant par moments comme des aigrettes comme animées soudain d’un mouvement propre(et derrière on pouvait percevoir se communiquant de proche en proche  une mystérieuse et délicate rumeur invisible se propageant dans l’obscur fouillis des branches… .. »

Oui, l’écriture de Claude Simon , avec ses digressions qui s’emboitent, prolifèrent,  possèdent  un emmêlement particulier en volutes et art de fresques baroques en trompe l’œil .Il faut relire le roman vraiment très attentivement  pour apercevoir l’intrigue de base.  Comme dans » l’Ulysse » de James Joyce, Simon    raconte une journée du narrateur. Selon Alastair B. Duncan, qui a  accumulé les  notes en Pléiade, voilà ce qui se passe :

Le narrateur s’éveille, toilette, sort ; devant un kiosque à journaux  il rencontre u vieillard qui fut amoureux de sa mère. Après être passé  à  la banque il déjeune dans un restaurant, puis revient chez lui , a rendez-vous avec un antiquaire  pour lui vendre une commode dans laquelle  y  des collections de vieilles cartes postales  Téléphone à un cousin Paul et le rejoint au bord de la mer, lui fit signer un document pour partager une bergerie. Le soir, retour en ville…,à dix heures et demie du soir ,promenade le long d’un canal,  il aperçoit son ancien camarade de lycée Lambert qui sort d’un meeting politique. Sur cette structure (que je n’ai pas personnellement clairement perçu, soyons juste)  s’agglutinent souvenirs, notamment  de l’oncle Charles, de Barcelone.

Le plus intéressant, à mon avis,  c’est le rôle des femmes.

 Corinne, la jeune cousine,  Hélène , femme du narrateur(avec un scène  digne d’un film d’Antonioni  dans un musée d’archéologie ) et bien sûr   la mère (abusive ?) du narrateur, et ses jacasseries, caquetages,  bavardage avec troupe de  vieilles dames  trop fardées(un poulailler ?)  qui ajoutent ne note  comique  à pas mal de pages..

 Pour Jacqueline Piatier, du journal « le monde »  voici, ,elle, comment elle résumait « l’intrigue »  si dispersée : 

« Un homme, le narrateur, qu’on suppose au tournant de la cinquantaine, se retrouve dans la maison de famille où il a passé son enfance. Il y est revenu seul, en proie à des embarras d’argent qui le forcent à vendre quelque meuble et à hypothéquer quelque terre. C’est l’emploi d’une de ses journées, que seules privilégient ces opérations financières, qui va nous être conté. Trame banale s’il en fut, puisqu’on saisit le héros d’abord dans le demi-sommeil plein de pensées et de rêves qui précède son lever, et qu’on le suit au fil des douze chapitres. Les douze heures de la vie d’un homme sans qu’aucun événement particulièrement romanesque, voire poétique, les marque.
Le romanesque, la poésie, sont ailleurs, dans le crâne du narrateur, qui observe, contemple, se souvient, imagine, et qui, par la seule activité de son esprit, parvient à donner épaisseur, intérêt et sens à l’extrême banalité des instants vécus.. «

Ce qui étonne dans ce roman c’est que les thèmes de la mort, celle de la femme aimée, précisément,  de la dessiccation cadavérique, de la momification, du chemin vers le cimetière reviennent avec une régularité métronomique.   Il y a le mystère de la mort de la femme de Charles  l’élucidation  d’un drame, ses causes ,(là une jeune femme qui se jette par la fenêtre..)     et s’y mêle l’élucidation impossible dans le drames familiaux.

Mais rien ne se passe comme dans  un roman réaliste. L’irruption d’une conscience prise dans son flux et son tout-venant  chavire  le didactisme , les logiques de structure  de la tradition romanesque,. Les belles allées  du jardin à la française  deviennent jungle mémorielle, odeurs fauves,  cassures expressionnistes, érotisme  glissant sans crier gare d de figures bibliques à photos » cochonnes «  de paris-hollywood.. Ici, l’arbitraire  règne. Le principe d’incertitude et le hasard cheminant  de l’écriture-que Simon revendique dans ce texte .

Petite hypothèse personnelle : les éléments biographiques de Simon liée à la guerre, à la défaite de 40, cette « débâcle »  au sens historique  ont des conséquences sur  l’élaboration d’un nouveau «  romanesque « .Ces évènements de la vie de Simon    jouent le rôle de perturbateurs. L’humanisme des romans traditionnels et leur morale dont ils relèvent, en faisant du roman le lieu d’un enseignement global, social et psychologique, tout ceci est mort.

L’Histoire, de l’individuel au collectif

Ce n’est évidemment pas un hasard si Claude Simon a appelé son roman « Histoire ». Ici, » l’histoire » individuelle du narrateur croise sans cesse et bute, et s’immerge et s’englue même  dans l’Histoire collective  d’un oays et d’une Europe,, aussi bien celle des guerres(guerre d’Espagne, guerre de 4O, guerres coloniales)mais aussi l’histoire ancienne, de la bataille de Pharsale à la débâcle de 4O, de la guerre des Gaules  aux mort de la guerre d’Espagne. Sans cesse, Simon par des surimpressions , revoit (certains diront ressasse)  les mythes :celui de l’héroïsme combattu par  l’imbécillité de la boucherie réelle, celui du temps linéaire par le temps trouble de la conscience e en accélération et panique, le Mythe  de l’amour heureux, ou de l’amour Courtois,  revisité dans la brutalité du  rut, de la saillie ; le sexe abyssal et sauvage  face  aux  apparences trompeuses  du monde civilisé. Question : jusqu’où son expérience de la guerre, de la captivité en Allemagne a joué ?Dans quelle profondeur psychique  le coup-t-il frappé le soldat cavalier  Simon puis le prisonnier de stalag  Simon ?   sans doute  loin pour ainsi  donner tant d’échos à la Mort, aux cadavres,  aux conversations  désarticulées, à un immense  désordre historique, aux ténèbres, aux désastres, à la matière inerte, aux malheurs des hommes. L’écriture  porte  témoignage d’un monde descellé, et d’un Temps « hors des gonds » .  « Histoire » bouscule  les barrières rassurantes et humanistes  face à  un monde en ruines   né de deux guerres mondiales.

Simon est sans doute le romancier français  sonde l’Histoire à travers ses effondrements.

A la continuité d’une action, il oppose  des successions éclatées, ou  des simultanéismes qu’on trouve par exemple dans le » Guernica » de Picasso. A un  déroulement  continu  de l’intrigue, il substitue  des éclats  paniques, des fissures  d’anxiétés, des  dérives de la mémoire inconsciente ,  des  images douloureuses, obsédantes qui remontent à la conscience, infatigables et mystérieuses, indociles, hors de toute respectabilité, comme certains rêves.

Si  l’éclatement   si spectaculaire »  du roman traditionnel est poussé si  loin chez lui, c ‘est parce  que son histoire biographique est née d’ un traumatisme .C’est le  point zéro de  juin1940, quelque part, à cheval ,sur une route des Flandres, matrice évidente de toute l’œuvre.. . Circulation affolée,  art panique, syntaxe bouleversée.

EXTRAIT :

« Et alors passer le restant de sa vie dans un bureau dont on n‘ouvre même plus les volets sous le prétexte de la poussière et de la chaleur même en plein hiver, occupé à des choses passionnantes que sont la distillation du contenu des bouteille poisseuses et les additions de sacs de sulfate ou des journées d’ouvriers en conservant au fond d’un tiroir sans avoir le courage de la déchirer une vieille photo qu’on se garde ben d’en sortir comme si on redoutait que non pas la lumière du soleil puisqu’elle n’y pénètre jamais mais simplement celle d’une simple ampoule électrique  recouverte aux trois quarts de chiures de mouches soit capable en l’éclairant d’en faire surgir, exhumer non pas ce qui ne fut qu’un instant(une simple lamelle d’une infime épaisseur dans la masse du temps et sur laquelle on figure simplement assis dans un fauteuil d’osier) mais une confuse, une inextricable superposition d’images, mordant les unes sur les autres comme ces illustrations dans le dictionnaire ou certaines méthodes de culture physique homme courant ou homme sautant photos prises sur une plaque fixe à l’aide d’un appareil dont l’obturateur s’ouvre et se ferme   à des  intervalles très rapprochés… »

Billard à 9h et demie avec Böll

Ecrit  en 1957-1958, « Billard um halbzehn »( traduction littérale : « Billard à 9h et demie. »  transformé  en  « les deux sacrements », au Seuil)   est un récit de Heinrich Böll qui se place fin des années cinquante. Il  revient au travers les pensées des différents membres de la même famille, sur cinquante ans d’histoire d’allemande. Depuis l’entre deux guerres   jusqu’aux     années de reconstruction de la ville de Cologne. Ce roman de ce fils d’une famille rhénane catholique,  retrace   le destin emblématique de trois générations d’ architectes  qui ont subi  la naissance du nazisme,  l’exaltation patriotique ,l’enrôlement massif,  puis   l’effondrement  de  l’aventure hitlérienne et la naissance de l‘ère Adenauer.

 Les bombardements massifs anglo-américains ont détruit la majeure partie, des grandes villes allemandes,  notamment Cologne.   Le titre original de ce roman  allemand  paru en 1959 « Billard um Halb Zehn » veut dire   « rendez-vous tous les matins, à neuf heures et demie », quand Robert Fähmel  se rend à » l’Hôtel du Prince Henri »(dans la ville de Cologne ) pour sa partie de billard.

Böll à la fin de sa vie

 Là, pendant deux heures, Robert raconte au jeune Hugo, le liftier de l’hôtel, ses souvenirs, mêlés à ceux des autres membres de sa famille.
On découvre, par une série de flash- back, ces trois générations. Le   vieux Fähmel, Le vieux le grand-père construisit  la magnifique abbaye Saint-Antoine; son fils Robert qui, pendant la guerre, est amené à  la faire sauter, sur l’ordre d’un général fou .Son  petit-fils Joseph, est  désireux,  lui  de reconstruire l’abbaye.  On saisit ainsi l’ironie de l’Histoire.

Prix Nobel 1972,Heinrich Böll, fervent catholique( à la manière rhénane anti nazie)   fut très marqué par d ses lectures de Bernanos. Il se fit d’abord connaitre   en qualité de représentant  de la  « littérature des ruines », qui raconte la misère de l’après- guerre.

C’est  sans doute ce romancier  qui a le mieux décrit cette détresse  dans les villes allemandes rasées : enfants qui volent du charbon, femmes emmitouflées qui  dégagent les tas de pierre écroulées, anciens combattants de la Wehrmacht déboussolés, populations affamées, jeunes démobilisés qui  errent traumatisés par ce qu’ils ont vu sur le front de l‘Est, veuves de guerre sans argent.Ces  victimes sont décrits avec un réalisme compassionnel  dans ses premières œuvres . Je signale un recueil de nouvelles particulièrement réussi et autobiographique : « la mort de Lohengrin » 1957, qui reste stupéfiant de vérité dans l’ ambiance  de survie anarchique   des  soldats ,et pour l’ambiance  dans les hôpitaux. Le dégout moral,  le gâchis, les souvenirs  poignants des années de lycée avant l’enrôlement  dans les casernes, sont exprimés avec un attachement pour les situations concrètes   de chaque personnage. On notera, comme toujours chez Böll  ses portraits de femmes.

la ville de Cologne détruite en 1945

 Entre 1954 et 1961, et il est donc  romancier chroniqueur  du « retour au pays » et ses désillusions. Rescapés  traumatisés,  des veuves , des orphelins, des ménages désunis, et de quelques personnages qui n’ont que leur humble foi catholique pour boussole dans le désarroi général..

 C’est à partir de 1961, et ces « Deux sacrements »  qu’il développe un  art fait d’ironie coupante, et d’un humour  acide, qui cache une indignation de moraliste face aux anciens nazis reconvertis en bourgeoisie affairiste.

Cette indignation  va s’affirmer au fil des ans  avec  une virulence grandissante pour brocarder   l’Allemagne de l’Ouest, la république fédérale de Bonn obsédée de réarmement, opulente, inhumaine, oublieuse, philistine. Pour apprécier  ce mélange  d’ironie rageuse et de révolte contre la bourgeoise nouvelle il faut lire « la grimace »  de 1964. C’est  le portrait d’un clown qui ne fait plus  rire personne. Dans ce roman  aux dialogues amers, il attaque l’Eglise qui  défend et bénit les affairistes et oublie les classes populaires. Il s’en prend au conformisme  catholique, à l’étouffoir moral qui vient de Bonn ou de la CDU bavaroise .Son   clown finit  dans l’alcool.

 Mais cet art de satiriste contestataire culmine avec un récit virulent  d’abord publié dans « der spiegel » (1974), « L’honneur perdu de Katharina Blum » sous-titre : »Comment peut naitre la violence  et où elle peut conduire ». Böll s’attaque à la presse Springer et au journal « Bild », et   à  un journalisme sensationnaliste. En racontant avec une redoutable précision documentaire comment  une jeune femme, victime d’une campagne de presse diffamatoire, est poussée au meurtre. Böll s’inspire d’un fait divers bien réel. Il s’en prend directement à la presse Springer, si influente, à ses méthodes  brutales, ce qui témoigne d’un courage certain. Il    se rapproche alors   de la Gauche anti -libérale, et prend la défense du Groupe Baader-Meinhof. Il  fustige   les déchaînements médiatiques dans ces années 70 qui prennent une allure de meute contre l’aile gauche  .Il  manifeste contre la guerre du Viet Nam, accueille chez lui le réfugié  Soljenitsyne .Il devient la  figure intellectuelle  éminente  de l’Opposition en RFA ..Celui à qui on reprochait  une  veine « misérabiliste » (« ou une odeur de buanderie ») dans ses textes des années 50  devient  un ardent polémiste  dans les journaux allemands. Il s’en  prend   à la fois à la société de consommation,  aux évêques soutiens d’un ordre bourgeois bien oublieux du passé proche.

Böll avec Günter Grass

Le romancier prend alors un ton distancé (influence de Brecht ? du Nouveau Roman français ? ..)   le très fouillé «  Portrait avec dame » (1971) .  Immense  succès en librairie.

 Cette fresque au caractère quasi-épique, le  met au centre une femme allemande, Léni Gruyten, dont la moindre des actions semble influer de manière drastique sur la vie des gens qui l’entourent, notamment quand elle prend la tête d’une coalition des sous-locataires contre les propriétaires qui cherchent  à rentabiliser leurs biens.  « j’ai tenté, a déclaré Böll, de décrire le destin d’une femme qui a vécu et assumé le fardeau de cette histoire allemande entre 1922 et 1970 »  Voici, avec deux extraits, le ton persifleur de Böll :

»Je vous le dis, moi qui ai pu observer la chose comme jeune fille pendant la première guerre mondiale puis comme femme mûre pendant la seconde, toute permission est une épreuve aussi terrible pour l’homme que pour la femme. Personne n’ignore ce que le permissionnaire et son épouse vont faire – c’est chaque fois une sorte de nuit de noces publique – et chez nous au village les gens que le tact n’étouffe guère – tout comme ceux de la ville d’ailleurs – ne se privent jamais d’allusions plus ou moins délicates… »
    « Nous n’avons pas lieu ici de rendre hommage à l’Etat en tant que dispensateur de funérailles, mais ce que nous pouvons dire, car le fait est historiquement incontesté et scientifiquement démontrable, c’est que les enterrements étaient fort nombreux, donc les couronnes très recherchées tant par les autorités que les particuliers et qu’enfin Pelzer avait réussi à faire attribuer à son atelier de couronnes le statut d’entreprise indispensable à l’effort de guerre. Or plus cette guerre progressait, autrement dit, plus elle durait (l’attention étant tout particulièrement attirée sur la relation entre progrès et durée) et plus se procurer des couronnes devenait difficile. »

Ce portrait de femme est également le point de départ d’une foule d’intrigues secondaires qui au final occupent une importante partie du roman et l’enrichissent .

Sur le plan stylistique  Böll adopte une certaine objectivité documentaire  en multipliant les témoignages sur la vie et la personne de Léni. Ce tableau de société de l’Allemagne de la fin de la première à la fin de la seconde Grande Guerre se compose comme une mosaïque d’individus emblématiques : Lotte Hoyser, Pelzer, le père Gruyten, Margret , tous magnifiquement  présentés.

Grace à cette composition savante s’installe aussi la question :qui est, au fond, cette femme  montrée par tant de points de vue différents ?
L‘habileté du romancier est de ne pas conclure. Ni sur les amours, ni sur les actions quotidiennes de cette « Dame » . Les fragments en apparence disparates finissent par  former  une histoire dont le sens  apparaît. Ce qu’on note, outre la complexité, c’est  la richesse psychologique de cette photo de groupe. Bien sûr, il y a quelques longueurs et des enlisements dans trop de détails,  mais l’ensemble tient la distance .

 Le cinéma, en prenant le relais,   adaptant ce « portrait de groupe avec dame » et «l’ honneur perdu de Katharina  Blum » n’a pas toujours  traduit fidèlement l’ironie sèche de Böll ni sa révolte  viscérale des années   consommation   70-80, ni sa compassion bernanosienne. Le cinéma a aplani et arasé la vigueur böllienne.

Ce   catholique, fils d’ébéniste,  restera jusqu’à sa mort  le 16 juillet 1985 un révolté, se moquant  du grand Parti de Droite, les  chrétiens-démocrates (la CDU d’Adenauer)avec une obstination qui en fera   la bête noire  de cette Droite allemande arrogante  avec ses  nouveaux  notables.      

  Mais revenons à « Billard à 9 heures et demie », ces « deux sacrements » traduits  publiés au Seuil, -en  1959.  Ce réjouissant roman si   satirique ,mon préferé, est le plus corrosif.

 Que sont- ces deux sacrements ?  Les Fähmel ont toujours été  partisans du »  sacrement de l’agneau. », c’est-à-dire de l’amour du prochain ,de la charité au sens catholique, contre les adorateurs de la violence et de la barbarie, ce   « sacrement du buffle » dans le livre qui fait référence aux nazis..  Sacrement  du buffle,  versant noir, brutal cynique .Cette division entre « buffles » et agneaux » permet  à l’écrivain moraliste  de marquer   la frontière entre  bourreaux et  victimes,  division qui, rappelons-le  , a  marqué la  propre famille de l’auteur. Son frère   fut clairement nazi. C’est donc  avec une logique implacable, un sens de la dérision, et un humour plein de nuances  – si savoureux-  que  Böll raconte comment  ,dans une famille d’architectes , un fils est obligé de  pulvériser  sur ordre militaire, l’abbaye de son grand-père…La traduction  est excellente.

 Ce roman surprit. Il fit de Böll l’écrivain phare de la renaissance d’une littérature démocratique d’après-guerre, avec, bien sûr,  Günter Grass et Siegfried Lenz. Pour qui veut comprendre l’Allemagne des années 5O, ce livre est un incontournable.

L’étrangeté de Peter Handke

 Quelle curieuse situation celle de Peter Handke.  Depuis les années 70,( c’est « l’angoisse du gardien de but au moment du pénalty »qui  le rend célèbre ) il devient  l’écrivain autrichien  célébré, couronné de prix, homme de théâtre, scénariste de Wim Wenders ..Il est interviewé, commenté dans la grande presse européenne,  traduit dans  beaucoup  de langues ; il  fait déjà office de classique, comme Le Clézio, en France,-même génération-  avec lequel il a pas mal de points communs(nomadisme transfrontière,  gout du silence, du paysage urbain des périphéries, alternance de moments de panique et    de moments d’harmonie ou d’extase,langu très dominée, complicité avec les animaux et les végétaux,l’herbe,les nuages,  ou les objets –crayon,juke box, ampoules électriques , etc.-  culte  de l’attente initiatique, gout  du recueillement,de la vision prophétique,    retour possible d’un cycle édénique etc..).  En même temps, pour Handke  en 2006,  deux  violentes polémiques liées à la Serbie  marquent sa carrière.

Comme il en avait assez de lire dans les journaux et d’entendre à la télévision que les Serbes n’étaient qu’un peuple d’assassins, Peter Handke(une partie de sa famille est parat-il  d’ascendance serbe) est parti en Serbie en octobre 95 pour essayer de voir ce qu’il en était. Il en a rapporté des impressions de voyage qui, publiées d’abord dans le quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung, forment désormais un livre .impressions et rencontres. Titre : » Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, ou Justice pour la Serbie. »(1996)

Dès que ces pages ont été connues, plusieurs  grands journaux européens et quelques personnalités, ont réagi avec véhémence.  Pourquoi ? Parce que Handke  refuse la  manière dont les médias ont rendu compte de la guerre en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Selon lui, les correspondants de presse  ont présenté systématiquement les Serbes comme les méchants et les Musulmans comme les bons. Ils ont troqué le métier de reporter pour celui de « juge, quand ce n’est pas pour un rôle de démagogue ».

En se rendant  en Serbie , du côté des « agresseurs », son ambition  fut de dépasser le matraquage médiatique anti – serbe, réfléchir contre ce qu’il pense être du manicheisme journalistique Au cours de son « voyage d’hiver » les  Serbes ne lui sont pas apparus tous ensemble enfermés dans  la cruauté barbare. Et il plaida finalement  pour ce qu’il nomme une « poétique «  entendu comme une « possibilité de réconciliation » à travers ce qui relie les hommes entre eux.

Ce « plaidoyer » pour une appréciation moins partisane du peuple serbe lui a valu beaucoup de témoignages de sympathie  du côté de ses lecteurs en Allemagne et en Autriche et des haines solides dans les grands medias.

En 2006, deuxième polémique.Marcel Bozonnet, l’administrateur ­général de la Comédie-Française, a déprogramme une de ses pièces, « Voyage au pays sonore ou l’art de la question, » après avoir appris que Peter Handke avait assisté à l’enterrement de Slobodan Milosevic, le dirigeant serbe jugé par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et ­génocide.

La décision de Marcel Bozonnet suscita des réactions là encore très violentes. Certains, comme le dramaturge et metteur en scène de théâtre  Olivier Py,  approuvent Bozonnet. D’autres viennent au secours de Peter Handke : 3 prix Nobel, Patrick Modiano, Harold Pinter et Elfriede Jelinek. Depuis, on parle moins de Handke en France.

 Il y a sans doute, au-delà de ces polémiques,  une inflexion de sa carrière qui déconcerte .

Ce que je préfère en lui, ce sont les années 70-90.Avec  « le malheur indifférent »,sur la mort de sa père, et »la femme gauchère ». Il devient un classique dans ces années-là..On parle mêm d’un nouveau Goethe. J’aime tout particulièrement  la forme du journal intime d’un séjour en clinique : » Le Poids du monde (1977, trad. Georges-Arthur Goldschmidt)   ou sa prose  épurée  de « La Leçon de la Sainte-Victoire » (1980, trad. Georges-Arthur Goldschmidt).les années 80 sont particulièrement fastes. »Histoire d’enfant » (1981, trad. Georges-Arthur Goldschmidt) » L’Après-midi d’un écrivain », « Essai sur le juke-box (1990) ou les très personnels carnets  de « Hier en chemin » chez Verdier,  tenus de novembre 1987 à juillet 90 avec un voyage au japon et vers le Nord. Ce journal- chantier d’un voyageur , fourmille des descriptions réussies, mais aussi recueil de rêves,  projets littéraires,  lectures enrichissantes,,  souvenirs d’Espagne, du Portugal, en bref  une mosaïque de fragments, notules, méditations, observations, choses vues, interrogations, qui sont, chez lui comme des tessons très coupants, pour ébrécher les apparences et en aire jaillir du neuf. Ou  leur faire dire des vérités masquées, de nature mythologiques ou épique ,comme s’il voulait retrouver, derrière des zones pavillonnaires, des chemins de village, des ruisseaux, l’envers du décor.. C’est évident dans les meilleurs moments  du«  Chinois de la douleur »(1983),livre par ailleurs difficile.

Il y a un Handke bucolique qui fuit une Autriche avec son passé nazi. Avec une louable délicatesse et sincérité de sentiments,  il  entrevoit et propose,  au-delà des calamités de son siècle et de sa « germanité »,une possible  époque de  félicité poétique et pastorale Il se voit volontiers comme un moderne Homère ou Virgile parmi nous ; il cherche le creuset de nos civilisations entre la Grèce et la Rome antique. Homme en divorce avec son siècle ? C’est ainsi que je l’ai vu, au cours d’une rencontre  dans son pavillon de Chaville, revenant d’une cueillette de champignons. C’était le parfait  promeneur   solitaire dans des pièces baignées de pénombre et comme voguant dans un  autre temps.

 Le problème, avec lui,  c’est que les dispositions de son « âme »  se réduisent parfois à des humeurs,  et prennent souvent un tour déconcertant, entre  bouffées de colère, ou alors  de minutieuses interrogations ou dissertations qui cisaillent le flux et la continuité  de la prose.. On note un certain  décousu de la composition, l’irruption de personnages ou d’évènements peu vraisemblables, incongrus, peu exploités, ( voir « le chinois de la douleur »), un onirisme appliqué, une affectivité artificiellement  affolée, déboussolée,  et perdue dans des  considérations  obscures qui jouent toujours sur le paradoxe. On voit ben où il veut en venir, 1) destruction des clichés littéraires, 2)  exprimer sur le fossé entre l’expérience sensorielle mediates,  et les lois de l’écriture,car ça diverge sec..

 Discontinuité fantaisiste  de notre film mentale et  continuité de la prose selon les logiques de la rhétorique. L’indicible  est toujours là :comme la maladie, l’humiliation, la solitude et la détresse  .Sa mère dans « Le malheur indifférent »  le fait buter contre la simplifications des mots. Il se montre tres aigu et convaincant qund il  nous entraine dans le genre « récit de formation ». : expérience  d’une sensibilité à la rupture amoureuse  dans « la courte lettre pour un long adieu »,éducation d’un enfant mais, en même temps   il y a aussi chez lui du prédicateur ennuyeux,  du révolté systématique, du contemplatif enlisé dans une minutieuse  et forcenée et parfois artificielle observation.

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Handke, désormais, divise. Il y a le camp de ceux que son « nombrilisme » ou narcissisme,  exaspère .Son écriture de dévoilement ne repose que sur des indices obscurs avec des raisonnements  et des ellipses  mal explicitées pour un cartésien. La tension née d’une situation de crise,(par exemple  dans un couple, comme dans « la femme gauchère »)  aboutit à quelque chose de tiraillé dans l’expression ,une exploration   infra psychologique  faite de symptômes sans diagnostic clair.

En même temps, ceux qui l‘aiment font l’éloge  de son désir de pénétrer et  de sonder  les cercles de la solitude ,cette solitude ontologique  qui fut amorcée, en France,  par le Sartre de » la Nausée «  puis  le Camus de » l’étranger » qui devaient pas ml de chose au Bardamu de Céline… Côté lumineux, Handke  va loin  dans le désir d’amener  l’ écriture  vers  de nouvelles voies introspective , quitte à  susciter  un « outrage » au public  pour reprendre le titre  d’une de ses premières pièces.

Mène-t-il trop loin  sa recherche presque mystique d’une écriture qui veut échapper aux  clichés ?  pousse-t-il jusqu’à l’absurde   ses sursauts et caprices d’une hypersensibilité qui s’empêtre dans une navette entre un « moi » fragile, oscillant, désemparé  et  les sollicitations  d’un paysage qui se révèle dans son immuable  indifférence  géologique ? Cette fascination revient sans cesse.

A son crédit :dès les années 70 il se révèle un prophète écologique .

 

Ce sont, pour ma part, ses petites descriptions simples que je préfère. cette sorte d’herbier visuel qu’il recueille ,  avec précaution et hônneteté : « Dans le silence tisser de la patience, en réserve. Et l’éclat tremblant des aiguilles de pin, et les hautes herbes qui s’inclinent et ondulent, et les papillons autour de toi .Dans le silence :proche de l’adoration(et dans le vent les papillons se cramponnent aux fleurs d’arnica, les oscillantes, tels des matelots) »avec la traduction très belle d’olivier  Le Lay. Ou bien  «  dans l’enfance déjà cela m’étonnait, qu’une personne qui était assise devant moi dans autocar descende et que je ne la revoie plus jamais.. » «  « A Omori,le port de pêche, la ville des tas de varech et des bottes de caoutchouc, partout des plaques de glace empilées en briques, pour conserver le poisson ; d’un autre côté ici aussi, comme partout ailleurs, le gant d’enfant ,abandonné dans  la fourche d’un petit arbre »

J’aime moins  l’interminable  « Mon année dans la baie de personne » (1997)quand il se perd dans de filandreuse descriptions si minutieuses qu’elles deviennent fouillis, ou  les dialogues bizarrement biscornus et entremêlés, de « La  nuit morave » (2011) comme si quelque chose se déglinguait dans sa clairvoyance,  dans son style, et sa recherche obstinée des « sensations vraies ».

Enfin,il mérite d’être sans cesse, relu, médité, annoté , crayonnné !

Enfin, par souci de justice, n’oublions pas qu’il a écrit un absolu chef-d’œuvre « Le malheur indifférent ».C’est un peu l’équivalent de ce que fut « Un cœur simple » dans l’œuvre de Gustave Flaubert.

Le sujet ? La mère de l’auteur s’est tuée le 21 novembre 1971, à l’âge de 51 ans. Quelques semaines plus tard, Peter Handke décide d’écrire un livre sur cette vie et ce suicide. Simple histoire, mais qui contient quelque chose d’indicible. Histoire d’une vie déserte, où il n’a jamais été question de devenir quoi que ce soit. Vie sans exigence, sans désirs, où les besoins eux-mêmes n’osent s’avouer, sont considérés comme du luxe. A trente ans, cette vie est pratiquement finie. Et pourtant, lorsqu’elle était petite fille, cette femme avait supplié  » qu’on lui permette d’apprendre quelque chose « .

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Citation de ses livres:
« Autre particularité de cette histoire : de phrase en phrase je ne m’éloigne pas de la vie intérieure des sujets décrits pour, comme c’est le cas habituellement, les considérer de l’extérieur en insectes enfin emprisonnés, me sentant finalement libéré et dans une belle humeur de fête, au contraire, je cherche avec un sérieux constant et obstiné à me rapprocher par l’écriture de quelqu’un qu’aucune phrase ne me permet cependant de saisir en entier, si bien que je dois sans cesse repartir de zéro et que je n’obtiens jamais l’habituelle symétrie de la perspective à vol d’oiseau. »




Des souvenirs, et de la nostalgie sa mère… Ce que Peter Handke arrive à convoquer de plus humain et de plus lucide :

   Citation:  
  « Noël : on emballait comme cadeau ce qui était de toute façon indispensable. On se faisait des surprises avec le nécessaire, sous-vêtements, chaussettes, mouchoirs, et on disait que c’était exactement ce qu’on avait DESIRE ! On jouait ainsi à recevoir presque tout en cadeau, sauf la nourriture ; j’étais par exemple rempli de gratitude pour les affaires d’écolier les plus indispensables, je les posais près de mon lit comme des cadeaux. »      
   
Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. » » Lorsque j’étais chez elle l’été dernier, je la trouvai un jour couchée sur son lit avec une expression si désolée que je n’osai aller plus près d’elle. […] C’était un supplice de voir avec quelle impudeur elle s’était retournée à l’air ; tout en elle était déboîté, fracturé, ouvert, enflammé, une occlusion intestinale. […]
C’est depuis ce moment seulement que j’eus pour ma mère une véritable attention. Je l’avais sans cesse oubliée jusqu’alors, je pouvais peut-être sentir une douleur brève parfois en pensant à la stupidité de sa vie. Maintenant, elle s’imposait réellement à moi, elle devenait charnelle et vivante, et son état était d’une matérialité si immédiate que bien souvent j’y prenais entièrement part. »
 

Citations  extraites du « Malheur indifférent »:
« Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. »