Billard à 9h et demie avec Böll

Ecrit  en 1957-1958, « Billard um halbzehn »( traduction littérale : « Billard à 9h et demie. »  transformé  en  « les deux sacrements », au Seuil)   est un récit de Heinrich Böll qui se place fin des années cinquante. Il  revient au travers les pensées des différents membres de la même famille, sur cinquante ans d’histoire d’allemande. Depuis l’entre deux guerres   jusqu’aux     années de reconstruction de la ville de Cologne. Ce roman de ce fils d’une famille rhénane catholique,  retrace   le destin emblématique de trois générations d’ architectes  qui ont subi  la naissance du nazisme,  l’exaltation patriotique ,l’enrôlement massif,  puis   l’effondrement  de  l’aventure hitlérienne et la naissance de l‘ère Adenauer.

 Les bombardements massifs anglo-américains ont détruit la majeure partie, des grandes villes allemandes,  notamment Cologne.   Le titre original de ce roman  allemand  paru en 1959 « Billard um Halb Zehn » veut dire   « rendez-vous tous les matins, à neuf heures et demie », quand Robert Fähmel  se rend à » l’Hôtel du Prince Henri »(dans la ville de Cologne ) pour sa partie de billard.

Böll à la fin de sa vie

 Là, pendant deux heures, Robert raconte au jeune Hugo, le liftier de l’hôtel, ses souvenirs, mêlés à ceux des autres membres de sa famille.
On découvre, par une série de flash- back, ces trois générations. Le   vieux Fähmel, Le vieux le grand-père construisit  la magnifique abbaye Saint-Antoine; son fils Robert qui, pendant la guerre, est amené à  la faire sauter, sur l’ordre d’un général fou .Son  petit-fils Joseph, est  désireux,  lui  de reconstruire l’abbaye.  On saisit ainsi l’ironie de l’Histoire.

Prix Nobel 1972,Heinrich Böll, fervent catholique( à la manière rhénane anti nazie)   fut très marqué par d ses lectures de Bernanos. Il se fit d’abord connaitre   en qualité de représentant  de la  « littérature des ruines », qui raconte la misère de l’après- guerre.

C’est  sans doute ce romancier  qui a le mieux décrit cette détresse  dans les villes allemandes rasées : enfants qui volent du charbon, femmes emmitouflées qui  dégagent les tas de pierre écroulées, anciens combattants de la Wehrmacht déboussolés, populations affamées, jeunes démobilisés qui  errent traumatisés par ce qu’ils ont vu sur le front de l‘Est, veuves de guerre sans argent.Ces  victimes sont décrits avec un réalisme compassionnel  dans ses premières œuvres . Je signale un recueil de nouvelles particulièrement réussi et autobiographique : « la mort de Lohengrin » 1957, qui reste stupéfiant de vérité dans l’ ambiance  de survie anarchique   des  soldats ,et pour l’ambiance  dans les hôpitaux. Le dégout moral,  le gâchis, les souvenirs  poignants des années de lycée avant l’enrôlement  dans les casernes, sont exprimés avec un attachement pour les situations concrètes   de chaque personnage. On notera, comme toujours chez Böll  ses portraits de femmes.

la ville de Cologne détruite en 1945

 Entre 1954 et 1961, et il est donc  romancier chroniqueur  du « retour au pays » et ses désillusions. Rescapés  traumatisés,  des veuves , des orphelins, des ménages désunis, et de quelques personnages qui n’ont que leur humble foi catholique pour boussole dans le désarroi général..

 C’est à partir de 1961, et ces « Deux sacrements »  qu’il développe un  art fait d’ironie coupante, et d’un humour  acide, qui cache une indignation de moraliste face aux anciens nazis reconvertis en bourgeoisie affairiste.

Cette indignation  va s’affirmer au fil des ans  avec  une virulence grandissante pour brocarder   l’Allemagne de l’Ouest, la république fédérale de Bonn obsédée de réarmement, opulente, inhumaine, oublieuse, philistine. Pour apprécier  ce mélange  d’ironie rageuse et de révolte contre la bourgeoise nouvelle il faut lire « la grimace »  de 1964. C’est  le portrait d’un clown qui ne fait plus  rire personne. Dans ce roman  aux dialogues amers, il attaque l’Eglise qui  défend et bénit les affairistes et oublie les classes populaires. Il s’en prend au conformisme  catholique, à l’étouffoir moral qui vient de Bonn ou de la CDU bavaroise .Son   clown finit  dans l’alcool.

 Mais cet art de satiriste contestataire culmine avec un récit virulent  d’abord publié dans « der spiegel » (1974), « L’honneur perdu de Katharina Blum » sous-titre : »Comment peut naitre la violence  et où elle peut conduire ». Böll s’attaque à la presse Springer et au journal « Bild », et   à  un journalisme sensationnaliste. En racontant avec une redoutable précision documentaire comment  une jeune femme, victime d’une campagne de presse diffamatoire, est poussée au meurtre. Böll s’inspire d’un fait divers bien réel. Il s’en prend directement à la presse Springer, si influente, à ses méthodes  brutales, ce qui témoigne d’un courage certain. Il    se rapproche alors   de la Gauche anti -libérale, et prend la défense du Groupe Baader-Meinhof. Il  fustige   les déchaînements médiatiques dans ces années 70 qui prennent une allure de meute contre l’aile gauche  .Il  manifeste contre la guerre du Viet Nam, accueille chez lui le réfugié  Soljenitsyne .Il devient la  figure intellectuelle  éminente  de l’Opposition en RFA ..Celui à qui on reprochait  une  veine « misérabiliste » (« ou une odeur de buanderie ») dans ses textes des années 50  devient  un ardent polémiste  dans les journaux allemands. Il s’en  prend   à la fois à la société de consommation,  aux évêques soutiens d’un ordre bourgeois bien oublieux du passé proche.

Böll avec Günter Grass

Le romancier prend alors un ton distancé (influence de Brecht ? du Nouveau Roman français ? ..)   le très fouillé «  Portrait avec dame » (1971) .  Immense  succès en librairie.

 Cette fresque au caractère quasi-épique, le  met au centre une femme allemande, Léni Gruyten, dont la moindre des actions semble influer de manière drastique sur la vie des gens qui l’entourent, notamment quand elle prend la tête d’une coalition des sous-locataires contre les propriétaires qui cherchent  à rentabiliser leurs biens.  « j’ai tenté, a déclaré Böll, de décrire le destin d’une femme qui a vécu et assumé le fardeau de cette histoire allemande entre 1922 et 1970 »  Voici, avec deux extraits, le ton persifleur de Böll :

»Je vous le dis, moi qui ai pu observer la chose comme jeune fille pendant la première guerre mondiale puis comme femme mûre pendant la seconde, toute permission est une épreuve aussi terrible pour l’homme que pour la femme. Personne n’ignore ce que le permissionnaire et son épouse vont faire – c’est chaque fois une sorte de nuit de noces publique – et chez nous au village les gens que le tact n’étouffe guère – tout comme ceux de la ville d’ailleurs – ne se privent jamais d’allusions plus ou moins délicates… »
    « Nous n’avons pas lieu ici de rendre hommage à l’Etat en tant que dispensateur de funérailles, mais ce que nous pouvons dire, car le fait est historiquement incontesté et scientifiquement démontrable, c’est que les enterrements étaient fort nombreux, donc les couronnes très recherchées tant par les autorités que les particuliers et qu’enfin Pelzer avait réussi à faire attribuer à son atelier de couronnes le statut d’entreprise indispensable à l’effort de guerre. Or plus cette guerre progressait, autrement dit, plus elle durait (l’attention étant tout particulièrement attirée sur la relation entre progrès et durée) et plus se procurer des couronnes devenait difficile. »

Ce portrait de femme est également le point de départ d’une foule d’intrigues secondaires qui au final occupent une importante partie du roman et l’enrichissent .

Sur le plan stylistique  Böll adopte une certaine objectivité documentaire  en multipliant les témoignages sur la vie et la personne de Léni. Ce tableau de société de l’Allemagne de la fin de la première à la fin de la seconde Grande Guerre se compose comme une mosaïque d’individus emblématiques : Lotte Hoyser, Pelzer, le père Gruyten, Margret , tous magnifiquement  présentés.

Grace à cette composition savante s’installe aussi la question :qui est, au fond, cette femme  montrée par tant de points de vue différents ?
L‘habileté du romancier est de ne pas conclure. Ni sur les amours, ni sur les actions quotidiennes de cette « Dame » . Les fragments en apparence disparates finissent par  former  une histoire dont le sens  apparaît. Ce qu’on note, outre la complexité, c’est  la richesse psychologique de cette photo de groupe. Bien sûr, il y a quelques longueurs et des enlisements dans trop de détails,  mais l’ensemble tient la distance .

 Le cinéma, en prenant le relais,   adaptant ce « portrait de groupe avec dame » et «l’ honneur perdu de Katharina  Blum » n’a pas toujours  traduit fidèlement l’ironie sèche de Böll ni sa révolte  viscérale des années   consommation   70-80, ni sa compassion bernanosienne. Le cinéma a aplani et arasé la vigueur böllienne.

Ce   catholique, fils d’ébéniste,  restera jusqu’à sa mort  le 16 juillet 1985 un révolté, se moquant  du grand Parti de Droite, les  chrétiens-démocrates (la CDU d’Adenauer)avec une obstination qui en fera   la bête noire  de cette Droite allemande arrogante  avec ses  nouveaux  notables.      

  Mais revenons à « Billard à 9 heures et demie », ces « deux sacrements » traduits  publiés au Seuil, -en  1959.  Ce réjouissant roman si   satirique ,mon préferé, est le plus corrosif.

 Que sont- ces deux sacrements ?  Les Fähmel ont toujours été  partisans du »  sacrement de l’agneau. », c’est-à-dire de l’amour du prochain ,de la charité au sens catholique, contre les adorateurs de la violence et de la barbarie, ce   « sacrement du buffle » dans le livre qui fait référence aux nazis..  Sacrement  du buffle,  versant noir, brutal cynique .Cette division entre « buffles » et agneaux » permet  à l’écrivain moraliste  de marquer   la frontière entre  bourreaux et  victimes,  division qui, rappelons-le  , a  marqué la  propre famille de l’auteur. Son frère   fut clairement nazi. C’est donc  avec une logique implacable, un sens de la dérision, et un humour plein de nuances  – si savoureux-  que  Böll raconte comment  ,dans une famille d’architectes , un fils est obligé de  pulvériser  sur ordre militaire, l’abbaye de son grand-père…La traduction  est excellente.

 Ce roman surprit. Il fit de Böll l’écrivain phare de la renaissance d’une littérature démocratique d’après-guerre, avec, bien sûr,  Günter Grass et Siegfried Lenz. Pour qui veut comprendre l’Allemagne des années 5O, ce livre est un incontournable.

L’étrangeté de Peter Handke

 Quelle curieuse situation celle de Peter Handke.  Depuis les années 70,( c’est « l’angoisse du gardien de but au moment du pénalty »qui  le rend célèbre ) il devient  l’écrivain autrichien  célébré, couronné de prix, homme de théâtre, scénariste de Wim Wenders ..Il est interviewé, commenté dans la grande presse européenne,  traduit dans  beaucoup  de langues ; il  fait déjà office de classique, comme Le Clézio, en France,-même génération-  avec lequel il a pas mal de points communs(nomadisme transfrontière,  gout du silence, du paysage urbain des périphéries, alternance de moments de panique et    de moments d’harmonie ou d’extase,langu très dominée, complicité avec les animaux et les végétaux,l’herbe,les nuages,  ou les objets –crayon,juke box, ampoules électriques , etc.-  culte  de l’attente initiatique, gout  du recueillement,de la vision prophétique,    retour possible d’un cycle édénique etc..).  En même temps, pour Handke  en 2006,  deux  violentes polémiques liées à la Serbie  marquent sa carrière.

Comme il en avait assez de lire dans les journaux et d’entendre à la télévision que les Serbes n’étaient qu’un peuple d’assassins, Peter Handke(une partie de sa famille est parat-il  d’ascendance serbe) est parti en Serbie en octobre 95 pour essayer de voir ce qu’il en était. Il en a rapporté des impressions de voyage qui, publiées d’abord dans le quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung, forment désormais un livre .impressions et rencontres. Titre : » Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, ou Justice pour la Serbie. »(1996)

Dès que ces pages ont été connues, plusieurs  grands journaux européens et quelques personnalités, ont réagi avec véhémence.  Pourquoi ? Parce que Handke  refuse la  manière dont les médias ont rendu compte de la guerre en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Selon lui, les correspondants de presse  ont présenté systématiquement les Serbes comme les méchants et les Musulmans comme les bons. Ils ont troqué le métier de reporter pour celui de « juge, quand ce n’est pas pour un rôle de démagogue ».

En se rendant  en Serbie , du côté des « agresseurs », son ambition  fut de dépasser le matraquage médiatique anti – serbe, réfléchir contre ce qu’il pense être du manicheisme journalistique Au cours de son « voyage d’hiver » les  Serbes ne lui sont pas apparus tous ensemble enfermés dans  la cruauté barbare. Et il plaida finalement  pour ce qu’il nomme une « poétique «  entendu comme une « possibilité de réconciliation » à travers ce qui relie les hommes entre eux.

Ce « plaidoyer » pour une appréciation moins partisane du peuple serbe lui a valu beaucoup de témoignages de sympathie  du côté de ses lecteurs en Allemagne et en Autriche et des haines solides dans les grands medias.

En 2006, deuxième polémique.Marcel Bozonnet, l’administrateur ­général de la Comédie-Française, a déprogramme une de ses pièces, « Voyage au pays sonore ou l’art de la question, » après avoir appris que Peter Handke avait assisté à l’enterrement de Slobodan Milosevic, le dirigeant serbe jugé par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et ­génocide.

La décision de Marcel Bozonnet suscita des réactions là encore très violentes. Certains, comme le dramaturge et metteur en scène de théâtre  Olivier Py,  approuvent Bozonnet. D’autres viennent au secours de Peter Handke : 3 prix Nobel, Patrick Modiano, Harold Pinter et Elfriede Jelinek. Depuis, on parle moins de Handke en France.

 Il y a sans doute, au-delà de ces polémiques,  une inflexion de sa carrière qui déconcerte .

Ce que je préfère en lui, ce sont les années 70-90.Avec  « le malheur indifférent »,sur la mort de sa père, et »la femme gauchère ». Il devient un classique dans ces années-là..On parle mêm d’un nouveau Goethe. J’aime tout particulièrement  la forme du journal intime d’un séjour en clinique : » Le Poids du monde (1977, trad. Georges-Arthur Goldschmidt)   ou sa prose  épurée  de « La Leçon de la Sainte-Victoire » (1980, trad. Georges-Arthur Goldschmidt).les années 80 sont particulièrement fastes. »Histoire d’enfant » (1981, trad. Georges-Arthur Goldschmidt) » L’Après-midi d’un écrivain », « Essai sur le juke-box (1990) ou les très personnels carnets  de « Hier en chemin » chez Verdier,  tenus de novembre 1987 à juillet 90 avec un voyage au japon et vers le Nord. Ce journal- chantier d’un voyageur , fourmille des descriptions réussies, mais aussi recueil de rêves,  projets littéraires,  lectures enrichissantes,,  souvenirs d’Espagne, du Portugal, en bref  une mosaïque de fragments, notules, méditations, observations, choses vues, interrogations, qui sont, chez lui comme des tessons très coupants, pour ébrécher les apparences et en aire jaillir du neuf. Ou  leur faire dire des vérités masquées, de nature mythologiques ou épique ,comme s’il voulait retrouver, derrière des zones pavillonnaires, des chemins de village, des ruisseaux, l’envers du décor.. C’est évident dans les meilleurs moments  du«  Chinois de la douleur »(1983),livre par ailleurs difficile.

Il y a un Handke bucolique qui fuit une Autriche avec son passé nazi. Avec une louable délicatesse et sincérité de sentiments,  il  entrevoit et propose,  au-delà des calamités de son siècle et de sa « germanité »,une possible  époque de  félicité poétique et pastorale Il se voit volontiers comme un moderne Homère ou Virgile parmi nous ; il cherche le creuset de nos civilisations entre la Grèce et la Rome antique. Homme en divorce avec son siècle ? C’est ainsi que je l’ai vu, au cours d’une rencontre  dans son pavillon de Chaville, revenant d’une cueillette de champignons. C’était le parfait  promeneur   solitaire dans des pièces baignées de pénombre et comme voguant dans un  autre temps.

 Le problème, avec lui,  c’est que les dispositions de son « âme »  se réduisent parfois à des humeurs,  et prennent souvent un tour déconcertant, entre  bouffées de colère, ou alors  de minutieuses interrogations ou dissertations qui cisaillent le flux et la continuité  de la prose.. On note un certain  décousu de la composition, l’irruption de personnages ou d’évènements peu vraisemblables, incongrus, peu exploités, ( voir « le chinois de la douleur »), un onirisme appliqué, une affectivité artificiellement  affolée, déboussolée,  et perdue dans des  considérations  obscures qui jouent toujours sur le paradoxe. On voit ben où il veut en venir, 1) destruction des clichés littéraires, 2)  exprimer sur le fossé entre l’expérience sensorielle mediates,  et les lois de l’écriture,car ça diverge sec..

 Discontinuité fantaisiste  de notre film mentale et  continuité de la prose selon les logiques de la rhétorique. L’indicible  est toujours là :comme la maladie, l’humiliation, la solitude et la détresse  .Sa mère dans « Le malheur indifférent »  le fait buter contre la simplifications des mots. Il se montre tres aigu et convaincant qund il  nous entraine dans le genre « récit de formation ». : expérience  d’une sensibilité à la rupture amoureuse  dans « la courte lettre pour un long adieu »,éducation d’un enfant mais, en même temps   il y a aussi chez lui du prédicateur ennuyeux,  du révolté systématique, du contemplatif enlisé dans une minutieuse  et forcenée et parfois artificielle observation.

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Handke, désormais, divise. Il y a le camp de ceux que son « nombrilisme » ou narcissisme,  exaspère .Son écriture de dévoilement ne repose que sur des indices obscurs avec des raisonnements  et des ellipses  mal explicitées pour un cartésien. La tension née d’une situation de crise,(par exemple  dans un couple, comme dans « la femme gauchère »)  aboutit à quelque chose de tiraillé dans l’expression ,une exploration   infra psychologique  faite de symptômes sans diagnostic clair.

En même temps, ceux qui l‘aiment font l’éloge  de son désir de pénétrer et  de sonder  les cercles de la solitude ,cette solitude ontologique  qui fut amorcée, en France,  par le Sartre de » la Nausée «  puis  le Camus de » l’étranger » qui devaient pas ml de chose au Bardamu de Céline… Côté lumineux, Handke  va loin  dans le désir d’amener  l’ écriture  vers  de nouvelles voies introspective , quitte à  susciter  un « outrage » au public  pour reprendre le titre  d’une de ses premières pièces.

Mène-t-il trop loin  sa recherche presque mystique d’une écriture qui veut échapper aux  clichés ?  pousse-t-il jusqu’à l’absurde   ses sursauts et caprices d’une hypersensibilité qui s’empêtre dans une navette entre un « moi » fragile, oscillant, désemparé  et  les sollicitations  d’un paysage qui se révèle dans son immuable  indifférence  géologique ? Cette fascination revient sans cesse.

A son crédit :dès les années 70 il se révèle un prophète écologique .

 

Ce sont, pour ma part, ses petites descriptions simples que je préfère. cette sorte d’herbier visuel qu’il recueille ,  avec précaution et hônneteté : « Dans le silence tisser de la patience, en réserve. Et l’éclat tremblant des aiguilles de pin, et les hautes herbes qui s’inclinent et ondulent, et les papillons autour de toi .Dans le silence :proche de l’adoration(et dans le vent les papillons se cramponnent aux fleurs d’arnica, les oscillantes, tels des matelots) »avec la traduction très belle d’olivier  Le Lay. Ou bien  «  dans l’enfance déjà cela m’étonnait, qu’une personne qui était assise devant moi dans autocar descende et que je ne la revoie plus jamais.. » «  « A Omori,le port de pêche, la ville des tas de varech et des bottes de caoutchouc, partout des plaques de glace empilées en briques, pour conserver le poisson ; d’un autre côté ici aussi, comme partout ailleurs, le gant d’enfant ,abandonné dans  la fourche d’un petit arbre »

J’aime moins  l’interminable  « Mon année dans la baie de personne » (1997)quand il se perd dans de filandreuse descriptions si minutieuses qu’elles deviennent fouillis, ou  les dialogues bizarrement biscornus et entremêlés, de « La  nuit morave » (2011) comme si quelque chose se déglinguait dans sa clairvoyance,  dans son style, et sa recherche obstinée des « sensations vraies ».

Enfin,il mérite d’être sans cesse, relu, médité, annoté , crayonnné !

Enfin, par souci de justice, n’oublions pas qu’il a écrit un absolu chef-d’œuvre « Le malheur indifférent ».C’est un peu l’équivalent de ce que fut « Un cœur simple » dans l’œuvre de Gustave Flaubert.

Le sujet ? La mère de l’auteur s’est tuée le 21 novembre 1971, à l’âge de 51 ans. Quelques semaines plus tard, Peter Handke décide d’écrire un livre sur cette vie et ce suicide. Simple histoire, mais qui contient quelque chose d’indicible. Histoire d’une vie déserte, où il n’a jamais été question de devenir quoi que ce soit. Vie sans exigence, sans désirs, où les besoins eux-mêmes n’osent s’avouer, sont considérés comme du luxe. A trente ans, cette vie est pratiquement finie. Et pourtant, lorsqu’elle était petite fille, cette femme avait supplié  » qu’on lui permette d’apprendre quelque chose « .

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Citation de ses livres:
« Autre particularité de cette histoire : de phrase en phrase je ne m’éloigne pas de la vie intérieure des sujets décrits pour, comme c’est le cas habituellement, les considérer de l’extérieur en insectes enfin emprisonnés, me sentant finalement libéré et dans une belle humeur de fête, au contraire, je cherche avec un sérieux constant et obstiné à me rapprocher par l’écriture de quelqu’un qu’aucune phrase ne me permet cependant de saisir en entier, si bien que je dois sans cesse repartir de zéro et que je n’obtiens jamais l’habituelle symétrie de la perspective à vol d’oiseau. »




Des souvenirs, et de la nostalgie sa mère… Ce que Peter Handke arrive à convoquer de plus humain et de plus lucide :

   Citation:  
  « Noël : on emballait comme cadeau ce qui était de toute façon indispensable. On se faisait des surprises avec le nécessaire, sous-vêtements, chaussettes, mouchoirs, et on disait que c’était exactement ce qu’on avait DESIRE ! On jouait ainsi à recevoir presque tout en cadeau, sauf la nourriture ; j’étais par exemple rempli de gratitude pour les affaires d’écolier les plus indispensables, je les posais près de mon lit comme des cadeaux. »      
   
Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. » » Lorsque j’étais chez elle l’été dernier, je la trouvai un jour couchée sur son lit avec une expression si désolée que je n’osai aller plus près d’elle. […] C’était un supplice de voir avec quelle impudeur elle s’était retournée à l’air ; tout en elle était déboîté, fracturé, ouvert, enflammé, une occlusion intestinale. […]
C’est depuis ce moment seulement que j’eus pour ma mère une véritable attention. Je l’avais sans cesse oubliée jusqu’alors, je pouvais peut-être sentir une douleur brève parfois en pensant à la stupidité de sa vie. Maintenant, elle s’imposait réellement à moi, elle devenait charnelle et vivante, et son état était d’une matérialité si immédiate que bien souvent j’y prenais entièrement part. »
 

Citations  extraites du « Malheur indifférent »:
« Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. »