Julien Sorel sous un tilleul

S’il est une scène qui est devenue célèbre dans l’histoire du roman français au XIX° siècle, et qu’on fait étudier aux lycéens , c’est bien  celle du chapitre IX  de « Le rouge et le Noir », quand Julien Sorel- au cours d’un soirée orageuse dans le jardin de la maison de Monsieur de Rênal-   décide de franchir un tabou et de prendre, lui, roturier,  la main de Madame de Rênal, (épouse d’un notable  de Verrières) dont il est  le précepteur de ses enfants.

Retour en arrière.

C’est dans la nuit du 25  au 26 octobre  1829, à Marseille, que Stendhal a eu l’idée de ce roman « le Rouge et le Noir »  qu’il intitula d’abord « Julien ».Il reprend un fait divers publié dans les journaux en février 1828, quand un séminariste de Grenoble( ville natale de Stendhal !…) , Antoine Berthet  mont sur l’échafaud  pour avoir tiré  sur Madame Michoud, dont il avait été l’amant  et  précepteur de ses enfants.  Stendhal médite aussi  sur un autre fait divers, dont il a déja  parlé dans « promenades dans Rome »  celui de l’ouvrier Adrien Lafargue, condamné à 5 ans de prison, pour avoir  assassiné  la jeune Thérèse Castadère(mars 1829) . Et Stendhal commente ce crime par cette phrase  qui en dit long: »Probablement tous les grands homme sortiront désormais de la classe (inférieure) à laquelle appartient M.Lafarge.  Napoléon réunît autrefois les mêmes circonstances :bonne éducation, imagination ardente et pauvreté extrême ». Là, on a exactement la description de la situation sociale et psychologique  de Julien Sorel.

C’est sous un grand tilleul que Julien Sorel  se fait le serment de prendre la main de Madame de Rênal. Remarquons que le narrateur prépare  déjà  bien le cadre  l’ambiance de  l’action à la fin du chapitre précédent, en  habile  feuilletoniste. Il écrit    : « les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l’habitude de passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. L’obscurité y était profonde. » Décor planté.  Et Stendhal dilate génialement le temps. il note que « la conversation languissait » , que la voix de Julien s’altère et que cele de Madame de Rênal aussi, .L’imagination s’affole ,Julien pense qu’il doit » se bruler la cervelle » dans sa chambre  s’il  n’a pas le courage de prendre cette main au cours de cette  soirée.

 lL soleil  baisse, la nuit qui vient,  Sorel s’enchante que l’obscurité  favorise  son manège de vrai conspirateur . le narrateur précise  que la voix de madame de rênal

Et notons  ceci de capital : il est bien  précise au  chapitre VIII que  c’est par un pur  hasard, « en gesticulant » que la  main  de Julien Sorel  a touché celle de madame de Rênal  pour la première fois. Donc il n‘est pas amoureux de madame de Rênal. La meilleure preuve ,c’est qu’il aura, pendant un moment,  l’idée de conquérir   l’amie de Madame de Rênal, Madame Derville, présente ce soir là.

 Ce qui fascine, c’est le combat de la timidité d’un fils de charpentier –mais éduquéil sait le latin..-    sa volonté et sn courage de Julien pour  refaire par  une décision consciente une transgressions sociale . Notons aussi que  la tiidigt, ce soir là, timidi tourne à la terreur.. Le ciel, ce soir-là  est « chargé de gros nuages »,  un vent  chaud(qui renverse un pot de fleurs)   et un orage approchent , ça métaphorise    l’excès d’émotions de Julien .Combien de temps dure l’action ? , Stendhal,cmme à son habitude, manifeste une  belle   exactitude  puisqu’on sait que Julien Sorel a tenu la main volontairement de madame de Rênal  au dernier son de cloche   dix heures du soir jusqu’à  « minuit sonné depuis longtemps.

édition originale

 Nous savons aujourd’hui   que  cette scène sous  « épais feuillage de tilleul »  -avec  serment de  prendre la main de la femme aimée-  est la répétition d’une scène qui  eut lieu exactement  en début  mai 1824 entre Beyle (il a 41 ans et n’est pas  donc  un jeune homme) et Clémentine Curial. Ils se promenaient alors promenant dans les bois d’Andilly. Beyle se sentait sans courage auprès d’elle pour se déclarer  et s’était enjoint à lui-même de lui prendre la main, ou de se bruler la cervelle le soir même s’il n’avait pas ce courage . Il l’a consigné  dans ses écrits intimes.  Il rapporte : « je ne suis qu’un lâche si je ne me déclare pas quand nous serons arrivés à tel arbre ». Ecrit entre 1828 et 1829, il a donc fallu entre   4 et 5 ans à Stendhal  pour que le mécanisme de mémoire  s’enclenche  sur cette promenade  en forêt  et que  Clémentine Curial. devienne  dans « le rouge et le noir »  cette Madame de Rênal sous son tilleul.

Ce tilleul, d’où vient-il ?  Ce tilleul dont curieusement Stendhal nous précise que » la tradition du pays le dit planté par Charles le téméraire ».. Curieuse remarque sur une origine légendaire… elle est importante  car c’est un rappel t exact de ses meilleurs jours d’enfance (et de ses lectures) passés près de Grenoble, au lieu des « les Echelles » Là, le jeune Beyle, souvent malheureux depuis la mort de sa mère  et la mauvaise entente avec son père, se réfugie  « sous des immenses hêtres ».L’arbre est consolateur mais il renvoie aussi vers ces « forets de Berland » qui ,selon les mots de Stendhal  » devinrent pour moi un site cher et sacré. »Retenez le mot « sacré ».. Et il ajoute ceci de capital »c’est là que j’ai placé les enchantements d’Ismen de » la Jérusalem Délivrée » (Brulard chapitre 13 p. 151).cette précision est importante car il y a toujours eu chez le jeune Beyle, lecteur passionné du Tasse,   une totale fascination  pour l’ héroïsme ,la  chevalerie, les tempéraments passionnés ,mais surtout -et là on  revient vers le tilleul  notre tilleul- une forêt enchantée qui a la vertu de faire  s’épanouir les songes secrets, comme les terreurs enfouies. Et n’oublions pas non pas, dans Le Tasse  ce   « jardin d’Armide » qu’une « amoureuse magicienne » a créé pour favoriser les amours. Donc l’âme exaltée et si solitaire du jeune Stendhal  a été marquée profondément par cette lecture, et explique que Stendhal veuille donner  une origine légendaire au tilleul du Jardin .. D’autant que la tante Elisabeth fascinait l’enfant Beyle par ses « sentiments espagnols », sentiments qu’on retrouve sans cesse comme une scie dans ses écrits et  dans sa thématique romanesque.(voir Ferrante Palla dans « La Chartreuse »)  Donc  il n’y a pas que le souvenir de   cette forêt d’Andilly avec Clémentine Curial, mais toute une source poétique des arbres et des forets enchantées venus des lectures d’enfance.

Enfin, et Crouzet, très grand Stendhalien- a raison de mettre en évidence  cet acte de Julien Sorel  de prendre la main pour  vaincre sa peur, car   cela est lié  à l’Idéal du  « sublime » selon  Stendhal . Là encore Crouzet a tout dit , analysé  génialement dans  sa vaste étude  »La poétique de Stendhal », ouvrage capital , bible des stendhaliens d’aujourd’hui.. (c e qui n’efface nullement les travaux  de Del Litto, de Berthier, de Beatrice Didier, etc .C’est une décision orgueilleuse, une capacité d’agir et  de surmonter ses peurs afin  de gagner   une » élévation particulière » pour atteindre, selon les mots de Stendhal à « des bonheurs au-dessus de l’humain «.

Extrait du chapitre IX

« Mathilde de la Mole avait placé sur une petite table de marbre,devant elle, la tête de Julien, et la baisait au front »

Une soirée à la Campagne.

« Ses regards le lendemain, quand il revit madame de Rênal, étaient singuliers ; il l’observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se battre. Ces regards, si différents de ceux de la veille, firent perdre la tête à madame de Rênal ; elle avait été bonne pour lui, et il paraissait fâché. Elle ne pouvait détacher ses regards des siens.

La présence de madame Derville permettait à Julien de moins parler et de s’occuper davantage de ce qu’il avait dans la tête. Son unique affaire, toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré qui retrempait son âme.

Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la présence de madame de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins de sa gloire, il décida qu’il fallait absolument qu’elle permît ce soir-là que sa main restât dans la sienne.

Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le cœur de Julien d’une façon singulière. La nuit vint. Il observa avec une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu’elle serait fort obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies se promenèrent fort tard. Tout ce qu’elles faisaient ce soir-là semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes délicates, semble augmenter le plaisir d’aimer.

On s’assit enfin, madame de Rênal à côté de Julien, et madame Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu’il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait.

Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra ? se dit Julien ; car il avait trop de méfiance et de lui et des autres, pour ne pas voir l’état de son âme.

Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à madame de Rênal quelque affaire qui l’obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin ! La violence que Julien était obligé de se faire, était trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément altérée ; bientôt la voix de madame de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s’en aperçut point. L’affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible, pour qu’il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l’horloge du château, sans qu’il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit : Au moment précis où dix heures sonneront, j’exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle.

Après un dernier moment d’attente et d’anxiété, pendant lequel l’excès de l’émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l’horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique.

Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de madame de Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu’il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu’il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.

Son âme fut inondée de bonheur, non qu’il aimât madame de Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que madame Derville ne s’aperçût de rien, il se crut obligé de parler ; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de madame de Rênal, au contraire, trahissait tant d’émotion, que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger : Si madame de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans la position affreuse où j’ai passé la journée. J’ai tenu cette main trop peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m’est acquis.

Au moment où madame Derville renouvelait la proposition de rentrer au salon, Julien serra fortement la main qu’on lui abandonnait.

Madame de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d’une voix mourante :

— Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du bien.

Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était extrême : il parla, il oublia de feindre, il parut l’homme le plus aimable aux deux amies qui l’écoutaient. Cependant il y avait encore un peu de manque de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à coup. Il craignait mortellement que madame Derville, fatiguée du vent qui commençait à s’élever, et qui précédait la tempête, ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté en tête à tête avec madame de Rênal. Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir ; mais il sentait qu’il était hors de sa puissance de dire le mot le plus simple à madame de Rênal. Quelques légers que fussent ses reproches, il allait être battu, et l’avantage qu’il venait d’obtenir anéanti.

Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques trouvèrent grâce devant madame Derville, qui très souvent le trouvait gauche comme un enfant, un peu amusant. Pour madame de Rênal, la main dans celle de Julien, elle ne pensait à rien ; elle se laissait vivre. Les heures qu’on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l’épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne remarqua pas une circonstance qui l’eût bien rassuré ; madame de Rênal, qui avait été obligée de lui ôter sa main, parce qu’elle se leva pour aider sa cousine à relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser à leurs pieds, fut à peine assise de nouveau, qu’elle lui rendit sa main presque sans difficulté, et comme si déjà c’eût été entre eux une chose convenue.

Minuit était sonné depuis longtemps ; il fallut enfin quitter le jardin ; on se sépara. Madame de Rênal, transportée du bonheur d’aimer, était tellement ignorante, qu’elle ne se faisait presque aucun reproche. Le bonheur lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s’empara de Julien, mortellement fatigué des combats que toute la journée la timidité et l’orgueil s’étaient livrés dans son cœur. »

Dernier dessin qu’il nous reste de Stendhal, après une attaque cérébrale dont il a dit « je me suis colleté avec le néant »..

Audiberti? Dimanche l’attend…

Il y a une œuvre qui, année après année, relecture après  relecture, m’éblouit, m’enchante , celle d’Audiberti. C’est  une  œuvre à tiroirs,  passages  secrets, jardinets érotiques (« le maitre de Milan »), placards poétiques, déviations fantasques, crépitements des situations, lentes dérives de l’imaginaire à partir d’un rien ;une rue en pente,  un couloir d’hôtel , une chambre  de bonne,  un chemisier rayé rose et vert. Sa méditative pente fait d’un balcon à pétunias un opéra.  Enfin la maladie grave lui donne un curieux mordant épuré avec ses    carnets d’un  flâneur parisien au bord de sa tombe (« Dimanche m’attend ») . François Truffaut  vénérait cet écrivain  avec raison. Je comprends  Truffaut et j’entre dans cet arbre chantant, Audiberti !

 « Tumultueux comme un débat de meeting, dans un pandémonium d’images traversé de trouvailles éclair, Audiberti, ce précieux naïf, est en même temps la viole et la cymbale, le hennissement et le fracassement, la stridulation et le ramage. Même son humeur noire a de la bonne humeur. »  écrit Paul Morand.

Né à Antibes le 25 mars 1899, père maçon (qu’il vénéra), il devint greffier au tribunal de sa ville natale après des études assez ternes. Grace à un ami de collège, il entre dans le journalisme parisien. Il est vite remarqué par son talent multiforme,  sa facilité pour aborder tous les sujets  quotidiens : chiens écrasés,  critiques de cinéma, enquêtes policières, croquis d’ambiance, émeutes, beaux crimes,  etc. Il entre  au » Petit parisien » grand journal de l’époque, ce qui prouve qu’il ne faut jamais se fier aux titres. Il  jubile pour parler  de »la brute avinée »  qui  manie la  hache dans un hôtel de passe,  le parlementaire  en goguette qui rate son virage et  met sa Panhard dans la Seine avec la belle sténo dactylo ..  Il traine  dans  ces bistrots popu avec l’image de Bartali  collée sur le percolateur. Il est sn s’enthousiasme devant    les manchette des journaux du soir. Il  bavarde avec  les  ouvriers banlieusards  pécheurs des bords de Marne, il   suit les trottoirs de banlieue  avec des bouts de mégots, les bidasses 1O au jus, les bignolles des Batignolles , rode  dans les gares l’hiver avec  ses cafés aux vitres pleines de buée. Il s’assoit sur  les bancs du palais royal, se faufile dans  les passages parisiens,  dessine les pavillons de banlieue et leurs réserves de bois, écoute  les bavardages sur les marchés, s’amuse  des reporters en imper  qui courent dans les escaliers de palais de justice , les vieilles en manteaux peau de lapin   bouffeuses  de gâteaux, et surtout il fréquente les théâtres de quartier  un peu crades au fond d’une impasse à lierre.

manuscrit d’Audiberti

Au fond, en glissant du statut de  journaliste chiens écrasés à  romancier NRF , il n’a jamais quitté la forme spontanée  du papier « journal » même si le côté « intime » du journal  reste chez lui   oblique,  confidence   glissée, sournoise,  puis au moment le plus inattendu ,  brutalement dévoilée. Il le dit lui-même ;

« Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le « journal », roman annelé, s’allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c’est-à-dire l’auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras.
Le « journal » traîne l’adjectif « intime ». Mais il ne se borne pas à recenser à la file les avis du percepteur, les ressemelages et les chocs émotifs. L’extérieur pénètre le privé. Le journaliste intime n’a pas besoin de coiffer lui-même la triple couronne de la tiare pour qu’un voyage pontifical, lui donnant à penser, figure dans son histoire. Si l’on me demande : « Mais que vous est-il arrivé ? » je peux montrer tous ces quotidiens, tous ces hebdomadaires qui ne cessent en effet d’arriver jusqu’à moi. Mon récit colle à la durée commune et linéaire où le premier crocus répond à l’ultime violette, cependant que se succèdent bombardements et tours de force. Mais il dépend avant tout de moi, cerveau, boyaux. Je tiens mon journal. Il me tient.». Jacques Audiberti

 Il donc reluque les mignonnes parisiennes des beaux quartiers, les pensions avec volets verts et potage légume le soir à six heures .Il collectionne  les outrances langagières de ceux qui ont cinq calva dans le nez du côté des Halles. Notre Audiberti est lent, méticuleux,  complexé comme les gros,  sous apparence de  l’œil un peu vague, somnambulique, il croque net. Il se faufile parmi les visages en  morceaux des putes sous réverbères. C’est soudain  en majesté qu’ Audiberti , son gros  pardessus et son  pas trainant, rumine  des  appétits sexuels mal  assouvis. » De toute part la chair humaine pédale vers le fantôme fugace et narquois de son immortalité. »

Il  séduit  Léon- Paul Fargue, Benjamin Péret. Il publie à compte d’auteur un recueil de poèmes  en 1930, « l’Empire et la trappe » qui suscite l’enthousiasme de  Valery Larbaud, de Gide et de jean Paulhan… excusez du peu…

»Pendant quinze ans j’appris en quoi consistent les crimes, les incendies, les tabassages, toue la poésie de la banlieue ».

En 1938, il  publie son premier roman  « Abraxas » . Un livre étonnant. Une  bourrasque« Abraxas », qui, comme tous ces romans, comporte un torrent d’images à la Fellini, des confidences jetées en travers, des dérapages, des incises, des feux d’artifice verbaux, des charmantes digressions sur d’autres digressions, passant de son Antibes natal et si prolétaire  à une arrière salle de Pigalle avec entraineuses et michetons….. .Parfois ce sont des variations magnifiques sur  la vie, la mort, les gens pas si humains qu’on croit (voir son essai sur » l’abhumanisme »si actuel.. avec  des parents plus perdus que leurs enfants, des valeurs sans repères qui errent comme de débris de comètes  dans le noir de la nuit)   avec souvent  derrière  les lignes et arabesques si flatteuses   une mélancolie déchirante. ça fait  très  cirque façon » Huit et demi » Fellini sans fond catho… Il écrit -comme il le fera souvent- en spirales digressions, confessions  subites, descriptions souriantes et détachées,   avec des considérations  pleines de vitalité, de cocasseries, sur des tas de gens oubliés chez les autres romanciers :hypnotiseurs, cuisiniers niçois, croupiers,  petites vieilles  qui « fleurent le vétiver »  princes en toc,  tantines en  jaquette pure  laine des Pyrénées, putes italiennes devant assiettée de spaghetti, marchand de pralines, tout un monde charmants, un tantinet désuet, décalés,  cabriolant  parachutés dans une  sorte de conte oriental .  D’emblée, ce roman  accéléré, avalancheux, baroque, est  traversé de silhouettes  qui rebondissent comme des balles de tennis dans le terrain de jeux de ce roman.

Cette œuvre donc fleurit dans une fantasmagorie si personnelle et  cache de    troubles substances d’aveux par strates si enturbannées que certains la refusent. Audiberti  bifurque, ralentit, accélère, perd son intrigue, la retrouve , et tout ça foisonne   sur ce qu’il pense du courant de la vie, des remous de solitude, si larges chez lui .Dans son Paris bien-aimé  il croise  des belles femmes inaccessibles, dont il se régale  en imagination -dans sa chambre- pendant ses insomnies inondées d’images.

Oui, ne nous cachons pas, frères en littérature,  que certains lecteurs  austères à la  logique pincée    ne s’en sont jamais remis !!Gaston Gallimard l’adorait.

.. Par sa profusion épique, l’imbroglio des personnages et des aventures, mais aussi avec   de curieuses poussées de réflexions divagantes  métaphysiques, il encombre le paysage littéraire des années 1935 jusqu’à 1965,  joyeux diplodocus  s’ébrouant dans la prairie des gros   gris sartriens.

Audiberti  voyant bien   que ses romans désorientaient,   se laissa convaincre par deux  jeunes  comédiens que ses répliques étaient si bonnes qu’elles devaient se transformer en actes et en théâtre. Ce fut « Quoat-Quoat » (1945)  Ce fut un  début de succès. . Audiberti   attrapait enfin un  public avec ses pièces. En 1947, ce fut « le mal court ».  la critique l’éreinte , le public aime.  Là encore ce fut compliqué. »Le cavalier seul », (1955) intéressa. mais le succès  relatif vint avec  l ‘effet Glapion » et la reprise du « Mal court » (1959).

Ses intrigues en volutes  ses répliques en vitalité joyeuse  et dialogues tantôt ,ornés et classiques, tantôt   débraillés et argotiques piquèrent la curiosité.

 Dans ses romans : « les tombeaux ferment mal »,  Monorail », « les jardins et les Fleuves », « la Poupée » ,  « la grande écorchure et la tragique impuissance de l’univers à passer par d’autres chemins que ceux de l’échec et de la douleur » se montre clairement derrière le décor fastueux et le bavardage ciselé.. Aujourd’hui, le tombeau Audiberti se referme .Les  libraires, ces gardiens de cimetière,  n’ont plus, par chance, qu’un vieux poche de lui  au fond de la boutique.  Et encore, les meilleurs… .cette cargaison de romans et pièces de théatre   sombre  doucement  dans l’oubli si j’en juge par les réactions -rares-  depuis sa mort dans la presse, et les ventes  faibles  chez Gibert.. Alors  décrétons qu’elle doit renaitre pour les nouvelles générations.

Oui, c’est  une prodigieuse boussole. J’avais sur mon ancien blog, hébergé « Le monde », déjà  écrit sur lui, et j’insiste,  je redis : Audiberti a quelque chose d’une masse hugolienne et  scintille de légèretés  avec des brillance de cellophane dans sa prose.. C’est comme une marée de mots : voguons dessus, sensations,   étonnements  enthousiasmes ,envol ,encre bleue,marée du soir. 

Ce fils de maçon  à la caboche d’empereur romain, tout en nuque, et moue  de timide désemparé ,   attend  sa place  et doit la retrouver   dans la galerie des glaces des grands écrivains.

 Audiberti, souvenir !J’aime   ses grands pardessus pour truands de Pigalle filmés par le premier Melville, sa démarche un peu flasque de flâneur étonné, hésitant,  que ni la poussière, ni le vacarme des voitures ni les crottes de chiens ne découragent .il revient au carrefour de l’odéon ou boulevard Sébastopol comme sur des lieux d’amour.   ses marmonnements  d’adjectifs rares, si peu utilisés qu’on se dit que ce bonhomme cache le grand Littré dans sa gabardine , agace les uns et enchante les autres.  

Ses poches remplies de stylos, de gommes , de crayons,  de saucisson, de chocolat, de cachou,  de bouts de papiers, passe et glisse dans les rues de paname ; il  renifle des cargaisons de drames derrière les façades , d’histoires touchantes que le jeune journaliste qu’il fut n’a jamais oublié. Il s’éprend d’une jolie jeune femme assassinée, à la nuque si blanche…(« Marie Dubois »)  ,il recueille  de petits désespoirs des fins de mois,  des besognes amoureuses sous un porche  avec une éternelle grande naïveté. Rare, rare, rare . Ses pensées forment guirlandes  pour fêtes  nervaliennes disparues ou… couronnes mortuaires. Rues,  artisans, jambes nues,  photos du fils,  anatomies humaines dans les autobus, rampes de fer des escaliers de Montmartre, postières aux jolis mollets, tout l’étalage incohérent des villes  trouve son chroniqueur allumé.  Depuis les coulisses des  théâtres jusqu’aux caves des grand hôtels. Loges des concierges,  zigomars des cafés ,étrangères maquillées  assises dans les  métros …Oui, Audiberti court dessine les anges   ou les gargouilles des clochers parisiens .Il se laisse porter par le courant  des   fleuves humains des passants. ses jambes cisaillent la capitale. b dans certains romans, c’est Milan qui appaat, , la côte d’azur, ou les neiges d d’une station de sports de la Haute-Savoie, comme dans « La Na ».

Antibes ,son pays natal

»Paris, écrit-il,  à condition de se tenir à l’écart des coups de gueule, des maux de dents et des besoins mal contentés ,Paris dans l‘ensemble était un paradis quand j’y arrivais. Je savais que ,par une telle journée, Notre Dame, non loin, flottait ,montagne de fine poussière de saphir au-dessus de la prunelle des Dieux. De la rue Quincampoix à la rue des Juges-consuls,  le vieux quartier, riche de la peinture des bistrots et de la ciselure juteuse de ses façades proposait, dans toutes ses turnes, des rats humains avec chacun son roman. Des maisons noires, toutes vitres cassées, bordaient le boulevard de Sébastopol (..) Novembre tant soit peu, fraichit. La rue est grise. Je pars dans Paris au hasard. Rue Saint-Jacques, un vieil homme(j’avais pourtant juré de ne jamais écrire vieux, de ne jamais écrire le mot Vieux) un vieil homme en pardessus noir ,ongles et  mains grises appelle dans ma mémoire les premières froidures de Paris. Leur couleur était, brume grise, celle de la pulpe des huitres, mêlées à la fumée des gares, à l ‘encre des crimes diffusés hors des greffes et des commissariats… »

J’ai mes livres préférés:« le maitre de milan », les deux  les plus tendres.. « marie Dubois » et « La Na » , le plus déjanté : « les tombeaux ferment mal »et enfin ce « dimanche m’attend.. » final .Là est son chef -d’œuvre, .C’est  plutôt journal intime,   le récit de ses journées u eu vides avant le Grand Saut.. Banlieusard quittant son pavillon meulière pour le centre de paris, du e à Saint Sulpice.   promenade avec sa mort  depuis  que son médecin lui a annoncé, l’ inéluctable pour dans quelques mois..

Enfin  il y a une sensibilité d’Audiberti   aux femmes,n hantise ds femes,  qu’un François Truffaut avait si bien noté. Il en a nourri ses meilleurs films,jusqu’au pastiche,  depuis « la peau douce » et « ne tirez pas sur le pianiste »  jusqu’à  «L’ homme qui aimait les femmes ». Dans « la  mariée était en noir »le personnage  interprété par  Michel Bouquet est  inspiré  d’Audiberti.    

                                         ***

Extrait :

Qu’est-ce que La Nâ ?

 Dans le roman intitulé « La Nâ »,  Audiberti séjourne  dans une petite station de sports d’hiver de  Haute Savoie. Une jeune fille de l’hôtel –plaisante à regarder et qui intrigue  l’auteur- – apporte son linge propre  à Audiberti ,ses « liquettes » et ses « calcifs »repassés, après avoir été lavés dans un Fleuve Jaune. A cette jeune fille (« cette petite rien qu’une silhouette à peine plus précise, à peine moins légère qu’un atome ») Audiberti demande  un jour :

« Comment s’appelle la neige en savoyard ?

A l’instant de connaître le nom savoyard de la neige, j’évoque» ces belles paroles blanches, argentée, ressemblantes, la française Neige, l’allemande Schnee, la russe Sniègue , l’italienne Névé, si voisine, celle-ci, de la Néva. Je ne  me souviens pas de la forme espagnole (Niévé je crois). J’évoque un instant, la neige de langue d’oc, Néou, qui ressemble au mot languedocien qui signifie neuf, nouveau, comme si la neige, en effet, c’était du nouveau, de l’insolite, de l’intempestif  un message de Noël. Et j’ai grand peur que le savoyard, pour cette neige  si nouée à la Savoie elle-même, pour cette neige  comme une Savoie dans les airs partout, robe de la terre et  eau pure des montagnes ,providence de ma pensée et certitude pour les grandes trouvailles, ne propose qu’un vocable paysan, un peu bourguignon, quelque chose, peut-être, comme neidz ou niadze…

-Comment dit-on  la neige,Mademoiselle ?

-Nâ

-Pardon ?

-Nâ.

C’est le nom de la neige .La nâ. La neige c’est comme ça que nous disons, tout le monde.
La nâ. La nâ. La lna et la nâ. La lune et la neige. Entre la lune et la neige, ces deux syllabes, ces belles rimes, imposent une similitude que des langues plus illustres ne m‘avaient jamais révélée. « 

Anouilh toujours insolent

Je sais ! Pas convenable!! pas du tout « politiquement correct »   d’aimer le théâtre d’Anouilh.
Trop boulevardier, trop pessimiste,trop anarchiste, puis classé à Droite par toute la gauche des années 50 et 6O, surtout depuis « Pauvre bitos » 1956 pièce dans lequel triompha un jeune comédien, Michel Bouquet.. Anouilh  avait écrit un  brillant réquisitoire contre les procès  faits aux « Collabos » après la Libération-  et ce qui   lui valut le mépris de la Gauche de ces années-là malgré le bon accueil  du public lors  des premières représentations .

La presse(moins conformiste et enchainée que la nôtre, actuelle..) se déchaina : «  « un des plus graves échecs d’Anouilh » écrit Morvan Lebesque dans « paris- presse.. « Pièce irritante et quasi insupportable », selon « Combat » », et  « la pire déception, désordre, bouffissure, caricature » écrit Robert Kemp dans « le Monde », et   « œuvre sordide »  dit Lemarchand dans « Le figaro littéraire »  et dans « les lettres françaises, Jacques Lanzmann écrit «  ce n’est plus de la satire, c’est de la boucherie ». On voit la presse de l’époque ne fit pas dans la demi-mesure ni la  nuance !

Il n‘empêche, trois ans plus tard, Anouilh propose une pièce historique, « Becket ou l’honneur de Dieu »  sur un canevas dramatique qui épouse  assez  fidèlement  la chronologie du drame réel trouvé par Anouilh dans le texte de l’historien Augustin Thierry : » Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. »
 
La pièce présentée le 2 octobre 1959 à paris  au théâtre Montparnasse. avec Daniel Ivernel dans le rôle d’Henri II  et Bruno Cremer dans le rôle de Thomas Becket.

. Première réplique : « Alors Thomas Becket, tu es content ? Je suis nu sur ta tombe et tes moines vont venir me battre. Quelle fin, pour notre histoire !Toi pourrissant dans ce tombeau, lardé de coups de dague de mes barons et moi, nu, comme un imbécile, dans les courants d’air, attendant que ces  brutes viennent me taper dessus. Tu ne crois pas qu’on  aurait mieux fait de s’entendre ? »

 C’est une réussite sur un  beau thème. Henri II Plantagenêt, roi normand d’Angleterre, confie à Becket le grand sceau royal qui lui donne tous les pouvoirs.
Mis à la tête de l’église, pour la ramener sous la coupe du roi, il se révèle soudain comme inflexible à la défense des intérêts religieux et se dresse contre son monarque et ami.
Par delà l’honneur du roi ou de Dieu, c’est l’honneur de l’homme que Jean Anouilh met en question dans cette pièce costumée où se cristallisent presque tous ses thèmes de prédilection
A mon sens cette pièce intelligente ,si  élégante, traite d’une longue et vraie amitié entre un roi d’Angleterre, Henri II et son ami  de virées juvéniles Becket. Le lien intime se déchire alors  tourne en affrontement entre pouvoir politique (le roi) et le pouvoir religieux (Becket).. Tout s’achèvera par la mort du favori  devenu archevêque de Canterbury.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/05/260px-Anouilh_1940_2.jpg

Ce qui est intéressant, sur le plan dramaturgique, c’est que Anouilh présente Henri II, le roi d’Angleterre, comme  homme simple,  droit, un peu frustre, qui n’éprouve que des sentiments élémentaires, à l’image  des vigoureux  barons normands autour de lui ;il vit pour la chasse , les femmes, la bonne chère, la grasse blague. Il a des colères violentes et brèves, mais surtout  le labyrinthe des intérêts et intrigues politiques  l’ennuie car il n’y comprend rien.. Au fond, il admire son   compagnon de débauche, Thomas Becket, pour son intelligence politique et son habileté   manœuvrière. Il lui fait tellement confiance  qu’il  le nomme chancelier, et le laisse devenir   le principal responsable de la vie politique du royaume. Erreur.

Becket ,être complexe, susceptible, écorché vif,   exerce bien le pouvoir qui lui est confié ,mais étant saxon, il demeure un allié ambigu envers ce roi normand. Le désir patriotique  d’aider son peuple d’origine subsiste comme un sentiment profond chez lui, d’autant que les saxons ont perdu le pouvoir politique depuis Guillaume -le- Conquérant. Becket n’hésite pas à dire au roi :« L’Angleterre sera faite, mon prince, le jour où les Saxons seront aussi vos fils… »
Le drame éclate quand le Roi décide faire nommer Becket archevêque de Canterbury croyant par cette décision que son pouvoir en sortira renforcé. Il aura ,du mins l’imagine- t-il, le pouvoir temporel ET le pouvoir spirituel. Car son objectif est de dicter ses volontés à l’Eglise d’Angleterre. C’est un très  mauvais calcul.

Becket refuse de devenir le simple homme de paille du roi pour soumettre l’Église. Thomas Becket se métamorphose en « homme de Dieu » .Il représente  « l ‘honneur de Dieu » et non plus celui  du roi. À ce dernier, qui ne le comprend plus, il renvoie son sceau. La métamorphose de Becket est complète. Comme il veut assumer sa nouvelle fonction avec toute l’abnégation possible, il se dépouille de ses biens, de ses domaines, jusqu’à ses riches vêtements. Henri II ne comprend rien   à ce changement  d’attitude .Il a  devant lui un homme nouveau qui se dévoue à sa charge religieuse avec  l’authenticité et  sincérité. Il ne reste rien du jeune godelureau paillard, cynique, compagnon de beuverie . Cette métamorphose d’un Becket débauché en un saint est magnifiquement racontée par Anouilh.

1959: Daniel Ivernel et Bruno Cremer .

 Même si on reste indifférent au drame religieux, la déchirure humaine et le contexte historique sont si bien dessinés,  qu’n a plaisir à relire ce texte, qui n’est pas épuisé en une seule  lecture.
Scènes admirablement découpées, chaleur d’une amitié masculine, dialogues d’une familiarité percutante, vérité des caractères, puis métamorphose si vraisemblable et si délicatement soulignée du saxon Becket trouvant sa vérité dans la source de ses humiliations secrètes, tout ça  est du très grand art. La pièce a fait un triomphe en Angleterre et aux Etats-Unis.
Qui aurait pu s’attendre à ce qu’Anouilh –le boulevardier léger, considéré souvent à la fois  comme un cynique, virtuose, misanthrope, plus habile que profond, jugé parfois comme racoleur- réussisse en 1959 à transformer un dandy débauché en un homme touché par l’action de la grâce ?

 Pas grand monde.

  On devrait  pourtant se souvenir que Jean  Anouilh a toujours aimé les êtres de pureté, d’ »Antigone » (belle pièce) à cette jeanne d’Arc , son « alouette ».. A chaque fois que je la relis, j’aime le mordant des répliques, la complicité boiteuse et la vraie amitié  entre le roi et son favori,  le ton griffu, narquois, ironique, des insolences, une apreté,  et  toute la palette  de l’ambiguïté d’une amitié. Sous nos yeux  un être qu’on croyait simplement habile, rusé, supergfciel  avec l’âge et les  responsabilités religieuses  se révèle profond. Enfin, Anouilh a eu l’intelligence de n’être jamais manichéen, car les deux personnages principaux sont aussi fascinants l’un que l’autre. Celui qui s’était cantonné à rédiger (« sur un coin de table » avait dit le critique et écrivain François-Régis Bastide)  des pièces grinçantes , amères, vindicatives,  , ou des pièces   brillantes ,très « comédies-bavardes-entre-deux guerres-pour-casino-et-stations thermales »  avait soudain pris une autre voie.

Extraits des pièces

« Ah ! Qu’on est bien dans les coulisses, entouré de comédiens ! (…) Quand on met le pied dehors, c’est le désert — et le désordre. La vie est tellement irréelle. D’abord, elle n’a pas de forme : personne n’est sûr de son texte et tout le monde rate toujours son entrée. Il ne faudrait jamais sortir des théâtres ! Ce sont les seuls lieux au monde où l’aventure humaine est au point. »

« Cher Antoine ou l’amour raté »    

      « Oui. Je suis en train de refuser mon passé et ses personnages, moi y compris.
Vous êtes peut-être ma famille, mes amours, ma véridique histoire.
Oui, mais seulement voilà…
Vous ne me plaisez pas.
Je vous refuse. »   « le voyageur sans bagage » 

« Comprendre… Vous n’avez que ce mot là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle et fuyante eau froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.  » « Antigone » 
« Vous me dégoutez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite ou mourir ! «  « Antigone »

Les désarrois politiques de Pavese

« La maison sur les collines »  est un des récits les plus dérangeants de Pavese. Ecrit en 1948,il est accolé  à un autre récit »La prison », écrit en 1938, publié   en 1949 sous les titre général « Avant que le coq chante ».

 Ce titre général  fait allusion au reniement Saint-Pierre face à Jésus.  Quand on découvre en première lecture « la Maison sur les collines »  on voit effectivement que le thème de la trahison est au cœur du récit-confession .Celui qui parle, raconte et se  confesse, c’est Corrado, petit professeur d’un  lycée de Turin, célibataire, qui fuit les bombardements de Turin dans les années 43-45.

Cesare Pavese

Nous suivons, saison après saison, ses réactions face  à la guerre civile , à l’ effondrement de Mussolini et la  répression allemande  contre les   partisans dans les collines du Piémont.   les bombardements Alliés sur Turin  s’intensifient en Mai 44..

Corrado, par étapes successives esquive tout danger,  s’isole dans ses souvenirs   d’ enfance dans les collines pour oublier et même  nier cette guerre. Il  se  planque   donc dans  l’un de ces villages,  hébergé par deux  bourgeoises,  une fille et sa mère. Le texte  livre propose  une auto -analyse,  de l’impuissance, de la solitude d’un petit bourgeois qui veut, au contraire du héros  sartrien, se « dégager » de l‘Histoire quand elle devient périlleuse et sanglante.C’est aussi un chant à la Nature maternante et protectrice.

, Pavese met à jour  le  fonctionnement psychique d’un individu  qui rejette l’idée d’une conscience pleine,  ouverte  à un choix morale digne. Corrado  régresse et s’encoconne dans une enfance paysanne, mythifiée, idéalisée qui devient un écran  pour refuser la réalité  . Corrado introduit  une totale distorsion  entre le vécu et sa compréhension. La Maison sur les collines (La Casa in collina, ) pose   de manière cruelle la question de l’engagement et de la responsabilité en analysant  un anti- héros  qui s’aveugle par lâcheté. Lucide, à la toute fin du livre ,il   ne cache jamais sa peur: » Il y a des jours, dans ces campagnes nues, où, en marchant, il m’arrive de tressaillir :un tronc desséché, un nœud d’herbes, un flanc de roche ressemblent subitement à des corps étendus. »

 Pendant les trois quarts du roman Corrado   s’accommode  de la guerre du feu. Turin flambe le soir dans la nuit et vu de son hébergement dans une campagne tranquille   Chez lui, c’est un spectacle. La bataille plus acharnée en 44    entre allemands, chemises noires, et partisans,  ne le sort pas d’une torpeur morale  confortable . Il fuit  la réalité en zig zags  comme le lièvre fuit les chasseurs dans les champs.

Chez Corrado dominent refoulement, indécision, repli asocial, angoisses et   fuite, troubles et complexes devant la Femme… Car  cette figure de l’intellectuel – replié sur   lui- même-   est attirée par son exact contraire : une fille-mère vaillante , Cate,  lucide,  vive, spontanée, courageuse,  se débattant dans la misère. Elle   subit l’oppression à un double titre, en tant que fille-mère   et en tant qu’ issue  d’une classe   pauvre dont elle ne s’échappera pas. Corrado ,qui a eu une  brève liaison avec elle, est hanté par la paternité. Qui est le père de cet enfant ?  se demande-t-il  avec obstination, avec  l’espoir  que Cate lui accorde paternité et sans doute mariage .Mais elle répondra jamais à cette question. Corrado décide alors  d’assumer le rôle  en éduquant le jeune garçon. Une fois de plus est   posé  en filigrane le problème sexuel  de l’impuissance , du mariage impossible,   de la paternité  refusée  qui traverse son œuvre  et sa correspondance.

Ce qui frappe dans ces éternels aller-retours entre Turin et la colline , c’est que  la campagne, si merveilleusement décrite,  demeure le point fixe, la stabilité, le refuge édenique  d’une conscience déchirée. La solitude du personnage  est d’autant plus grande  que   sa culture livresque  ses diplômes  universitaires, ses soucis de professeur le coupent   de la part vive  de ces paysans ou petits bourgeois. La métamorphose  des saisons, et les errances  champêtres,  sont  le meilleur du livre. Ce refuge mythique vers un passé pastoral, on le  retrouve chez Pasolini, qui ne cesse dans ses premiers recueils de poésie de  regretter son Frioul natal face à la  naissante société de consommation et  d’industrialisation.  La lente évolution  du narrateur  est racontée subtilement. A mesure que la guerre civile et les bombardements sur Turin  s’intensifient, la bulle de confort et d’idéalisation de Corrado se  fragilise. Jusqu’à éclater. Dans le  chapitre  XXII (qui choqua la presse italienne de l’époque) Corrado s’identifie aux morts fascistes  avec une violence  qui est à la mesure de sa culpabilité. Mais le scandale est aussi  dans le refus de Pavese  de donner à son roman une conclusion  claire, édifiante, sur des lendemains qui chantent. :« Je m’aperçois que j’ai vécu dans un simple et long isolement, en de futile vacances ,à la manière  d’un gosse.. »

Partisans dans les collines

Et plus loin,  tandis que réfugié chez  ses parents qui  préparent des  conserves, Corrado précise : «  Il m‘arrive d’imaginer que des représailles, un caprice, un destin ,foudroient cette maison pour ne laisser que quatre murs éventrés et noircis. C’est déjà arrivé à beaucoup de gens .Que ferait on père, que diraient les femmes ? Leur point de vue, c’est : « ils pourraient quand même s’arrêter », et pour eux les guérillas, la guerre tout entière, c’est des disputes de gosse, comme celles  qui autrefois suivaient les fêtes du saint du pays autrefois.»

***  

 Le plus étonnant c’est que –presque en même temps-  Pavese  rédigera « le camarade », entre octobre et décembre 1946, Pavese  propose un petit roman de formation sur un tout autre versant ,beaucoup plus positif, c’est  l’autre volet de l’engagement politique  communiste. Son personnage principal, Pablo est l’anti Corrado .

Pablo ,avec  sa guitare,   quitte la ville de Turin pour Rome. Turin est clairement  nommée  –la « ville de toutes les trahisons ». Arrivé à Rome,  Pablo  déclare : cette ville « où tout, les gens, les maisons, le vin clair tout entre en moi pour me refaire ». La construction du héros positif   est affirmé .Engagement à Gauche, passion et amour. Ces deux brefs romans, en parallèle, prouvent bien que  toujours Pavese joue sur  les deux registres du subjectif et du social. Balance instable.  Cela montre aussi  une  hésitation politique  jamais résolue chez l’auteur  .La révélation du « carnet secret « en 1990, 30 feulles publis dans « La Stampa »  le confirmera.. ô combien.. quand Pavese manifeste  son désir  de se préserver de la politique.  Donc   les  lignes interprétatives  restent ouvertes chez Pavese.


Pas mal de journalistes et intellectuels de l’époque ont interprété « La maison dans les collines »   comme un  aveu de flottement idéologique et psychologique. D’autant  que la comptabilité de faiblesses  s’étale aussi, avec une dose de masochisme, dans  son journal intime « Métier de vivre, ». Le suicide dans une chambre d’hôtel  et la publication posthume du journal sont apparus, pour ses  lecteurs critiques, comme  une confirmation  de ces failles.

Les collines aujourd’hui

Extrait :

«Autrefois on disait déjà la colline comme on aurait dit la mer ou la forêt. J’y allais le soir, quittant la ville qui s’obscurcissait, et, pour moi, ce n’était pas un endroit comme un autre, mais un aspect des choses, une façon de vivre. Par exemple, je ne voyais aucune différence entre ces collines et les anciennes, où je jouais enfant, où je vis à présent : toujours sur un terrain accident et tortueux, cultivé et sauvage, toujours des routes, des fermes, des ravines. J’y montais le soir pour éviter le sursaut des alertes : les chemins fourmillaient de gens, de pauvres gens que l’on évacuait pour qu’ils dorment au besoin dans les prés, en emportant un matelas sur leur vélo ou sur leur dos, criaillant et discutant, indociles, crédules, amusés.»

Ce sont les premières lignes  qui ouvrent le texte de Pavese  « La maison dans les collines »

traduction de Nino Frank ,révisée par Mario Fusco.

Le Sursis,le meilleur roman de Sartre?

Beaucoup de critiques littéraires ont décidé  que Sartre était  un médiocre romancier.

A voir. Relisons donc  « Le sursis ».

C’est le deuxième volume des « Chemins de la liberté ».Il vient après « L’âge de raison » dans lequel l’action se déroulait le 13 juin 1938. Et c’est dans les six premiers mois de 1939 que Sartre avait travaillé dessus, donc, son écriture était quasi contemporaine des événements qu’il rapporte. Le pacte germano-soviétique intervenant le 23 aout 39, Sartre -avec  la majorité des français- pressent que la guerre ne sera pas évitée.

A cette époque Sartre a déjà écrit, à chaud,  dix chapitres de « l’âge de raison ».Le 3O décembre 1939, les éditions Gallimard annoncent la publication de ce premier volume pour 1940.
L’action se passe du 23 septembre 1938 au vendredi 30 septembre, date de l’accord imposant à la Tchécoslovaquie la cession du territoire des Sudètes.
Le roman de Sartre se clôt au Bourget, sur la sortie de l’avion de Daladier, et stupéfait de voir accourir enthousiastes des français vers lui, alors qu’il sait qu’il a perdu l’honneur et la partie face à Hitler, et il murmure « les cons ! ».

Depuis son baraquement au service météo, le soldat Sartre confie à Simone de Beauvoir qu’il a décidé de ne publier les deux premiers romans de sa trilogie qu’ensemble pour monter la cohérence du projet. On sait par exemple » qu’il a décidé de modifier la trajectoire du personnage communiste Brunet , le rapprochant de Mathieu,  professeur comme Sartre.
Comme Honoré de Balzac, dans sa trilogie, Sartre reprend d’un volume à l’autre, les mêmes personnages. Mais la  grande originalité, dans « le sursis » c’est la multiplication des visions. Le simultanéisme.

 La narration simultanéiste consiste à  multiplier  les récits du roman dans un mouvement central, pour souligner le caractère collectif du sujet. Une  scène  commencée, par exemple, gare de l‘Est à paris   fait écho  avec une autre qui se déroule ,au même moment,  à Marseille, une troisième à Angoulême . l’action progresse ,fragmentée,  découpée en mosaïque , pour donner le sentiment qu’une nation entière, saisie  dans la nasse de la mobilisation, soumet  chaque personnage   à une réaction individuelle qui souvent, exprime sa classe sociale,ais pas touours. Le procédé simultanéiste, (emprunté au Dos Passos de « Manhattan Transfer »)   fait  exploser le schéma classique d’un narrateur central.

Sartre mobilisé

 Désormais ,pour Sartre, le roman  balaie l’ histoire de tout en peuple en prenant ds personnages  emblématiques dans divers lieux dans des couches sociales différentes. Emblématiques, mais pas  schématiques. Sartre laisse une liberté inattendue à chacun d’eux, avec son caractère et  se débattant dans ses contradictions. Mathieu, l’intellectel, sent tout au long du livre qu’il est séparé de la classe populaire et en souffre..Le voici dans un train ,sldt au miliu d’autres soldats : » »le serrurier et le typo sortrent des buteilles de leurs usettes ;le serrurier but au gouot et tendis sn litrevilonise :

-Un coup d picrate ?-Pas tout de suite.

-Tu sais pas ce qui est bon. »

Ils se turent, accablés de chaleur. Le serrurier gonfla ses joues et soupira doucement, le représentant alluma une High Life. Mathieu pensait »ils ne m’aiment pas, ils me trouvent fier. » Pourtant il se sentait attiré par eux, même par les dormeurs ,même par le représentant :ils bâillaient, ils dormaient, ils jouaient aux cartes, le roulis ballottait leurs têtes vides mais ils avaient un destin ,comme les rois, comme les morts. »

 Cette solitude et cette coupure de l’intellectuel devant les couches populaires hantera Sartre jusqu’à sa mort et marquera son tardif  et énorme Flaubert, «L’ idiot de la famille ».

 Stylistiquement, Sartre  emprunte  beaucoup à la technique du montage  cinématographique parallèle. On plonge  dans les foules soumises aux  décisions d’hommes politiques montrés  souvent comme  d’inconsistantes marionnettes. Il « zoome » sur quelques hommes et quelques femmes, les abandonne, les reprend, les sonde, tripatouille en bon existentialiste  leurs muscles et leur cerveau   non pas paisiblement et avec distance humaniste  mais avc un acharnement  amer.

 Le deus ex machina qui fait avancer l’action , c’est la TSF .  Ce qui permet de mettre en évidence  les effets de la  psychologie  de masse    sur une nation entière. Ici, mobilisation, explications,  propagande patriotique,  rôle et propagation des rumeurs incontrôlables dans les ateliers, en famille, dans les cafés, et la coupure bourgeoisie-classe ouvrière,homme-femmes omniprésente.

« Le sursis » est une réussite  dans ses   ruptures, ses sauts,  passages d’un lieu à un autre sans jamais que la narration s’enlise ou s’effilcohe.il y a là une grande maitrise.  Le roman  montre le collectif d’une nation en multipliant les facettes et les perspectives.. Bourgeois, intellectuels, ouvriers, antimilitaristes ou va-t’en guerre,  journalistes ou  marginaux, père de famille ou aventuriers, tout y est.  Sartre ne cache pas que  le rôle des femmes  est marqué  par  un manque de  culture politique et un manque d’influence – on les écoute peu, trait de l’époque. Le machisme règne.

Il reste  évident que  l’intellectuel Mathieu est  visiblement  le porte- parole des positions politiques et philosophiques sartriennes, surtout  quand on compare les lettres de Sartre à Simone de Beauvoir, à l’époque.

Daladier et Hitler pendant les accords de Munich





Avec plus de 20 personnages qui se heurtent, se répondent. Visible jubilation du montage rapide, enchainé, alterné, avec des parallélismes entre les actions, pensées intimes , situations, monologues intérieurs, visions kaléidoscopiques, temps individuels percutant le temps collectif,  personnages historiques vus dans les actualités, réactions des  anonymes aux « nouvelles » à la TSF. On passe d’un train de mobilisés pris de frousse face à une nuée d’avions peu identifiables à un raisonnement d’une conscience politique » malheureuse ». On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel, à une scène courtelinesque de commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert. On passe  d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains. Les  juifs Weiss et Shalom, par exemple, se déclarent pour la guerre contre les Allemands. D’autres se soumettent  par la discipline du Parti Selon un communiste, il y a l’assurance que, quoi qu’il arrive, l’URSS est avec eux. Pour l’un, la guerre  ou  la paix, ça ne changera rien : toujours exploité ! Pour un autre, la guerre mènera soit au fascisme, en cas de victoire allemande, soit au bolchevisme, en cas de victoire française. Il y a une foule de  personnages qui ne saisissent point les événements .

 D’autres tentent  d’expliquer les causes de la crise : « Notre grande erreur  nous l’avions faite en 1936, lors de la remilitarisation de la zone rhénane. Il fallait envoyer dix divisions là-bas. Si nous avions montré les dents, les officiers allemands avaient leur ordre de repli dans leur poche. Mais Sarraut attendait le bon plaisir du Front populaire et le Front populaire préférait donner nos armes aux communistes espagnols ».

 Sartre met en évidence  l’importance de la  radio .Ce sont les bulletins d’information qui   font avancer  le roman.
 La réussite narrative de Sartre, c’est que, dans cet éventail sociologique si large ,  tout  reste étonnamment clair.
On a les informations brutes manifs du coin de la rue et pensées disséminées, œil-camera, citations, collages surréalistes s’insèrent d’une manière cohérente et virtuose pour donner une photo ahurissante de cet avant-guerre.. il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques (la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand) .on reconnait aussi les  thématiques obsessionnelles  de Sartre.  Il  multiplie les scènes où la chair est visqueuse, molle, blanchâtre, en trop. Nous retrouvons l’analyse phénoménologique de Roquentin devant une racine d’arbre dans « la Nausée », et cette notion de » contingence » (répondre à la question « qu’est-ce que je suis venu foutre sur terre !.. » tel qu’il ‘exprime dans ses lettres et dans le tardif et bref opus de  « Les mots » ce qu’il ressent depuis l’enfance… La matière inerte enrobe tout, la Nature chantée par les romantiques est un piège, mais aussi la chair des hommes et des femmes  ressemblent à un énorme machin en trop. Une absurdité molle, asphyxiante de la Matière partout affole Mathieu…

 »Quelqu’un avait couché là. les couvertures se tordaient en corde, la taie d’oreiller était sale et froissée, de miettes de croissant jonchaient le drap. Quelqu’un :moi. Il pensait : c’est moi qui ai couché là. Moi le 15 juillet, pour la dernière fois Mais il regardait le lit avec dégout :son ancien sommeil s’était refroidi dans les draps, à présent c’était le sommeil d’un autre. Je ne dormirai pas ici. Il se détourna et pénétra dans le bureau :son dégoût persista.  Un verre sale sur la cheminée Sur la table, près du crabe de bronze, une cigarette brisée : un foisonnement de crins secs  s’en échappait. Quand est-ce que  j’ai    cassé cette cigarette ? Il lui pressa sur le  ventre et sentit sous ses doigts un crissement de feuilles mortes. »

   Ce sentiment  philosophique si sartrien  de patauger et de s’engluer    dans un chaos de matière  se redouble ici   d’un sentiment historique absurde puisque cette mobilisation aurait pu être évitée avec un autre personnel politique et d’autres décisions des nations européennes.   On découvre   un peuple estourbi par la nouvelle, et  obsédé par la répétition historique, se souvenant de la proche boucherie de 14-18.Ici la nausée est à la fois physique, politique, métaphysique,  vertigineuse.  Les hommes avachis, en sueur s’engueulent. 

»Charles se sentait  sale à l’intérieur, un paquet de boyaux collants et mouillés : quelle honte. »

Les  hommes dans un train  sont comparées à des insectes ; au milieu de cette foule indifférenciée, apparait, parfois, une femme, « belle comme une star de cinéma »  au milieu des vareuses militaires poisseuses. On note l‘opaque, passive et épuisée présentation   des accouplements : sexe, étreintes moites et   corps  graisseux  dans l’orgasme  sur des matelas affaissés comme s’ils venaient tous d’un bordel miteux..  Sartre met en évidence  les regards sournois, les visages durs, les méfiances, la guerre  silencieuse des regards, entre fanfarons et paniqués, entre rusés et futurs planqués. Même le catholique Daniel pense : »je suis las d’être cette évaporation sans répit vers le ciel vide ».

 L a lourdeur  des consciences et leur cargaison de vices  encombre   ces   hommes serrés dans des wagons ou des chambrées .La sombre expérience décrite ici mènera sombre constat  de sa pièce  « Huis clos »  …Oui   « l’enfer c’est les autres »  sur un quai de gare,  dans  une chambre d’hôtel avec un couple qui  se défait, comme si ses personnages étaient tous  voués  à « un destin de sang » et tous  devenus « morts en sursis ».

C’est un énorme fleuve  d’angoisse qui coule à ras bord  dans   ce roman. Le livre bruisse  d’une sauvage étrangeté et une brutalité  sociale .chacun  prisonnier dans la cloison hermétique de sa classe. Le  fantôme  de l’improbable solidarité entre intellectuels et ouvriers plane sur toute la trilogie des » chemins de la liberté ». Livre qui  pue la fatigue, l’angoisse de ces journées de septembre 39 avec une étonnante vérité et une cruauté jamais cachée. on y sent la pagaille et   l’impréparation et le découragement  d’un pays. On se demande d’ailleurs ce qu’un  nouveau  Sartre  ferait  actuellement, avec cette technique simultanéiste , pour montrer la diversité et les contradictions  des « gilets jaunes » sur leurs ronds -points.

 Les personnages essaient de se « dépatouiller », je ne trouve pas d’autre mot, avec quelque chose qui est fondamental et unifiant : l’anxiété et l’impuissance. Au fond le narrateur Sartre retrouve la révolte du jeune Antoine Roquentin et sa nausée de prof du Havre, il l’a retrouvé  agrandi et rendue épique et tragique  par  la mobilisation dans le moindre village français. On comprend  la rage et le dépit  de l’intellectuel devant un tel évènement et  son regret que la classe ouvrière européenne et ses leaders n’aient pas renversé pas le cours de l’Histoire.                       Ce qu’a écrit la critique littéraire de l’époque.

Les critiques de l’époque, (en octobre et novembre 1945) ont d’abord remarqué les effets physiques de la peur, vomissements et suées, tremblements et fièvre. On retrouve la » nausée » sartrienne puissance dix..« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ». On avait déjà dit la même chose quand Zola survint dans le roman français, puis quand Céline publia « Voyage au bout de la nuit ». D’ailleurs, Sartre se place dans cette lignée naturaliste. Il y a du roman- reportage, comme dans zola (qu’il pastiche ouvertement dans un passage qui rappelle « la curée »..) il y a des dialogues argotiques et une fascination des convulsions morbides du petit homme anonyme de la rue, façon Céline. Mais s’y ajoute ici des débats entre militants, les communistes et l’autre Gauche. la virulence critique  systématique, du bourgeois français, entre le trône et l’autel, le volontarisme moral de Sartre lui-même



On se demande si le Sartre de cette époque ne traine pas encore on ne sait quel péché originel, quel relent de catholicisme mal compris, en décrivant les couples en sueur sur un lit ahanant dans n ne st trop quelle atmosphère de péché.… il y a entre hommes et femmes une curieuse danse sournoise, pénible. Les « collages » plus ou moins amoureux donnent l’impression que les couples se cramponnent, et s’affrontent dans des draps douteux, nageurs en noyade entre pulsions de désir et hésitations sentimentales..
Pour résumer Sartre, sarcastique, mais aussi rageur amer,  exhibe le carnaval funèbre d’une nation. La grotesque bouffonnerie historique a eu son chroniqueur.
On comprend que  la  publication  de ce  roman en 1945 ait fait l’effet d’une douche froide dans un moment d’union nationale et de » les lendemains qui chantent » de  ces années de reconstruction.
                                        ***

Soldat mobilisé en 39

Extraits du « Sursis »

«Un corps énorme, une planète dans un espace à cent millions de dimensions ; les êtres à trois dimensions ne pouvaient même pas l’imaginer. Et, pourtant, chaque dimension était une conscience autonome. Si on essayait de regarder la planète en face, elle s’effondrait en miettes, il ne restait plus que des consciences. Cent millions de consciences libres dont chacune voyait des murs, un bout de cigare rougeoyant, des visages familiers, et construisait sa destinée sous sa propre responsabilité. Et pourtant, si l’on était une de ces consciences, on s’apercevait, à d’imperceptibles changements, qu’on était solidaire d’un gigantesque et invisible polypier.
***

Deuxième extrait.

 Il  est exemplaire de ces  strates  de réalité exprimées dans une même coulée d’écriture. Nous sommes dans un restaurant.
« La guerre ah ! oui, la guerre. Non, non, dit Zézette, pas la radio, je ne veux plus, je ne veux plus y penser. Mais si, un peu de musique, dit Maurice. Chersau, goddb, ch chrrr, mon étoile, informations, les sombreros et mantilles, j’attendrai demandé par Huguette Arnal, par Pierre Ducroc, sa femme et ses deux filles à La Rochelle, par Melle Eliane à Calvi et Jean-Francois Roquette pour sa petite Marie-Madeleine et par un groupe de dactylos de Tulle pour leurs soldats, j’attendrai, le jour et la nuit, reprenez un peu de bouillabaisse, non merci dit Mathieu, la radio crépitait, filait au-dessus des places blanches et mortes, crevait les vitres, entrait en ville dans les étuves sombres(..) Servin avait repoussé son assiette, il lisait la page sportive de Paris-soir, il n’avait pas eu connaissance du décret de mobilisation partielle, il avait été à son travail, il en était revenu pour déjeuner, il y retournerait vers les deux heures ; Lucien Régnier cassait des noix, entre ses paumes , il avait lu les affiches blanches, il pensait :c’est du bluff ; François Destut garçon de laboratoire à l’institut Derien torchait son assiette avec du pain et ne pensait rien, sa femme ne pensait rien, René Malleville, Pierre Charnier ne pensaient rien. Le matin la guerre était un glaçon aigu et coupant dans leur tête et puis elle avait fondu , c’était une petite mare tiède. Ma poupée chérie, le gout épais et sombre du bœuf bourguignon, l’odeur de poisson, le chicot de viande entre deux molaires, les fumées du vin rouge et la chaleur, chaleur ! Chers auditeurs, la France, inébranlable mais pacifique, fait résolument face à son destin. »


..

Arno Schmidt l’insurgé

Un des auteurs allemands  les plus singuliers et des plus originaux  de l’après- guerre   est incontestablement Arno Schmidt (1914-1979) . Un anarchiste en rage. Du noir presque  désespéré. Il  provoque un scandale   en 1953, à 39 ans  avec la publication en janvier de « Scènes de la vie d’un faune » que la critique littéraire catholique rejette comme pur charabia. Nous sommes sous l’ère Adenauer. Ce texte se remarque d’abord par son  style haché, disjoncté, avec ses  images  expressionnistes qui casse tout continuum narratif. Cette chronique d’un village  se construit par brefs paragraphes  et  avance par petites unités de sensations, d’images,  fragments de monologue mental, à- parte rageurs,    sarcasmes, traits mordants, portraits à l’acide des villageois, puis soudain,  digressions érudites sur  Swift, ou Walter Scott, ses auteurs favoris, ou sur l’art officiel nazi au cours d’une mémorable visite au grand Musée de Hambourg..L’ arpenteur lyrique  de la lande (avec couleurs crues  systématiquement  saturées) collectionne des  choses vues et  entendues, un peu comme un reporter photographe  attraperait  des instantanés  de scènes quotidiennes, enregistrerait  des  enfants  apprenant des chants nazis dans une cour d’école, ou le   bla- bla  de Goebbels à la radio,  dans un village du nord de l’Allemagne entre février1939 et aout/septembre 1944 .

 Le personnage principal est Düring  , agent administratif du Reich, fonctionnaire municipal, la cinquantaine, travaillant  à la sous- préfecture de Fallingsbostel, dans la lande de Lunebourg. Sous une apparence d’employé serviable, ce Düring dissimule un révolté qui déteste ses collègues, son chef, son épouse, ses enfants,  vomit  l’embrigadement national socialiste .L’érotisme est sa délivrance.  Düring  se libère de la prison idéologique du village par  ses ébats avec  une lycéenne, Käthe Evers, qu’il nomme « la grande louve blanche » ,sauvageonne qui aime se promener nue devant lui..

 Quand le sous- préfet, nazi exemplaire,  le charge de rassembler les archives du district, il saute sur cette occasion pour  échapper à l’asphyxie idéologique et  parcourir la lande dans une foisonnante jubilation face aux ciels, aux pluies, aux sureaux, aux rafales de vent, toute une Nature consolante,  ses odeurs de pin et ses feuillages verts crissant.  La beauté tourmentée  du paysage  reste son ultime son refuge,  sa respiration, et son vrai dialogue . Sa mission administrative lui permet également  livrer à sa passion  pour les cartes, les editions anciennes, rares de Wieland ou de La motte Fouqué, les cadastres, les plans, les archives oubliées et les documents couverts de moisissures. Il se passionne entre autres pour les documents à propos d’un déserteur de l  ‘armée de Napoléon qui terrorisait la région  au début du XIX° siècle . Il s’identifie à lui. Düring ,  fasciné par ce soldat réfractaire  qu’on appelait « le loup  garou », finit par découvrir  sa cachette de l’époque,   une cabane dans les marais. Düring , réfractaire lui aussi. Au fil des mois de  la guerre et la propagande s’intensifient,, les tickets de rationnement apparaissent, l’ambiance  devient de plus de plus  toxique .Düring  aménage cette cabane  pour survivre.  Le roman s’achève sur    un bombardement des Alliés en 1944 sur  une fabrique de munitions, raconté sur le mode d’une bouffonnerie hallucinée , dans  une transe de peintre expressionniste . Brasier  cadavres en flammes.C’est spectral. Langue ardente.Le Verbe devient feu. Düring échappe par miracle, avec sa compagne lycéenne et rejoint la cabane dans les marais.

Le livre provoque un énorme scandale, notamment avec ce récit  convulsif de bombardement rédigé  dans une sorte de transe  convulsive, d’extase ricanante, rédigé-selon sa femme- en une nuit.  Loin de se cantonner à une critique du nazisme, l’auteur attaque la cellule familiale,le mariage les institutions, la renaissance catholique à Bonn  voulue par  le chancelier Adenauer.  Ce roan est  vu comme un pamphlet anti- humaniste et antichrétien.

Les  galipettes érotiques radieuses de son héros (plus de 50 ans)   avec une lycéenne choque aussi. Ce qui scandalise aussi  c’est la    une conduite hypocrite de Düring  face au sous- préfet. Dans une scène emblématique, ce fonctionnaire au sourire onctueux  écoute avec docilité les consignes de son chef de bureau, sous-préfet, et  prend des notes avec zele  mais il inscrit sur son calepin entre les lignes,  « tête de veau » ou souligne le mot « crétin ». Courbettes face aux nazis et révolte intérieure. Soumission apparente  mais dégoût de la société. La leçon de non- héroïsme frontal est rude. la grande  consolation de Düring -outre les  ébats et escapades  avec la lycéenne- ce sont les  randonnées à vélo  sur les chemins détrempés  des landes du Lunebourg, souvent la nuit. respiration spirituelle  du faune dans ses feuillages contre l’asphyxie de la société. Enfin exaltation et  défense acharnée  d’une solitude qui se nourrit de lectures , notamments romans historiques et textes grecs.. Tres original aussi la volonté de   combattre l’engrenage de l’Histoire, la morale courante,  d’insulter  le  bon gout bourgeois, la science officielle ,le mariage,  bref de  renaitre en étudiant  les autres civilisations .Parfois un bon coup de patte  contre  l’académisme  de Goethe et ses « maximes de vieux barbon revenu de tout » !

    Ce qui agace dans les années 50  c’est que Schmidt  affirme clairement que le peuple allemand reste gangrené, au-delà de la chute du nazisme. «  (« mais il y a une chose que je sais : tous les politiques, tous les généraux, tous ceux qui, d’un façon ou d’une autre ,commandent, donnent des ordres, sont des pourris !Sans exception ! tous !.. ») La reconstruction morale  d’après- guerre ne trouve pas grâce à ses yeux. Il décrira  d’ailleurs la  guerre froide dans une œuvre de science- fiction « Miroirs noirs », magnifique texte halluciné   qui décrit un monde dévasté par une guerre nucléaire.

Evidemment  le message anarchique  rageur, survolté, farouche, la bouffonnerie si sarcastique  swiftienne  passe très mal dans une partie  de la  presse de l’époque. C’est un brûlot qui effraie, déstabilise critiques , libraires, lecteurs, éditorialistes bien- pensants. Façon Louis- Ferdinand Céline avec qui les points de ressemblances sont évidents ( truculence de la langue,  déconstruction  de la narration classique, jubilation du  langage populaire,  expressions  argotiques,  néologismes à foion, concassage de la syntaxe) Schmidt  déploie  une danse crépitante  de mots lancés comme des projectiles, passage  typographique du  romain à l’italique,  parenthèses, crépitement de mots inattendus, danse sauvage mêlant monologue et dialogue,  tout ça  pour une dénonciation de la vacherie humaine universelle. Dénonciation d’un immonde  panurgisme  idéologique qui aboutit fatalement à des pogroms. Enfin  son ironie dégoupillée reste   assez  irrécupérable par un parti politique, quel qu’il soit.

 Mais  le livre est aussi incompris dans sa forme novatrice.   Le lecteur est déconcerté  par  le style déjanté, mosaïqué, fragmenté. Dans son genre il est aussi novateur que   Joyce dans  « Ulysse ». Ca    s’explique en partie  par un  travail par fiches, notes accumulées depuis des années,  clichés photographiques, documents divers soigneusement  conservés dans des boites, fragments de journaux intimes, montagnes de notes  prises sur le vif. Schmidt conserve aussi bien  des dépêches d’agence que des  prévisions météo,   accumule  des portraits vifs («  De bonnes grosses joues avec un grand nez, doux aquilin :la fille du pasteur(et, en arrière-plan  un joli petit jardin :les bouleaux pleureurs portaient leur feuillage peigné en arrière par le vent, et il soufflait pas mal.. »),  il rapporte aussi des comptines dans les écoles des comptabilités personnelles ou  administratives. Il fait de la digression et des poèmes romantiques ,ode à la lune, tout ça pris dans son grand jeu  narratif. Ajoutez les  mentions  des rites païens oubliés, simples notations sonores d’un village à l’aube (chuchotement de femmes dans un bureau, grincement et couinement d’un vélo à chaque coup de pédale..). Notations de voyeur pour choquer la pudibonderie. Crudités de langage   ,court-circuit entre une langue triviale et  des digressions universitaires  . Il colle soudain pleine page   un mode d’emploi  sur  les manières de nettoyer et graisser un vélo, puis  échappées lyriques   pour décrire une nage dans  un petit lac (« dans le Grundloser See :faire la planche, le moins possible de mouvements, quasiment la béatitude. Un ciel berçant de taches blanches fatiguées (je me passerait bien de cet abruti en canoë !) »

On surprend comme en photo-minute une servante en tablier violet qui vide  des seaux d’eau grasse. Prose étonnamment ciselée pour déformer  la réalité objective et la transformer une puissance  onirique.

Comme Céline dans « Guignols Band » ou « Nord » ,Schmidt   transforme  un bombardement au phosphore d’une usine   en une curieuse féerie . Voici ce qu’écrit Arno Schmidt dans les dernières pages: « deux rails s’étaient détachés et volaient dans l’air, croisés e pinces de homard ;leur tenaille décrivit un cercle en vrombissant affectueusement au -dessus de nos têtes(..) Et : voilà que la grosse femme de tout  ‘heure passa juste au-dessus de nos têtes, incandescente, à califourchon sur une poutre déchiquetée ? Ses mamelles d’amadou éclatées projetaient des flammèches.(..) une voix sifflante sortait d’un homme qui, le feu au derrière, semblait brûler de dire :On en grille une ? »

Ricanement misanthropique, énorme grimace littéraire dans le miroir allemand, la presse  se déchaine devant ces pages .Dans le très réputé, à l’époque,  journal Rheinischer Merkur,  on  lit  :  »ce livre est un attentat haineux contre l’esprit, la langue et l‘homme -et pour finir, contre Dieu et le christianisme » . Ca résumait assez bien l’opinion générale. Ce n’est que par la publication dans les années 60 des nouvelles de « Vaches en demi deuil » dans la revue Konkret, et le travail de l’éditeur Rowohlt qu’une génération de jeunes gauchistes et radicalisés  découvre cet écrivain prophète.

On a beaucoup de chance en France car après la première  traduction de Jean-Claude Hemery dans la collection de Maurice  Nadeau, en 1962, on peut aujourd’hui lire la plus grande partie des œuvres de Schmidt… « Scènes de la vie d’un faune »bénéficie   d’  une nouvelle  traduction remarquable  de Nicole Taubes, avec notes et postface de Stéphane Zékian,   aux éditions Tristram.  L’ éditeur courageux  propose  un travail systématique et remarquable de traduction de Claude Riehl. Aprés le texte  « Tina ou de l’immortalité », Riehl  offre un  essai–portrait  de l’œuvre et de l’homme : « Arno à tombeau ouvert »,  passionnant , et dans lequel j’ai puisé pas mal de précisions. A noter d’ailleurs que ces éditions Tristram ont  entrepris   d’ouvrir le chantier des traductions qui manquent. Je conseille en priorité les lectures de  « Brand ‘s Haide « (1950) et de « Miroirs noirs » qui forment trilogie avec « Le faune » sous le titre de « Nobodaddy’s Kinder » (les enfants de Nobodaddy).

Otto Mueller, son peintre préféré

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Notice biographique

Arno Schmidt est né à Hambourg1 en 1914. En 1928, après le décès de son père, sa famille s’installe à Lauban, en Silésie. Il écrit ses premiers poèmes en 1933 et entame des études de commerce à Görlitz qui le mènent à travailler dans les bureaux d’une grande fabrique de vêtements, où il fait la rencontre d’Alice Murawski, avec qui il se mariera en 1937.

En 1935, il fait parvenir des poèmes à Hermann Hesse et débute deux chantiers qui l’occuperont avec passion pendant de longues années : l’établissement d’une table de logarithmes de sept à dix chiffres d’une part, et l’écriture d’une biographie monumentale de Friedrich de La Motte-Fouqué d’autre part.

Durant la Seconde Guerre mondiale, on l’intègre d’abord à l’artillerie légère en Alsace, puis il est muté en Norvège, comme commis aux écritures. En 1945, obtenant à sa demande une mutation dans une unité combattante, il profite, début février, d’une permission pour aider Alice à fuir Greiffenberg. Il se rend en avril aux troupes britanniques et devient interprète au camp de prisonniers de Munster. Il est libéré fin décembre et s’installe avec son épouse au Mühlenhof à Cordingen, une région de landes qui lui rappelle son enfance.

Il écrit pendant cette période plusieurs nouvelles et romans, et publie ses premières nouvelles en 1949 (Léviathan), non sans avoir tenté auparavant de faire paraître sa table de logarithmes.

En 1950, les Schmidt déménagent pour Gau-Bickelheim près de Mayence, et commencent à sillonner à bicyclette l’Allemagne du nord et l’est de la France, à la recherche de documents sur Fouqué.

C’est à partir de cette époque que son travail commence à rencontrer son public et lui apporter des moyens de subsistance. Il écrit pour la radio, publie de nombreux romans et nouvelles, et obtient des prix de plus en plus prestigieux. En 1955, la parution de Paysage lacustre avec Pocahontas lui vaut un procès pour blasphème et pornographie. L’année suivante il découvre les textes de James Joyce, qui seront une révélation pour lui. Il traduit une partie de Finnegans Wake.

En 1958 il publie enfin sa biographie de Fouqué, et achète une maison à Bargfeld, dans la Lande de Lunebourg, une région dans laquelle il puisera son inspiration pour le roman On a marché sur la lande. Il n’a de cesse de perfectionner son écriture et développe une pratique tout à fait unique, érudite, impertinente, et toujours plus novatrice. Son ardeur au travail, sa rigueur obsessionnelle et son caractère bourru donnent de lui l’image d’un personnage tout à fait pittoresque, râleur, caractériel, mais salutaire dans sa bouffonnerie grinçante.

Un jeune homme de 23 ans,dadaïste…. Aragon…

Un jeune homme de 23 ans, récemment démobilisé en 1919, médecin- auxiliaire  dans les garnisons dans les villes de l’est, Oberhoffen Ludwigsfeste,  Sarrebruck (il a même   dirigé l’ hôpital de Boppard-am-Rhein) noircit les pages d’un texte qui s’appellera « Anicet ou le panorama. » Il confiera le tout  à Gide qui le publiera, enthousiaste, en 1921.  Qu’est-ce qu’il raconte donc  ce « roman » qui a épaté le patron de la NRF  ?

Un jeune homme, Anicet  rompt avec sa famille .Il erre dans le monde. Il rencontre dans une auberge  un certain Arthur ,poète, qui partit pour le Harrar. Curieux non ? Il est attiré par la belle  Mirabelle, autour de laquelle gravitent sept membres d’une société secrète prête à accomplir mille  exploits, mille fantaisies pour  satisfaire aux caprices de cette  belle Mirabelle. Anicet évidemment, amoureux fou,  se met de la partie et   vole des tableaux célèbres pour les faires bruler  un soir à l‘arc de triomphe. Dada est là. Un siècle plus tard, les gilets jaunes se montreront dadaïstes avec des marteaux contre les sculptures du même arc de triomphe..

 Mais Mirabelle   chasse  ce club de  soupirants et épouse un sale type riche, le banquier  Pedro Gonzales. Colère des sept et dAnicet. Un de leurs membres projette  l’assassinat du banquier mais Anicet le tue presque par hasard.  à partir de ce moment les péripéties tres feuilletonesques se multiplient, et s’accélèrent. d’autres membres de cette société ,en particulier le Marquis della Robbia, chef de bande, décident de s’en débarrasser, etc. etc.  Ainsi ce qui commençait comme un banal récit de formation d’un jeune homme dévie en feuilleton loufoque  populaire et entre Mack Sennett, Fantômas,pearl White  :on y rencontre Nick Carter , allusions aux exploits de la bande à Bonnot, à  Lautréamont,  récit  à tirois et rebondissements surréalistes, interaction et irruption de  reves où, volntaireent  mutiplie les invraisemblances, les coupures, les court-circuits d’images, avec un personnage de Bapiste Ajamais,ami d’Anicet  qui ressemble fort au jeune  André Breton.

 »Au rebut, les vieilles psychologies, les remords, les consciences, les absences de préjugés d’un seul bloc .Dans ce monde neuf, où je marche avec naïveté ,personne n’a jamais entendu parler de tout cela. Au Japon le prêtres honorent les morales et les sentiment. Ce sont sans doute des bêtes à laine. »

 Les gags, les épisodes  rocambolesques, une enfilade de fauts divers pris dans les journaux,  se chevauchent sur  un rythme saccadé  de burlesque muet : « le traitre a volé le diamant pour la centième fois. Pearl lui arrache le joyau sous la menace d’un revolver. Elle monte en a.la voiture était truquées. On jette Pearl dans un souterrain. pendant ce temps le voleur volé cherche à pénétrer chez elle ; surpris par le journaliste, il se sauve par les toits ; le publiciste le poursuit, le perd et rencontre fortuitement dans le quartier chinois le borgne qui a joué un rôle louche au cours des incidents antérieurs. »

Aragon- première période dada, tourne  donc en dérision le romans sérieux. Il turne en dérision les conventions des romans de l’époque. Tout cela ne relèverait de la simple pochade si on n’y retrouvait pas déjà en germe, les thèmes, obsessions et hantises  que Aragon déploiera tout dans tout le reste de son œuvre. Thème de l’amour  fou, de  la Femme Unique, gout  de l’errance dans les villes boite à merveilles, thème grandiose  des miroirs et de l’identité en fuite,  abondance de longues phrases surchargées de subordonnées  qui sèment surprises et harmoniques jamais entendues, dignes de chateaubriand.. carambolages d’images, thème des  sociétés  secrètes et des scandales financiers (affaire staviski, scandale de panama ) du dessous des cartes, des complots politiques , gout pour les descriptions ironiques des milieux mondains, retour au thème  de la perversité masochiste  masculine   inhérente  au lien amoureux dans toute l’œuvre d’Aragon , ce  qui donne l’impression que les amants chez Aragon  sont tenus en laisse par la femme aimée. Le roman jette les bases d’une conception de l’amour à laquelle Aragon restera fidèle toute sa vie: l’amour, marqué d’une jalousie permanente,totale, destructce  implique (ou se définit par) l’abandon total du « moi » masculin , dilué dans la volonté de la femme aimée. Tout ce qu’on retrouvera dans les deux sommets  d’Aragon :« Aurelien » et « Blanche ou l’oubli »..Ce qui se vérifiera dans sa vie réelle, avec  son lien avec Elsa Triolet ; il ira  jusqu’à ligoter son œuvre à celle de cette  romancière, chantée sur tous les tons avec une lassante  et douteuse conviction.

  Ajoutez  les incrustations d’épisodes arrachés à des souvenirs  autobiographiques,   des phrases  préciesues  comme jaillies dans un demi- sommeil et développement de harmonies, des couleurs, des bifurcagtions,   qui font jongleries et prestidigitation.. art des digressions sur l’art, la beauté.   Bien sûr il invente s » le mentir- vrai. »

« Ce qui est menti dans le roman est l’ombre sans quoi vous ne verriez pas la lumière. » écrit-il ,façon Hugo..

 Mais dans cet « Anicet » de débutant, on voit aussi l’ébauche d’une critique de l’art  sinueux d’aragon. Son ami  Ajamais   reproche déjà à Anicet   d’être  sans charpente morale solide, sans colonne vertébrale idéologique , simple rossignol qui s’enchante de ses chants, quelque qu’en soit les retombées politiques..  poésie courtoise,   collage cubiste , tract stalinien,  tout est bon pour chanter.

(Original Caption) Film still from an unidentified silent movie. Depicts a man and woman on a railroad track. He is gripping her arm from behind; she is looking ahead with a fearful expression. Typical « Pearl White » scene, named for the early movie star who worked on many melodramatic serials. Undated photograph.

 Ce  déprimant caméléonisme d’Aragon est déjà, à l’intérieur d d’Anicet, dénoncé. Ca fait songer que l’Aragon ami de Thorez et chantre du stalinisme, a soigneusement caché à ses amis communistes ce « Con d’Irène «(1928)  formidable   texte érotique soigneusement caché pendant des décennies . On y lit ceci :« La province française. La laideur des Françaises. La stupidité de leurs corps, leurs cheveux. Petites rinçures. Bon ».

Enfin Anicet  présente déjà cette vitesse d’écriture parlée, rapide, cascadante, si caractéristique  de cette impatience d’Aragon à se délivrer en phrases  ébouriffantes et haletantes.

 « Nous étions trois ou quatre au bout du jour assis

A marier les sons pour rebâtir les choses

Sans cesse procédant à des métamorphoses

Et nous faisions surgir d’étranges animaux

Car l’un de nous avait inventé  pour les mot

Le piège à loup de la vitesse »

Plus tard  d’andré Breton à Francois Nourissier, ses proches, amis ou simles témoins  avoueront tous   leur stupeur  devant la rapidité d’écriture d’aragon , son aisance, sur n’importe quel coin de table de bistrot , pour rédiger un article des » lettres françaises », un poème,  ou un  article de « l’humanité «  d’un trait rapide et sans rature.

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Les clés du roman ?

Pour ceux que ça intéresse ,quelques-uns des personnages principaux d’anicet  ont pour modèle des personnalités réelles de la scène littéraire et artistique de Paris. Ainsi Ange Miracle est le poète Jean Cocteau, Jean Chipre (« l’Homme Pauvre ») le poète Max Jacob, le professor Omme est le poète Paul Valéry, Harry James (« l’homme moderne »), qui jadis avait fait un enfant à Mirabelle et qui met un terme à ses jours en se suicidant, est Jacques Vaché, Baptiste Ajamais, l’ami d’Anicet (et son traitre !!),c’est   André Breton. Des traits d’Aragon lui-même marquent le personnage d’Anicet. Pablo Picasso se retrouve sous la figure du peintre Bleu, allusion évidente à la période bleue de Picasso (« l’Homme Arrivé »), et Charlie Chaplin apparaît sous celle du garçon de café Pol. Quant à Pedro Gonzalès, il ressemble physiquement au peintre mexicain Diego Rivera. Arthur est bien sûr  Arthur Rimbaud.