"Après le banquet"un des plus beaux romans de Mishima

 Le fait que Mishima soit monté sur le toit d’une caserne le 25 novembre 1970  et se soit ouvert le ventre au sabre devant les caméras de télévision dans une tentative de coup d’état grotesque   a beaucoup fait pour occulter le grand écrivain qu’il fut. Le fait aussi qu’il pratiqua les arts martiaux en exhibitionniste, et que  vers le fin de sa vie, il  ait adopté  les idées d’une extrême droite nationaliste  ne l’a pas rendu sympathique. A la fois mondain, dandy  et travailleur solitaire, opportuniste et totalement anachronique, imbibé de valeurs occidentales et  défendant  les vertus japonaises les plus traditionnelles, Mishima est un personnage paradoxal.

Mishima

L’œuvre, la vie, la mort peuvent nous  irriter ou fasciner, mais laissent rarement indifférent. Cependant il ne faut pas  se  cacher  la grandeur d’une œuvre qui, de « la confession d’un masque « au « Pavillon d’or » (son premier immense succès) surprend  par sa perfection d’écriture   étincelante,  la finesse de ses analyses psychologiques,  la beauté  vibrante et si délicate  de ses  paysages. Donc immense écrivain. Parmi une suite de chef-d’œuvre, j’ai deux livres préférés : son recueil de nouvelles « La mort en été », et ce roman  toujours un peu oublié dans les recensions par la critique littéraire française  « Après le banquet »…

Capable de rédiger et bâcler  des feuilletons populaires dans les journaux, à ses débuts,  cet auteur complexe  se montra  assez vite -comme  Flaubert- une sorte de mystique de l’écriture, d’acharné de la perfection. Vouant un culte de la forme, Mishima  cherche lui aussi  à définir  le portrait moral de sa   génération, celle  qui vécut  la fracture entre le japon ancien et le japon américanisé comme   une déchirure. « Après le banquet », publié en 1960, par un Mishima de 35 ans  (dix ans avant sa mort) réunit  ses qualités.

L’intrigue est  simple.  Kazu  très belle femme quinquagénaire, d’origine paysanne, ayant réussi dans les affaires,  est devenue  la pétillante propriétaire d’un restaurant à la mode, « l’Ermitage » à Tokyo.  Cette  femme seule a  laissé-croit-elle-   les orages de la passion désormais derrière elle. Au début du roman  le narrateur confie  à propos de Kazu :« Il y avait longtemps qu’elle était éloignée des pensées d’amour ». 

J’imagine Kazu ainsi,sous les traits de la comédienne Hideko Takamine

 Puis : « La promenade matinale dans le jardin du restaurant lui procurait « un parfait plaisir physique et une occasion de méditer en toute liberté (..)  Ces promenades matinales étaient pour elle un hymne à la tranquillité de son cœur .. Elle avait plus de cinquante ans mais elle était restée très belle, ayant conservé un teint splendide et un regard lumineux. »

 De plus,  » Dans ses contemplations matinales, elle voyait toutes choses avec des contours nets ; rien n‘était obscur pour elle dans ce monde. »

. A l‘occasion d’un banquet d’ambassadeurs à la retraite, elle rencontre, dans le salon du Pavillon des invités, un ancien  ministre, Noguchi, silhouette haute,belle allure. Ce diplomate  renfermé, digne ,sans doute complexé,  vieux jeu et d’un aristocratisme réfrigérant (il semble vivre de nostalgie) l’attire. La femme extravertie, riche, volubile, généreuse, spontanée, est attirée par  l’intellectuel froid, au  col de chemise élimé. Le courant passe : Kazu  chaleureuse et roturière épouse le froid Noguchi .

Mishima nous présente l’évolution de ces deux personnages   par petites scènes et   touches réussies. Il nous expose   les tensions  qui vont naitre entre ces deux  célibataires endurcis, leur difficile relation et  la sinueuse adaptation de leurs deux univers différents.

L’une des originalités de Mishima est de nous détailler leurs divergences  par le comportement,  rien que par leur manière de se parler,  de se nourrir, de deviner leurs émotions, de  s’habiller. Lors de la première rencontre Kazu porte  « un kimono gris souris à petits dessins  la mode Edo, retenu par une ceinture violet antique, ornée de chrysanthèmes et de châtaignes d’eau ; l’agrafe de cornaline de la ceinture portait une grosse perle noire. Elle avait choisi ce kimono parce que, très ajusté, il amenuisait son corps replet. »

jardin japonais

 Noguchi, lui, montrait  « son visage viril gardant toujours une grande simplicité », mais ce qui trouble  Kazu c’est que «  le col de sa chemise blanche était un peu sale et montrait une ombre légère.

-Bien que vous soyez ancien ministre, vous portait de pareilles chemises. Personne ne s’occupe donc de vos affaires ? »

L’épisode capital : l’ancien ministre, retiré, sur l’insistance du Parti Réformateur, accepte  de revenir aux affaires et de représenter celui-ci à l’élection du préfet de Tokyo.
Bien que très proche des sommités du Parti Conservateur, clientes de longue date de l’Ermitage, Kazu  s’embarque  avec enthousiasme  et pas mal de naïveté  dans une pré-campagne électorale afin de mieux faire connaître Noguchi aux tokyoïtes. Elle va jusqu’à hypothéquer « l’Ermitage, » à l’insu de son mari, pour aider financièrement le Parti Réformateur.
Grâce à l‘énergie et au talent oratoire populaire  de son épouse, Noguchi  monte rapidement dans  les sondages. Au final  le Parti rival,  puissant financièrement, et surtout  sans scrupules (multipliant les  calomnies à l’encontre de Kazu) cassent la dynamique.  Réaction de Kazu  » Elle regrettait qu’ au cours de la campagne à laquelle elle s’était donnée toute son âme, tant de larmes, de sourires, de rires amicaux, de sueur, de chaleur humaine, eussent été  dépensés en pure perte. » La sortie du roman  de Mishima fit un scandale car  la presse japonaise de l’époque  reconnut immédiatement  le politicien Hachiro Arita  décrit sou les traits de Noguchi. La justice s’empara du cas  et trancha en faveur de l’homme politique, ce qui fit jurisprudence  pour reconnaitre et défendre  les droits à la vie privée. Mais le roman fit un tabac en librairie. En même temps la critique littéraire aussi bien au Japon qu’aux Etats-Unis(immense article du « New yorker »)   souligna  que c’était  une de meilleures œuvres que Mishima ait publié.

Il est évident que la construction parfaite de l’intrigue, l’intelligence des métaphores, l’impersonnalité dépassionnée (pour décrire une campagne électorale), la  discipline du romancier  dans la juxtaposition d’images justes, charnières parfaites entre le descriptif (un jardin, un salon, un bord de rivière, un sentier à l’abandon)  et leur influence psychologique .Constater aussi des dialogues au cordeau, sertis de silences,  de vraies  réussites. Réussite aussi  dans les silhouettes des personnages secondaires. Impression de fraicheur et de vérité dans les moindres gestes des protagonistes. Ajoutons  un grand équilibre entre les  intermittences affectives du couple.  Les paysages sont  raffinés et forment chambre d’écho à des questions philosophiques, voire mystiques.

Comme dans «  Madame Bovary », on suit  Kazu  dans les alternances d’illusions et de désillusions de l’héroïne, ses soubresauts d’espoir et leurs retombées momentanées. Chaque partie du texte  comporte plusieurs points culminants pour cette femme enthousiaste, coquette, suivis  de déceptions et de reprises. L’énergie  féminine de Kazu, ses enthousiasmes constituent des pages magnifiques  . Mishima parle admirablement des femmes, comme si -lui qui cacha longtemps son homosexualité- avait rendu  une dignité fraternelle à celles qui  subissaient le mépris de n’être que du  deuxième sexe.  

       Il faut aussi remarquer que mettre  en avant la supériorité de Kazu sur Noguchi dans l’exercice de la campagne politique n’était pas une évidence dans ce Japon de l‘immédiat après-guerre.  En affirmant  aussi  que Noguchi,  avec ses idées d’intellectuel, se révèle  coupé de la réalité et des préoccupations des gens,  était d’une grande originalité. D’autant que Kazu , parlant  en femme du peuple, touche et émeut  les électeurs, apportant une touche de folie et de jeunesse à la campagne de son mari.

Enfin, parmi les plus belles scènes, c’est la visite au cimetière où reposent les ancêtres de Noguchi. Kazu comprend alors que par le lien du mariage, elle pénètre dans  l’arbre  généalogique d’une  lignée et obtient une identité, un  statut, elle qui fille de paysans, se voyait noyée dans l’anonymat. Elle accède à une autre dimension, même dans l’au-delà.

 Ce qui m’a séduit dans ce roman-plus que tout-  c’est que, à la manière de  Flaubert, Mishima  décrivant  une réalité première  banale   -ce restaurant, cette femme seule de 5O ans –  nous introduit dans  une autre réalité qui en révèle le sens caché. Un espace topographique (le panorama d’un ville vue d’une hauteur, -une banlieue mal retapée, à l’abandon,  une chambre à huit nattes, le parc de l’Ermitage)  au lieu d’être  un lieu inerte ou bêtement exotique   projette  l’ émotion intérieure d’un personnage. C’est aussi vrai dans ce sentiment qu’un moment  éblouissant échappe à l’éphémère  et «  n’appartient plus au domaine de l‘humain, grande et belle chose du monde inorganique » selon les mots de Mishima. C’est autant plus puissant que c’est elliptique.

Il y a également des translations étonnantes, quand  par exemple  Madame Kazu, attendant dans un couloir de clinique, pour connaitre l’état de santé d’un proche, Tamaki, est attirée  par le spectacle de chiens maigres qui poussent des aboiements lamentable. Ces chiens  renforcent   et objectivent cette   impression funèbre d’attente qui étreint Kazu,  métaphore de la violence  prémonitoire du décès.    Ce jeu de perspectives dans  les lieux,  pointe  toujours quelque chose de précis qui a à voir-chez Kazu- avec une divination- ça ne se  limite  jamais  à une simple observation  de surface, mais  ça introduit à   la vie psychique profonde du personnage.

 Le résultat, chez Flaubert (on le voit dans « madame Bovary » lorsque ses rideaux jaunes condensent   l’ennui absolu d’Emma) et aussi   chez  Mishima, c’est que l’organisation des plans, des espaces traversés, des perspectives, au lieu d’aboutir à une dispersion, un exotisme facile devient dense  réseau de signes. Une intelligence  nous introduit  dans la sismographie et la météorologie  d’une conscience. Afflux de tendresse,   anxiétés soudaines, jubilation mystique    devant un monde matinal   brillant, le blanc de la neige  ou des ombres admirables de feuilles dans le fond de l’eau. Ou interférences entre un détail vestimentaire et un état d’âme…  Subite extase   devant une « nuit pluvieuse qui resplendit  d’une lumière intérieure ».. Le contrôle de l’écriture et de l’effet  est absolu chez les deux auteurs.

Voyage à l'île de Rügen par un ami de C.D. Friedrich

Le 14 aout 1819, le ciel est clair, un vent favorable, et Carl Gustav Carus, 3O ans quitte Stralsund pour gagner l’ile de Rügen et  ses célèbres falaises crayeuses blanches. Il dessine et multiplie les croquis de bateaux de pêche aux voiles « bises ou brun rougeâtre ».

 Sur l‘ile, il écrit ;«Là, je découvris un endroit où, le vent d’est animant plus fortement les flots, les vagues roulaient plus haut leur masse brune, se déversaient en écume et, se régénérant sans cesse, se fracassaient contre le sable de la côte. Je voulais jeter quelques études sur le papier, mais à peine eus-je esquissé quelques traits que je lançai mon carton au loin, persuadé qu’ici chaque trait était une profanation de ce phénomène qui laisse pantelant d’émotion et, bouleversé, je demeurais les yeux fixés sur ce combat grandiose entre les éléments.« 

peinture de carl gustav Carus

Qui est ce Carus ? IL est né    en 1789 à Leipzig, il étudie à académie de dessins, se prend d’admiration pour  le peintre Caspar David Friedrich, celui qui peint des personnages de premier plan le dos tourné vers des paysages ouverts, océaniques (la mer, des vallées brumeuses avec  ciel orageux etc..)  .Il faut savoir que  Carus,  à 22 ans,  est reçu, après six années d’études, docteur en médecine et docteur en philosophie. Mais la  peinture le tient. Il fait sienne  la déclaration de Friedrich  : » « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. »

Donc, sur les traces de Friedrich, Carus  part sur cette île de la Baltique non seulement il dessine,(ce qu’il dit sur le trait est admirable)mais il raconte  dans un récit détaillé ce voyage.

peinture de Carus

35 petites pages ciselées et précises pour raconter  ces quelques journées et aussi ces nuits, sur des pontons de bois ou sur une lande éclairée par la lune..  rencontres, impressions, falaises, miroirs de l’eau, varech, résine végétale, fragments géologiques, vestiges de tombes  runiques , il décrit tout avec une vibration .C’est d’abord  cette Allemagne du Nord et ses briquettes rougeâtres  et la Baltique avec les solitudes sauvages et marneuses.  Rügen : calcaire, argile, sables,  silex, paysages ouvert,  immenses,  qui imprègnent et  posent les grandes questions métaphysiques au promeneur solitaire  avec des mouettes et des sternes qui volent  dans les hauteurs. Carus a également  une impression de plonger dans un passé  mythologique avec, dans la rade de Rügen »  « les couleurs scintillantes d’une surface marine faiblement agitée et la nappe lumineuse du soleil rompue  parfois par l’ombre des nuages ». Carus respire autrement, voit autrement, pense autrement. Il décrit et dessine  l’ilot boisé de Vilm avec des chênes et des hêtres qui semblent venus de « temps immémoriaux.».

Ce qui le frappe  aussi c’est le silence. Ligne d’horizon de la Baltique,  monotonie bienfaisante et  rumeur berceuse des vaguelettes.   Bien sûr, une méditation à propos des   phénomènes géologiques qui renvoient à la genèse de la terre.

Nuit de lune sur l’ile de Rïgen

»Je puis dire, pensant à Vilm, que je n’ai jamais retrouvé par la suite sentiment d’une vie de la nature  aussi pure , aussi belle et solitaire que celui éprouvé lors sur cet îlet qui ne voit guère passer de visiteurs parmi les gens qui vont à Rügen . » Tout au long de ce récit, les descriptions sèches  sont magnifiques : » »des dunes de fin sable blanc émaillé de pervenches  aux corolles mauves et de touffes d’osier ».Plus loin, en fin de voyage : «  Ici, ce qui s’offre aux sens est bien peu au regard de ce qui s’offre à l‘esprit.. »

Je vous recommande de lire ce texte, si bien traduit  par Nicole Taubes », aux éditions « Premières pierres », avec une préface de Kenneth White qui rappelle ce que fut l‘origine du Romantisme allemand, et ses  visées philosophiques. »

Carl Gustav Carus

Relire la Montagne Magique(fin)

Une  fois le roman, refermé, on a le sentiment    puissant  d’avoir vécu une expérience hors-norme.  Le lecteur a navigué  à travers  800 pages   dans un monde  de malades, qui est aussi une classe  bourgeoisie européenne sans  volonté , symbole d’une époque  en glissement vers la guerre 14. Le paradoxe de Thomas Mann est d’avoir placé un jeune homme sain dans un monde à l’agonie dans ce sanatorium-Titanic placé au milieu de glaces étincelantes, cerné de  massifs neigeux et forestiers dans un climat qui n’a plus les repères habituels. … Mann  place un garçon sensible  qui  cherche à se construire  dans une société  qui se déconstruit.  Un héros  en formation dans  un monde en destruction. Un  individu en quête de repères est jeté dans  un univers qui les oublie , ces repères moraux, les uns après les autres .L’auteur, implacable,  fait la minutieuse comptabilité des pathologies de ce milieu en désagrégation. Doublement mouvement. Distorsion géniale d’un  personnage en quête de sagesse et d’équilibre dans un monde de fous. D’où  ce côté d’humour noir cet aspect grinçant, cette séduction ironique si particulière  ,cette acidité grivoise  qui va jusqu’au malaise   dans ce bal des tuberculeux. livre diagnostic, livre parodique, livre avertissement. Bal avec figures de cire, et  marionnettes folles. Et comme pour en rajouter dans les distorsions, Mann choisit de chanter n paysage si immaculé, son harmonie si magnifique, ce décor grandiose des Alpes suisses, avec  ses journées d’ensoleillement. Panorama et décor  en scope de luxe pour une comédie grinçante, avec personnages  grotesques, triviaux, mediocres, burlesques, souvent touchants, mais avec un drame  amoureux wagnérien qui  se réduit vers la fin  à une histoire  petite bourgeoise vaudevillesque  ,avec l’irruption de Peeperkorn. Certains personnages   guidés,comme Naphta  par  de  sombres fantasmes  une passion morbide antihumaniste, annoncent  les membres des  gouvernements totalitaires . . Les médecins eux-même demeurent  d’inquiétantes blouses blanches  avides de pouvoir et qui  entretiennent  certains malades dans une trompeuse progression de leur mal,  doublée d’une escroquerie financière. Hans Castorp, au fond, n’avait qu’une grosse bronchite chronique, rien de plus.  Sans cesse, sous un récit chronologique faussement  linaire, Thomas Mann  nous enfonce dans un monde noir où l’on entend sans cesse le glissement  métallique du bobsleigh qui emporte des cadavres  vers la vallée  .Cette société d’oisiveté,  de malades   en glissement continu  vers l’inertie encoconnée  cède à dans un romanesque   tourbillon d’immoralité devenue banalité et innocence.  Femmes vieillissantes sorties d’un Goya , ou jeunes  vierges  anémiées préraphaelites , l’analyse de Mann,    donne l’image d’ un enfer froid. La surprise c’ est que  écriture  ,avec une fausse objectivité documentaire ,  suspend   en définitive  les jugements.les fourberies, les mensonges, les situations  équivoques, les lassitudes, la farandole des égoïsmes,  finalement,   multiplient les interrogation sans réponse. Grande leçon  mannienne dans un monde  actuel qui privilégie le manichéisme   et les jugements   expéditifs. »La montagne magique » est un chef-d’oeuvre d’intentions cachées, un peu comme la gravure allégorique  de Dürer , « Melencolia » .

Comme « Melencolia » , cette « montagne magique »(de magie noire faustienne) intègre, de manière synthétique, une multiplicité d’éléments symboliques. Ces objets symboliques se parent également d’éléments affectifs qui renforcent les contrastes destinés à susciter notre fascination. l’auteur n’annonce-t-il pas aussi toutes les maladies  qui seront attachées à une société de  loisirs  qui va se s’auto dévorer dans une sorte de  pente  dionysiaque? 

Le Temps  est le thème principal, affirme  Mann, dans une conférence à Princeton. Ce temps   s’émiette, se dilue tellement que, hors des montres et des  calendriers,  de telle sorte que chaque instant abrite  une éternité. C’est Philippe Lançon dans « Libération » qui a le mieux résumé : » On plonge avec eux tous dans la maladie comme en enfance, dans la littérature comme en maladie, dans l’amour comme dans un rêve interdit et dans l’Histoire comme dans un cauchemar autorisé. C’est un manège en altitude qui enchante l’univers de ce patient si particulier, prenant tout à corps et à cœur, qu’est le lecteur. Il le fait baigner dans une matière fluide, collante et incertaine, une matière à laquelle échappent par leurs activités et leurs agendas les bien portants, les actifs, ceux qui croient toujours qu’un «retour à la normale» est possible, ceux qui ne lisent pas. Cette matière – cette lymphe – est au cœur du livre. Elle fait l’objet de réflexions volontairement répétées. C’est le temps. »

« Combien de fois Hans Castorp s’était-il entretenu avec feu Joachim de cette grande confusion qui mélangeait les saisons, qui les confondait, qui  privait l’année de ses divisions et la faisait paraitre brève avec lenteur, ou longue dans sa rapidité, de sorte  que selon  une parole de Joachim avait prononcé voici fort longtemps avec dégout, il ne pouvait plus du tout être question de temps. Ce qui en réalité était mélangé et confondu dans cette grande confusion, c’étaient les impressions ou les consciences successives d’un « encore » ou d’un « déjà nouveau » , et cette expérience compliquée était une véritable sorcellerie par laquelle Castorp ait été séduit … »

Heinrich et Thomas

  Mais la nuit ?
 « La nuit était la partie la plus difficile de la journée, comme Hans se réveillait souvent ; il lui arrivait de rester des heures sans pouvoir s’endormir, soit que sa température corporelle excessive lui donnât de l’entrain, soit que ce mode de vie entièrement horizontal altérât son envie et sa capacité de sommeil. En revanche, les heures de demi-sommeil étaient animées de rêveries pleines de  vie et de variété  auxquelles il pouvait repenser, une fois éveillé. Et si, le jour, le fractionnement et la diversité du programme faisaient passer le temps, la nuit, l‘uniformité  diffuse des heures qui s’écoulaient avaient le même effet. ».Plus loin Mann écrit : »

« A l’approche du matin, il était toutefois distrayant de voir la chambre s’éclaircir et réapparaître peu à peu, les  choses ressurgir et se dévoiler, et le jour s’embraser, dehors, dans un  sombre rougeoiement ou une joyeuse flambée ; c‘était alors le retour inopiné de l’instant où le masseur frappait énergiquement à la  porte, annonçant l’entrée en vigueur du programme de la journée. »

Est-ce un  roman de formation dans la tradition germanique classique ?  oui dans la mesure où Hans Castorp est constitué sur le modèle du roman « Aus dem Leben eines Taugenichts  »vie d’un propre à rien » du classique Josef von Eichendorff .

 Autre thème faustien puissant  : la lutte pour  posséder une âme  d’écolier  verge par deux pédagogues. Le jeune Hans Castorp,qui ne connait  rien que de la technique(il est ingénieur promis aux chantiers navals de Hambourg ) est vierge philosophiquement ,c’est pourquoi  il est l’objet de toutes les  manœuvres de séduction  par  le  méridional  et franc-Maçon Settembrini, et    ce Naphta  à odeur de soufre lui aussi ,  tant  il représente  cette notion germanique de « Unform » « absence de forme » , de  néo-romantisme , mélange  de volonté de puissance nietzschéenne, de jésuitisme retors et fanatique, de   désespoir  schopenhauerien, auquel s’ajoute un évident   sadisme tiré de la « généalogie de la morale ».  Donc, les soubassements philosophiques et idéologiques du roman sont  typiquement germaniques et reflètent les aspirations contradictoires de cette Allemagne post bismarckienne  qui marqua  le jeune Thomas Mann… Mais le personnage assez tardif de Pepeerkon, despote, hâbleur, alcoolique    fascinant tous ses auditeurs, prets à les entrainer dans une beuverie infernale et à les soumettre à ses caprices par son charisme brutal est sans doute une autre principale  figure faustienne la plus inquiétante puisqu’il  a conquis et soumis  la Chauchat.

L’autre grand  thème est faustien,( non pas  parce que Thomas Mann multiplie les références directes ou indirecte au texte de Goethe) c’est la conduite  de  la belle russe Clawdia Chauchat  qui  signe un   pacte de chair  diabolique, tyrannique,   pour envouter    le héros et enfermer dans  l’Eros.  La Chauchat  à la fois  l’émancipe et l’emprisonne. Hans est  hypnotisé, subjugué, totalement livré   à l’initiation érotique .c’est bien plus important que les leçons de Settembrini et Naphta.  Tout ce qui avait été dans l’enfance, pulsions sexuelle refoulées (voir l’épisode ave l’écolier  Hippe si important) ,  grandit et s’étale ici grâce à cette femme -Circé.   Dans l’extrait suivant  nous découvrons cette femme  tout contre    Hans quand sa  main soutient son chignon tressé: «Non, elle n’était nullement aristocratique, cette courtaude main d’écolière aux ongles taillés à la va-vite – on était même en droit de se demander si le bout des phalanges était vraiment propre ; les cuticules étaient rongées, à n’en point douter. Hans fit la grimace, mais sans détacher les yeux de cette main, et il repensa vaguement à ce que le docteur venait de dire sur les résistances bourgeoises de l’amour… Le bras était plus beau, ce bras mollement plié sous la nuque et à peine vêtu, car le tissu des manches, cette gaze aérienne, était plus fin que la blouse et sublimait d’un simple nuage vaporeux le bras qui, sans aucun voile, eut sans doute été moins gracieux. Il était à la fois délicat, plein, et on le supposait bien frais. Il excluait toute espèce de résistance. » Admirable pacte. Vertige à la fois de l’éros et de la mort, exactement comme dans « la mort à Venise ».La beauté fatale, un être androgyne et étranger, tel un Ange du mal , entraine le héros vers l’abime.On remarquera aussi que  ce héros, dans les deux textes, est  entouré de bavards pompeux,de personnages grotesques,vulgaires, ou pitoyables que l‘atmosphère maladive  déforme et rend trouble.

Tout au long du roman , on admire aussi  le fin paysagiste et l’écrivain qui, avec une forme si apparemment si sereine  aborde des ambiances troubles avec  le subtil trait de fusain du morbide. Et aussi  l’ondoyante  et féconde  suggestion d’une gémellité impossible  qui nous renvoie aux éternelles confrontations  idéologiques des frères Mann. Extrait : »Hans  Castorp et Joachim Ziemssen, en pantalons blancs et en vareuses bleues, étaient, après le dîner, assis au jardin. C’était encore une de ces journées d’octobre tant vantées, une journée à la fois chaude et légère, joyeuse et amère, avec un bleu d’une profondeur méridionale au-dessus de la vallée dont les pacages, sillonnés de chemins et habités, verdoyaient encore gaiement dans le fond, et dont les pentes couvertes de forêts rugueuses renvoyaient le son des clarines, ce pacifique tintement de fer-blanc, ingénument musical,  flottait, clair et paisible, à travers les airs calmes, rares et vides, approfondissant l’atmosphère de fête qui domine ces hautes contrées. Les cousins étaient assis sur un banc, au bout du jardin, devant un rond-point de petits sapins. L’endroit était situé au bord nord-ouest de la plate-forme enclose, qui, surélevée de cinquante mètres au-dessus de la vallée, formait le piédestal de la propriété du Berghof. Ils se taisaient. Hans Castorp fumait. Il en voulait secrètement à Joachim parce que celui-ci, après le dîner, n’avait pas voulu prendre part à la réunion dans la véranda, et, contre son gré, l’avait obligé à venir dans le calme du jardin, en attendant qu’ils reprissent leur cure de repos. C’était tyrannique de la part de Joachim. En somme, ils n’étaient pas des frères siamois. Ils pouvaient se séparer si leurs penchants n’étaient pas les mêmes ! Hans Castorp, après tout, n’était pas ici pour tenir compagnie à Joachim, il était lui-même un malade. »

Ce qui étonne le plus dans la fin du livre, c’est l’accélération du malaise qui s’empare du sanatorium et du héros Castorp.

Le docteur Behrens: »Castorp mon vieux, vous vous ennuyez !.Vous faites la gueule, je le vois tous les jours, et la morosité se lit sur votre front. Vous ‘êtes qu’un gamin blasé, submergé d’impressions sensationnelles, et si l’on ne vous offre pas tous les jours une nouveauté de première, vous râlez en permanence. Est-ce que je me trompe ? » Hans garde le  silence  « tant l’obscurité régnait en lui » précise le narrateur.

Deux pages plus loin : »A en croire les impressions de Hans Castorp,il n’était pas le seul à rester au point mort, il en allait ainsi du monde entier, de « toutes choses » ; autant dire qu’en l’occurrence il avait du mal à distinguer le particulier du général ». depuis la fin excentrique de sa relation avec une personnalité et la deuxième disparition de Clavdia Chauchat, Castorp est démuni. «  Le jeune homme avait le sentiment de ne plus être très à l’aise dans ce monde et cette vie qui, d’une certaine façon ,l’angoissaient de plus en plus et allaient de travers ;il lui semblait qu’un démon avait ris le pouvoir, un démon  mauvais et bouffon qui, après avoir longtemps exercé une influence considérable, usait de son empire avec un aplomb énorme, fort susceptible de vous inspirer un effroi mystérieux et de vous insuffler des idées de fuite :ce démon avait pour nom l’inertie. » le narrateur ^lisus tard insiste sur le caractère démoniaque, et l’horreur  au sens mystique. «  Castorp regardait autour de lui… Il voyait des choses fort inquiétantes et pernicieuses, et il savait que ce qu’il voyait là : c’était la vie hors du temps, la vie sans souci ni espoir, le dévergondage à l’activité stagnante la vie morte ».  le suicide si inattendu de naphta, les paroles séances assez halucinées de spiritisme, ,la vulgarité des pensionnaires et leurs disputes grandissantes annoncent une « ère de la masse » et des mouvements politiques menant à des déferlements d’énergies inquiétants par leur brutalité .  L’antisémitisme est déjà  en évidence dans un chapitre prophétique. C’est une de grades leçons de »la Montagne magique », achevé en 1922 :au lieu de décrire  si admirablement un monde sur le déclin, comme Proust, T.Mann  montre  à la fois un déclin de la haute bourgeoisie européenne avant 1914  mais  il annonce des « temps déraisonnables » , des fanatismes à venir et l’antisémitisme déjà  présente dans l’Allemagne de 1920… Il expose aussi des préoccupations psychanalytiques, et surtout surtout  met au centre de tout, le corps !!

Le corps  et les relations avec l’esprit, dans ce qu’on appelle aujourd’hui   le psychosomatique.si bien que chaque malade se promène avec dans un de ses poches une « photo d’identité », miniature, réplique d’une radio des poumons. Humour parfait.

ADN-ZB /Archiv Thomas Mann, Romancier, Novellist und Essayist, geb. 6.6.1875 in Lübeck gest. 12.8.1955 in Zürich. Er ist einer der bedeutensten bürgerlichen Epiker in der ersten Hälfte des 20. Jahrhunderts, ein weltliterarischer Repräsentant des Humanismus und kritisch-realistischer Chronist des bürgerlichen Untergangs. Er erhielt 1929 den Nobelpreis für Literatur. 13 661-32 [Scherl Bilderdienst]

Enfin ,la musique ! On la trouve , -on le mesure mieux en allemand-  dans une prose fluide,souple,  avec de délicieuses remarques  narquoises enchâssées  dans une certaine solennité, ou une  soutenue  précision clinique(Mann aurait voulu être médecin) .Les  jeux de langage et allusions à tant de maitres allemands sont  très difficiles à traduire :  ses envolées lyriques symphoniques (voir « la tempête de neige »)ses  allitérations, ses métaphores (le chapitre « la nuit de Walpurgis »)  et toutes les références  au Venusberg, au Tannhäuser, dans l’épilogue. La traductrice Claire de Oliveria a raison de souligner  « le dernier chapitre comporte plusieurs allusions à cet opéra Wagnérien dont le héros, toujours subjugué par la déesse  et désespérant d’obtenir l’absolution de ses  péchés, meurt alors qu’il tentait de regagner « le mont de Venus ».C’est le résumé des tentatives de Castorp  approchant les cuisses de la Chauchat. Enfin un des plus beau moments, c’est dans le chapitre «  ampleur de l’harmonie » quand Castorp découvre un superbe coffret de bois  d’un phonographe avec  des multiples disques qui l’accompagnent. C’est la Révélation des Révélations au milieu d’une oisiveté  de plus en plus destructrice.  Mann déploie un prodigieux savoir sur les  fonds de l’âme allemande et de la musique.  Castorp s’immerge et s’abandonne comme un  bain  d’harmonies et   d’écoute solitaires .Il écoute tout,  de l’opera bouffe aux lieds , et de « Carmen » de Bizet au « Tilleul » de Schubert.  même temps fascination, vertige,  révélation d’un outre-monde morbide et enchanté, bois sacré et ultime refuge d’un héros que la musique ré-enchante au bord de l’illimité et de la souffrance solitaire .

Les historiens et critiques littéraires ont mis des noms sur certains personnages :de la Chauchat à  ce  camarade d’école, Hippe, qui symbolise les tentations homosexuelles de Mann. A cet égard , il semblerait  que c’est le peintre Paul Ehrenberg, ami de longue date,  qui fut « la » tentation homosexuelle. Dans une lettre à son frère Heinrich, Thomas  nous  livre   une clé à propos  de la   la frémissante  et ambivalente profondeur  de son œuvre : »Il ne s’agit pas d’une histoire d’amour, pas du moins dans un sens ordinaire, mais d’une amitié, une amitié-ô surprise- comprise, partagée, récompensée, qui, je le confesse, revêt à certaines heures, surtout dans les moments de dépression et de solitude, un caractère un peu trop douloureux (..) Mais pour l‘essentiel, c’est une surprise joyeuse qui domine  devant une rencontre telle que je n’en attendais plus dans cette vie ».

 

Relire la Montagne Magique (2)

 C’est dans ce chapitre V que Settembrini joue à plein son rôle de pédagogue avec  sa faconde  méridionale. Il est  professeur du Progrès rationaliste, franc-maçon défenseur  des Lumières. Il  met  en garde  Hans  contre les séductions  de la luxure  et de la paresse qui règnent  parmi   les  malades fortunés du sanatorium.   Settembrini, précisons-le,  est un des rares  malades pauvres  et loue une petite pièce dans le village de Davos.  Il est en lutte ouverte  contre Naphta  pour s’emparer de  l‘esprit  de Castorp, et Mann précise comme  le Diable et le Bon Dieu  au Moyen Age   luttaient pour gagner une âme .C’est un combat  assez faustien.

Settembrini possède un avantage c’est que Castorp a une formation d’ingénieur  , donc  un  esprit scientifique . Naphta penche pour des fanatismes et des extrémismes , ce qui nous renvoie  aux luttes politiques qui finiront par détruire la République de Weimar. L’idéologie de Naphta cultive des radicalités qui peuvent aussi bien mener  à un état fasciste qu’à un communiste. Ce Jésuite  à la logique froide, aux calculs inquiétants, plaide pour  la mystique politique  la plus totale ,.Il  incarne un mode de pensée anti-humain(Nietzschéen ?)  opposé aux Lumières. Ce jésuite  est de la race de ceux qui permettent les inquisitions. Il  défend également l’idée de  la transfiguration naïve de la maladie : dans la maladie reposent la dignité de l’homme et sa noblesse ; plus il est malade, plus il accède, en à un degré supérieur de l’humanité. Tout progrès ne peut être dû qu’à la maladie. C’est une idée répandue dans le sanatorium . un sentiment aristocratique(dû aussi à l’argent)   règne sur l‘ensemble des tuberculeux qui méprisent « ceux d’en bas » .
Castorp  ne s’en laisse pas compter. avec ce mélange de bon sens et d’ironie  débonnaire il fuit  souvent  les  interminables  discussions et  les labyrinthiques raisonnements et  les « pinaillages » de ces deux intellectuels enfermés dans leurs  certitudes. Ça se terminera par un grotesque duel au pistolet.

C’est aussi dans ce chapitre V qu’a lieu l’aveu d’amour fou de Hans à Clavdia Chauchat après sept mois  de rencontres muettes faites de regards croisés ou évités, entre les salons les  repas ,le sous-sol aux inspections médicales. Long temps  d’effleurements  dans un couloir, tout un manège muet avec une prolifération de détails bouffons.

“Je t’aime, je t’ai aimé de tout temps…”C’est l’une des déclarations d’amour les plus surprenantes dans l‘œuvre: imprévue, fracassante, formulée dans l’urgence. Castorp, depuis plus de trois cents pages, observait donc Clawdia Chauchat, cette femme slave délurée  qui claque les portes quand elle entre dans la salle à manger. Lui : jeune  puceau  qui ne connaît rien des femmes. Elle : femme qui, comme on dit, a « vécu ». Femme énigmatique venue du Caucase, elle a un « visage kirghize ». Castorp avoue à son cousin avoir abjuré sa « rigueur morale » et, dans ce chapitre intitulé « Nuit de Walpurgis », il bascule, et ose le tutoiement.Clavdia Chauchat, femme fatale et allumeuse de première, se moque de lui dans un marivaudage cruel.  Cependant elle  éprouve assez de trouble ( compassion ?  pure curiosité ? amusement sadique ? )  pour se laisser toucher. Mann laisse les hypothèses ouvertes.  Maladresse  adolescente et honnêteté contre maitrise et jeu. Jeunesse fougueuse d’un puceau petit-bourgeois  contre maturité matoise d’une femme émancipée..  Ce décalage rend  la scène   grandiose. De plus elle  est rédigée par Mann en français. Le lecteur de langue allemande est donc  obligé de s’en remettre à la traduction  enfin de volume.. Mann   sous- entend  sans doute que le français reste  la langue naturelle de la   séducation galante, ou de  passion amoureuse, langue romane, la seule  naturelle pour exprimer  l’Amour Courtois,  la  galanterie et le chevaleresque. Pour comprendre la nature de  leur rapport, ce  bref dialogue, plus tard. Castorp demande à Chauchat « Dis donc qu’est-ce que tu penses de moi ? Elle :tu es un petit bonhomme convenable, de bonne famille, d’une tenue appétissante, disciple docile de ses précepteurs. » Castorp  réplique : « je t’aime, balbutia-t-il,  je t’ai aimée de tout temps, car tu es le Toi de ma vie, mon rêve, mon sort, mon envie, mon éternel désir.. » 

  Thomas Mann et  la sorcellerie du Temps..…

Au début du chapitre VII le narrateur de Thomas Mann revient une fois de plus  sur l’expérience du Temps. Celui des horloges qui ,ne coïncide  jamais à celui de la conscience.  De plus le temps de  la narration –que Mann   compare  au temps musical-  peut s’étirer,  ou se raccourcir à volonté. Mann rappelle que ,dans un moment de conscience exceptionnel,  cinq minutes du temps objectif des montres   peut s’étendre , enjamber des mois en deux lignes..  Cette élasticité  du temps du récit, Mann en use ; qu’on en juge. 

Chapitre 1)Temps du voyage et première soirée au sanatorium.Rcnté par le menu. Chapitre 2) Retour sur l’enfance de Castorp avec le trouble homosexuel devant l’élève Hippe. A la fin du  chapitre 3) à la 88eme  page, nous n’en sommes qu’au premier jour de Castorp au Sanatorium ! Le chapitre 4 nous fait avancer de 16 jours tandis que le chapitre 5  nous propulse de sept mois, avec le sommet de la grande déclaration d’amour de Castorp à Madame Chauchat .  Nous sommes presque à la moitié du roman qui couvre 7 années…Mais le tempo s’accélère car le chapitre 6 de 157 pages couvre une année et sept mois. Enfin l’ultime chapitre 7  englobe 4 années et huit mois…Cette question du Temps « intérieur », si différent du temps des calendriers, obsède tellement Thomas Mann  qu’il consacre plusieurs pages de méditation hors intrigue. Mann  évoque le temps des rêves, le temps  des fumeurs d’opium, le temps de gens enfermés dans le noir, etc. Quand il s’agit de Castorp, il souligne la confusion dans l‘esprit de Castorp, souvent due au fait que chaque journée est fractionnée par un emploi du temps  rigoureux : visites médicales, siestes obligatoires,  repas à heures fixes, soins réguliers, prises de température,  tourniquet  habituel des ntrées et sorties  des malades ils meurent, enterrés à la va vite , des nouveaux arrivent.

Castorp et madame Chauchat(mari- france pisier) version cinéma

Pendant des années, c’est la même journée qui recommence, le vertige.  La même foutue  journée   reflétée à l’infini ..Mais le temps  intérieur change tout. Temps des somnolences et  des rêveries infinies,  temps des promenades selon le  « beau » ou le « mauvais » temps,  temps si dissemblables  des attentes multiples (quand Castorp attend Madame Chauchat ),  temps des ragots à table,  temps ralenti  pédagogique sinueux  de Settembrini avec la scansion des surprises .ça  se forme et se déforme  selon des   durées d’une souplesse infinie comme des tempi dans une symphonie . « Combien de fois Hans Castorp s’était-il entretenu avec feu Joachim de cette grande confusion qui mélangeait les saisons, qui les confondait, qui  privait l’année de ses divisions et la faisait paraitre brève avec lenteur, ou longue dans sa rapidité, de sorte  que selon  une parole de Joachim avait prononcé voici fort longtemps avec dégout, il ne pouvait plus du tout être question de temps. Ce qui en réalité était mélangé et confondu dans cette grande confusion, c’étaient les impressions ou les consciences successives d’un « encore » ou d’un « déjà nouveau » , et cette expérience compliquée était une véritable sorcellerie par laquelle Castorp ait été séduit … »   Sans cesse des distorsions.   « La sorcellerie du temps »  Mann l’analyse avec son ironie  dialectique  quand il présente  son héros en train de se couper les ongles. Il  découvre que ceux-ci, comme ses cheveux, continuerons  à pousser après sa   mort. Il est pris d’un sentiment mêlé d’effroi, de plaisir, et de vertige, puisque, se dit-il, «  le mort, lui, passe à l’éternité. Il a beaucoup de temps, c’est-à-dire qu’il n’en a pas du tout.. »

Extrait, à propos d’un échange de regards entre Madame Chauchat et Hans Castorp

« A chaque heure de la journée fractionnée, il avait pensé à la bouche de Clavdia , à ses pommettes, à ses yeux d’une couleur, d’une forme et d’une position saisissante, à son dos relâché, à son port de tête, à ses bras sublimés par une gaze ultra fine. Voilà pourquoi les heures s’étaient écoulées si facilement pour lui, et si nous l’avons tu, c’est parce que nous partageons, par sympathie, les émois de sa conscience morale qui se mêlaient à l‘effrayant bonheur de ces image et de ces visions. Et, de fait,  ceci allait de pair avec un effroi,un ébranlement, un espoir fait de joie et d’angoisse qui, indicible, s’égarait vers l’incertain, l’illimité et le comble de l’aventure, mais qui contracta si brusquement le cœur du jeune homme-son cœur au sens propre  et physiologique du terme-  qu’il porta la main aux alentours de cet organe,l ’autre au front, posée comme un écran sur ses yeux et murmura :

« Mon Dieu ! »

C  ‘est qu’il y avait, derrière ce front, ces pensées ou des demi-pensées qui, à vrai dire, étaient les seules à conférer une suavité excessive à ces images et à ces visions ; elles avaient trait à la nonchalance et au sans-gêne de Mme Chauchat, au fait qu’elle était souffrante, à son corps exacerbé, mis en évidence  par la maladie qui rendait tout son être plus physique(..) Derrière ce front, il comprenait l’aventureuse liberté de Mme Chauchat  qui, en se retournant pour lui sourire, avait fait fi de l’absence de toute relation sociale entre eux deux, à croire qu’ils n’étaient nullement des êtres sociaux et n’avaient même pas besoin de se parler.. »

Traduction de Claire Oliveira.

   (à suivre..)

Relire la "Montagne Magique" (1)

Je suis en train de relire, pour la seconde fois, à 30 ans de distance, « la Montagne Magique ». Je découvre la nouvelle traduction de Claire de Oliveira de 2016, chez Fayard. C’est un enchantement de précision, de fidélité au rythme de la phrase mannienne, avec cette qualité  qui consiste à  nous faire sentir  la saveur et la brutalité des  grivoiseries des personnages, et leur vraie façon de parler, ce qui avait été si amorti  dans la précédente traduction…

Thomas Mann et sa femme Katia

Commencée en 1913, la rédaction de » la Montagne magique » s’achève en 1924.Ce qui est troublant dans cette œuvre (avec ce narrateur omniscient qui intervient à la première personne du pluriel) et si puissant,  tout au long de cette lecture c’est  qu’elle déploie un chant de l’ Ironie macabre sur paysage étincelant. Mort et pureté de neige. Des vivants en train de tous mourir dans le luxe.  Ce Sanatorium de Davos   est face à un ciel pur. Panorama sublime,  Nature splendide. Une lumière de cristal baigne des corps pourrissants. En haut, une aristocratie des malades, qui méprise  ceux d’en bas, avec ce   paradoxe si mannien dans son ironie que les gens de la plaine   sont vus par les tuberculeux  comme  des    malades qui s’ignorent…En haut, on médite en  s’empiffrant de rôtis  en sauce,  d’oies truffées  et de pâtisseries meringuées ; en bas, l’humanité ordinaire  se bat dans le brouillard d’évènements politiques troubles .En haut la philosophie  abstraite, la méditation, la vie horizontale scandée par des prises de température qui marquent autant les effets de l’amour que ceux  de la maladie. Dans ce faux roman nonchalant, presque mathématique dans son découpage du  Temps,  l’auteur note avec une précision clinique les conséquences de  l’oisiveté, du luxe, des jeux de société, les sinueuses sismographies du désir et   des  échanges érotiques,  les ragots, les promenades, l’inaction ; en bas on touille  la marmelade des vrais problèmes.

Dans ce sanatorium élégant, refuge quatre étoiles, phalanstère d’intellos,  domaine de la Mort  retardée  mais programmée pour de riches  grands bourgeois, un personnage central fait son éducation :  le jeune ingénieur Hans Castorp, à peine sorti de l’adolescence. Un malade qui ne va pas s’ignorer longtemps, lui qui  devait rester 7 jours pour une simple  visite à son cousin Joachim, et qui   y  séjournera  7 ans.

On  connait l’origine du roman. Après la naissance de Monika vers 1910, Katia Mann, l’épouse de Thomas Mann, tombe malade – tuberculose selon le diagnostic de l’époque, mais que plusieurs études ultérieures des radiographies de l’époque permettent d’infirmer. Katia souffrait  plutôt d’une maladie psychosomatique, dirions-nous aujourd’hui. Elle passe plusieurs mois  en sanatorium : l’atmosphère de cet établissement inspire à Thomas Mann  cette Montagne magique.et, pendant les années de rédaction, Mann n’a cessé d’interroger des médecins, de visiter des cliniques, et d’enquêter auprès de radiologues de l’époque.

le sanatorium du temps de Thomas Mann

Le sanatorium est  à la fois une clinique, un couvent , hôtel de luxe , club intellectuel,  infusoire  de maladies psycho somatiques, et surtout une serre chaude où se développent les maladies pas seulement physiques . S’affrontent également les idéologies   de l’époque de la rédaction (la république de Weimar)n  les querelles théologiques. Mann  tricote aussi , avec son ironie à  facettes,  les plaisirs  et fantasmes des uns et des autres. Ainsi  prospèrent  dépravations de toutes sortes, plongée dans le bain irisé des mondes intérieurs blottis dans leurs préjugés,  satire des snobs dans leurs banalités et parfois leur évidente inculture.Il y a comme un trésor archéologique sur la haute bourgeoisie européenne, et un pessimismes impitoyable de toutes les observations sociologiques , et là Proust n’est pas loin, lui aussi, allongé dans ses fumigations.. Une  exception : Hans Castorp. Il échappe aux cancans, complexes de supériorité, gourmandises (on s’empiffre pendant  et entre les repas)   mépris  de classe dans cette forteresse en altitude pour « ceux de la plaine », ceux « d’en bas ». Il voit tout  avec intelligence.

Le  paradoxe, c’est que  les malades perchés sur leur montagne,   méprisent les bien-portants  .C’est la  Comédie des vanités examinée avec cette ironie que Settembrini  condamne  dans une page  anthologique et qui subsiste  sans doute des conversations entre Thomas Mann et son frère Heinrich..  La prolifération de détails physiques ou moraux offre une étonnante galerie bouffonne .Dialogues  faussement amicaux,  congratulations mutuelles hypocrites, piété dégoulinante  d’insincérité .Il y a quelque chose de psychiquement  pourrissant  dans cette micro- société.  Chaque semaine, une luge emporte  un ou deux cadavres vers le cimetière, dans un curieux climat de soulagement collectif  car, enfin, ceux qui restent veulent déguster les nouveaux arrivants, en insectes.

 Donc sentiment de décadence d’une haute bourgeoisie  douillette, narcissique, désœuvrée, ravie  d’être auscultée et infantilisée par le corps médical. Ce dernier,  lui,  prospère financièrement sur le dos de  cette  haute bourgeoisie européenne  en multipliant les diagnostics  médicaux alarmistes afin  de rallonger le séjour et   alourdir  la  note mensuelle. Ce qui frappe au premier abord c’est la continuité de Mann  sur ses  thématiques.

 En 1912 il publiait « Mort à Venise », réflexion  sur un écrivain célèbre, Aschenbach,  pris dans la bourrasque de l’érotisme face à un adolescent, dans le cadre d’une Venise atteinte  par le choléra. Dans cette Venise funèbre Mann  déconstruisait la Raison et l’image sociale  convenue   d’un écrivain grand bourgeois, face  la torture  du Désir devant un  adolescent blond  croisé dans un palace.

la salle pour les repas, si importants

En 1924  -donc 12 ans plus tard, après une première  guerre mondiale-  Mann reprend le thème en l’inversant. Le vieux  bourgeois célèbre Aschenbach, à Venise,   est remplacé par  un jeune bourgeois Hans Castorp, ingénieur, venu rendre visite  son cousin, le malade Joachim dans un sanatorium. Mais  c’est le même cadre d’un hôtel de luxe mais avec cette nuance capitale, c’est que -tous les clients  ici, simplement menacé de choléra à Venise, ici, à Davos, sont voués à la mort. Le choléra vénitien devient ici tuberculose suisse exterminatrice. Aschenbach se  défaisait sous nos yeux  à Venise ; ici  Hans Castorp,  se construit sous nos yeux,  à Davos. Donc, roman de formation.

 Il s’édifie notamment grâce à deux professeurs, Settembrini et Naphta .Tous deux  veulent convertir Hans à leur idéologie. Settembrini   est le lumineux démocrate, l’humaniste voltairien, amoureux du progrès, de l’émancipation des peuples, des droits de l’homme, qui rêve d’une république universelle .Il est inspiré en partie par le frère de Thomas Mann, l’écrivain Heinrich (l’auteur  de « l’ange bleu » et d’une biographie magnifique d’Henry IV), démocrate, homme de Gauche ,défenseur d’une Europe de progrès social.

 Leo  Naphta, lui,  est le philosophe  sombre, le pessimiste schopenhauerien, le religieux, l’homme des tentations extrêmes en politique,    corps francs prussiens d’extrême droite, ou Spartakistes d’extrême gauche. Naphta représente les forces de décomposition,  les enragés des deux camps, de Gauche et de Droite,  qui  diviseront  et anéantiront   la  République de Weimar. Ces deux camps se livrant à des batailles  dans les rues de Berlin ou de  Munich, pas loin de la villa où Mann  écrit. Naphta, dans sa radicalité, aspire  à un régime totalitaire. Son idéologie combine des morceaux hétérogènes venus de toutes sortes de radicalités, avec une vision collectiviste. Naphta incarne un mode de pensée anti-humain et opposé aux Lumières. Ce qui pourrait apparaitre comme un roman à thèse dépassé, se révèle au contraire, aujourd’hui un roman profond, urgent à redécouvrir , examinant   la crise de notre Europe  contemporaine , tiraillée entre des Settembrini et des Naphta. Les populismes politiques  qui montent  dans les sondages  de nos journaux  sont déjà traités par Mann  comme des périls (voir aussi « Mario et le magicien » ciblant Mussolini) , avec  ce mélange d’ironie, de pessimisme lucide, et surtout une  souveraine liberté d’esprit.

                                               Le Chant de L’Eros

Dans ce roman où l’action est rare, ce qui importe, c’est l’expérience intérieure. La plus surprenante, la plus exaltante  et la plus profondement  analysée  est celle de Hans Castorp et sa fascination   érotique pour Madame Chauchat. L’évènement qui le bouleverse n’est pas son début de tuberculose, mais la présence foudroyante, explosante-fixe,  de cette femme slave. Qui est  Clawdia Chauchat ?  Une belle russe aux  yeux en amande -de kirghize- à la nuque  troublante, aux gestes relâchés et surtout elle  ne porte pas de corset comme les autres ce qui lui permet des poses alanguies. Le corps vit et tressaille chez elle comme chez aucune autre.    Elle porte  nom français étrange (un Chaud chat ?)  et symbolise  la séduction érotique dans tout son vertige  et sa pente fatale (sommes-nous si loin de « l  ‘ange bleu » du frère Heinrich ?). La Chauchat  distille un parfum, une séduction féline, c’est la parfaite Fleur du mal baudelairienne. Exotique, câline, ensorceleuse, griffue, libre, souveraine.  Et c’est bien ce qui attire Castorp. Il est bouleversé, transformé, irradié, exalté, essoré  et illuminé par cette présence Cauchat. Mais il en est aussi malade puisque sa vue fait monter sa fièvre.  Castorp  ne vit que pour croiser le regard de Clavdia. Au milieu des jacasseries de l’insupportable madame Stohr, jacasseuse stupide, et son « exaltation d’une pitoyable inculture », et la pondération un peu fade du cousin  Joachim, Castor vit dans une  fièvre érotique de plus en plus intense. Castorp guette, surveille, rêve, rumine, s’exalte d’elle  pendant ses songeries et   ses siestes. La sensualité  devient un tourment, une obsession maladive .L’envoutement a quelque chose de wagnérien, Tristan et Isolde ne sont jamais loin.  

Tout ce qui avait été dans l’enfance, pulsions sexuelle refoulées (voir l’épisode Hippe si important) ,  grandit et s’étale ici grâce à cette femme mi-Circé, mi sirène. Là Mann se montre un maître. Il y a un équilibre assez bluffant entre ce que la Chauchat inhibe et désinhibe chez Castorp. Elle l’émancipe et l’emprisonne, C’est celle belle malade  qui introduit la féerie, le Venusberg , ouvre un infini  de vitalité dans  ce lieu clos, disons-le :ce mouroir. « C’était oppressant d’avoir cette main si près des yeux :bon gré malgré, on était bien obligé de la contempler, d’étudier comme à travers une loupe toutes les imperfections  et les caractéristiques humaines qu’elle comportait. Non elle n’était nullement aristocratique, cette courtaude main d’écolière aux ongles taillés à la va-vite –on était même en droit de se demander si le bout des phalanges était vraiment propre ; les cuticules étaient rongées, à  n’en point douter. Hans fit la grimace mais sans détacher ses yeux de cette main et il repensa vaguement à ce que le docteur venait de dire sur les résistances bourgeoises qui s’opposaient à l’amour…Le bras était plus beau, ce bras mollement plié sous la nuque et à peine vêtu, car le tissu  des manches, cette gaze aérienne, était plus fin  que la blouse et sublimait d’un simple nuage vaporeux le bras qui, sans aucun voile, eût sans doute été moins gracieux. Il était à la fois délicat, plein, et on le supposait bien frais.Il excluait toute espèce de résistance bourgeoise. »

On voit dans cet extrait que Castorp se défait du statut moral qui le corsetait et de sa nature  haute bourgeoise qui l étouffait. L’armure des convenances  s’évanouit. Et ce n’est pas un hasard si le mythe du Docteur Faust revient sans cesse, leitmotiv  comme si  il y avait un pacte diabolique entre l’Eros  et le jeune personnage bourgeois. Hans est  soumis, hypnotisé, transformé  par    l’ébouriffante initiation à l’ivresse sensuelle de la Chauchat.  C’est la partie superbe de cette Montagne que le vernis d’une prose d’une miraculeuse précision rend dans sa diversité et sa bousculade d’émotions.

Enfin et surtout,  on remarquons ce « on » !… du narrateur qui associe Thomas Man a son héros et forme , tout au long du roman, un fond de tendresse détachée. Les jeux de couleurs, les tournures délicates qui ne cessent de qualifier la Chauchat se retrouveront sans doute, filtrées par un autre sensuel, le Nabokov de « Lolita ».

les malades

Thomas Mann, avec son ironie diaprée, ciselée, omniprésente là où on ne l’attend pas, nous chuchote cette vérité : l’art est à la fois vision d’une comédie humaine , et  commentaire érotique posé sur tout : êtres humains comme  paysages.

A suivre….

Le pilori

Le pilori médiatique fonctionne à plein dans la presse et la télévision : ça fait  à  la fois de l‘audimat et de la vente de papier. Malaise. On se demande pourquoi la justice n’a pas fonctionné  dans l’affaire Matzneff. Les parents  ne voyaient rien ? Les proches non plus ? les copains et copines des agressés non plus ? Les  profs ?  Ce n’est quand même pas aux éditeurs ni aux critiques littéraires  de  devenir des auxiliaires de justice. Imaginez-vous Gaston Gallimard  en train de    déposer une plainte  au moment de  la publication de » l’Immoraliste « de Gide  ? Ou refuser de publier « d’un château l’autre » de   Céline parce qu’il a publié des textes antisémites ? Ou Grasset déposer une plainte   pour apologie de la drogue en publiant Cocteau ? Ou la NRF  aller au commissariat parce que Genet a été un voleur ?    Curieuse cette fièvre morale si soudaine..

 Ce qui me choque, c’est que,  si on se met aujourd’hui  à la place des jeunes auteurs ou d’autres auteurs plus confirmés, qui publient leurs romans  dans cette rentrée (ils y ont souvent travaillé des années) ,et ils sont frustrés d’articles et de vrais grands papiers d’analyse littéraire  car la ruée des journaux sur l’affaire Matzneff  a un effet bulldozer. Elle couvre tout et cache le reste de la Rentrée. L’attention d’éventuels lecteurs  et acheteurs est  détournée vers un seul objectif :  un scandale pédophilique dénoncé et la transformation en best-seller  d’un  livre-confession.

  Nous sommes  ainsi en train de passer de la critique littéraire à un mode de fonctionnement automatique, régulier,  par scandale.  Chaque lecteur doit devenir un juge. C’est une véritable évacuation de la critique littéraire  par le bulldozer moralisant. Ce n’est pas la première fois que le  les  grands médias  évacuent la critique littéraire.

En septembre dernier l’affaire Yann Moix,  avec son livre  règlements de compte avec sa famille, avait déjà  ainsi occulté une partie des romans  parus  la rentrée de septembre. Quand un Houellebecq, avec son génie des phrases provocatrices et des interviews choc , publie dans une Rentrée Littéraire , même phénomène de condensation sur un  cas unique.

La vérité, c’est qu’il est plus facile  de commenter à l’infini sur un  livre-scandale  que de lire  2OO romans et de faire des fiches et de dire ce qu’on en pense. Même des jurés Goncourt en ont marre de lire et le disent clairement, voir Pivot et Despente..… Depuis vingt ans, déjà,  la critique littéraire se  réduisait  à recenser entre 20 et 30 romans à la rentrée septembre  sur les (environ)  4OO proposés.. Aujourd’hui,  on  franchit une nouvelle étape. Les pages culturelles  accueillent une meute de moralisateurs qui noircissent de pages  avant même que le livre incriminé ait paru.

La dénonciation moraleuse actuelle   du milieu  littéraire parisien  est assez cocasse : elle est   menée   par   ceux-là même qui emplissaient leurs colonnes des journaux avec des entretiens prestigieux  et des œuvres louées  (avec raison)    de ceux qui ont  fait leur renommée : de Sartre à Sollers et de Deleuze à Foucault. Aujourd’hui ils font semblant d’être navrés de cette ambiance épouvantable si désolante  de liberté sexuelle  post mai 68.

Aujourd’hui  ces organes de presse se sont métamorphosés en  justiciers de la bonne morale, cette morale   qu’ils avaient oublié  pendant tant de décennies… Par chance, il reste des blogs littéraires, les avis des internautes, de nombreux sites .

 Et, surtout,  il y a ce réseau de  libraires qui continuent de lire et  de conseiller leurs clients. C’est par eux que  la littérature poursuivra  dans sa vitalité sans confondre une œuvre et la  conduite de son auteur dans sa vie privée.. Les tribunaux sont là pour ça.

Flaubert offre ses vœux…

 Pour finir l’année 2019, je vous offre de lire  une lettre de Gustave Flaubert à sa nièce  Caroline Commanville, qu’il chérissait ,et avec laquelle il correspondait régulièrement. Cette lettre date  du 31 décembre 1876,Gustave a 55 ans , il mourra en 1880. En cette fin décembre il est en train d’achever de rédiger son conte  « Hérodias ». On notera son intérêt pour  Balzac, qui l’influença à ses débuts.

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« Croisset, dimanche, 3 heures, 31 décembre 1876.
      Allons ! Ma pauvre fille, que 1877 vous soit léger. Vous savez ce que je souhaite, c’est-à-dire ce que je me souhaite, car votre bonheur est le mien !
      Autrefois, ce jour-là (le jour de l’an), Julie nous ayant pris par la main, moi et ta mère, nous allions d’abord chez Mme Lenôtre, qui nous engouffrait dans son bonnet, en nous embrassant ; puis chez le père Langlois, chez M. et Mme Bapeaume, chez Mme Lormier, chez Mme Énault, et chez la mère Legras, pour finir par Mme Le Poittevin. Autant d’intérieurs différents et de figures que je revois nettement ! La longueur des boulevards m’ennuie encore ! Nous avions nos quatre petites fesses coupées par le froid et nos dents tenaient dans les morceaux de sucre de pomme à ne pouvoir les en retirer ! Quel tapage chez ton grand-père ! La porte ouverte à deux battants dès 7 heures du matin ! Des cartes plein un saladier, des embrassades tout le long de la journée, etc. Et demain zéro, solitude absolue ! C’est comme ça !
      Je passerai mon temps à préparer la fin de ma seconde partie, qui sera ratée ou sublime. Je ne suis pas sans grandes inquiétudes sur Hérodias. Il y manque je ne sais quoi. Il est vrai que je n’y vois plus goutte ! Mais pourquoi n’en suis-je pas sûr, comme je l’étais de mes deux autres contes ? Quel mal je me donne !
      Hier, pour rafraîchir ma pauvre caboche, j’ai fait une promenade à Canteleu. Après avoir marché pendant deux heures de suite, monsieur a pris une chope chez Pasquet où on récurait tout, pour le jour de l’an. Pasquet a témoigné une grande joie en me voyant, parce que je lui rappelle « ce pauvre M. Bouilhet », et il a gémi plusieurs fois. Le temps était si beau, le soir, la lune brillait si bien qu’à 10 heures je me suis re-promené dans le jardin « à la lueur de l’astre des nuits ». Tu n’imagines pas comme je deviens « amant de la nature ». Je regarde le ciel, les arbres et la verdure avec un plaisir que je n’ai jamais eu. Je voudrais être vache pour manger de l’herbe.
      J’ai lu la Correspondance de Balzac. Eh bien, c’est pour moi une lecture édifiante. Pauvre homme ! Quelle vie ! Comme il a souffert et travaillé ! Quel exemple ! Il n’est plus permis de se plaindre quand on connaît les tortures par où il a passé, – et on l’aime. Mais quelle préoccupation de l’argent ! Et comme il s’inquiète peu de l’Art ! pas une fois il n’en parle ! Il ambitionnait la Gloire, mais non le Beau. D’ailleurs que d’étroitesses ! Légitimiste, catholique, collectivement rêvant la députation et l’Académie française ! Avec tout cela, ignorant comme un pot et provincial jusque dans les moelles : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott.
      J’aime mieux la Correspondance de Voltaire. L’ouverture du compas y est autrement large !
      Je suis bien aise que tu te plaises au cours de Claude-Bernard. Quand tu voudras faire sa connaissance, rien de plus facile. En te recommandant de mon nom, je suis sûr qu’il t’accueillera très bien.


      C’est une joie profonde pour moi, mon pauvre loulou, que de t’avoir donné le goût des occupations intellectuelles. Que d’ennui et de sottises il vous épargne ! Chez toi d’ailleurs le terrain était propice et la culture a été facile. Pauvre chat ! Comme je t’aime et que j’ai envie de t’embrasser ! Quelles bavettes nous taillerons quand nous nous reverrons !
      Je viens de recevoir le divin gingembre. Ça c’est une attention ! Et de plus, un bon paquet de tabac, autre douceur. Donc double remerciement. À 6 heures et demie je vais voir arriver ce bon Valère. Julie me charge de te souhaiter la bonne année.
      Tu devrais bien prendre du papier plus grand.
      Adieu. Je vous embrasse tous les deux et toi cent fois, ma pauvre chère fille.
      Ta vieille nounou.

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Caroline Commanville nièce de Flaubert

Dans son délicat et émouvant  livre de « souvenirs sur Flaubert »,  sa nièce Caroline écrit :

« C’était un fanatique que Gustave Flaubert ; il avait pris l’art pour son Dieu, et comme un dévot, il a connu toutes les tortures et tous les enivrements de l’amour qui se sacrifie. Après les heures passées en communion avec la forme abstraite, le mystique redevenait homme, était bon vivant, riait d’un franc rire, débordant de verve et mettant un entrain charmant à raconter une anecdote plaisante, un souvenir personnel. Un de ses plus grands plaisirs était d’amuser ceux qui l’entouraient. Pour m’égayer quand j’étais triste ou malade, que n’eût-il pas fait ? »

Bonne année 2020 aux amoureux de la littérature.