Arno Schmidt halluciné

 « Miroirs noirs »  d’Arno Schmidt

 Roman post-apocalyptique

Publié en 1951, à 37 ans, par un  écrivain autodidacte, iconoclaste, anarchiste, qui deviendra célèbre en 1953 en Allemagne de l’Ouest  avec le scandale de « Scènes de la vie d’un faune », le roman    « Miroirs noirs » relève  de la  science-fiction post-apocalyptique.

 Schmidt(né en 1914 à Hambourg)  imagine que l’Allemagne, entre 1960 et 1962, a subi une catastrophe nucléaire. La Troisième Guerre mondiale, nucléaire, est terminée depuis des années (le roman fut rédigé en 1951, en pleine guerre de Corée) et elle a dévasté la presque totalité du monde habité.

Le lecteur  partage l‘errance d’un survivant. Seul.

Ce survivant-narrateur  sillonne donc  à vélo une  partie de l’Allemagne du Nord sans –dans un premier temps-  rencontrer âme qui vive.  La lande du Lunebourg chère à l’auteur constitue le décor principal. La structure du récit  en fragments et mosaïque d’instants,  déconcertera  ceux qui  attendent  une prose fluide classique. Cette  écriture  morcelée, en éclat aigus   rappelle  quelque chose   des fragmentations et déformations  de  la peinture expressionniste mais aussi reflète une Allemagne émiettée ,désossée, par les bombardements sur les grandes villes. Dans cette errance Schmidt concasse.Il  procède par   messages brefs, descriptions-minute,  objurgations,  apartés,  goguenardises,  familiarités soudaines et fugitives, néologismes, notes  elliptiques, parenthèses , renvois , langue populaire accolée à l’érudition, exclamations et ricanements soudés aux descriptions fusées , tout un art des mélanges explosifs et d’images dispersées comme des éclats sur la page.

Il  pratique l’élision, l’intrusion télégraphique de monologues intérieurs, éclairs poétiques, bref lyrisme lunaire,    cabochons macabres.  Tout ceci   forme fresque en    « débris », quelque chose de convulsif et ricanant  qui choqua (et choque encore)  beaucoup de lecteurs et rend le travail du traducteur  périlleux..    Au centre du livre ,donc  un  survivant râleur et goguenard, sorte de   Robinson Crusoé  de la République Fédérale allemande vitrifiée.

Pour un lecteur français, on remarque  un  mélange de colère, de gouaille, d’imprécation, de rigolade, de solitude anarchisante ,  et surtout une fascination évidente  de la mort,  attirance  pour un monde qui s’écroule (et le mérite bien !) et qui n’est pas sans renvoyer à   Céline ricanant .  

 Dans ce décor de désert brulé, le  naufragé   vociférateur   s’est construit une maisonnette pas loin d’un ancien camp de ravitaillement anglais. Une scierie  lui a fourni des planches.

«  Dehors :dans le temps ça devait être assez coquet ; là maintenant le jardin pendait en loques autour de la maison creuse. De beaux et vigoureux sapins cependant. Des murs gris d’où dodelinaient des herbes grises, des lupins aussi et du plantain(..)

Du bruit dans la chambre voisine : un renard ! l’intendant aux cheveux roux se faufile  sans gêne entre tous les meubles dehors, dans la nuit borgne. Dérouler les couvertures, chercher de l’eau dans le ruisseau, la bougie sur la table filait pendant que j’examinais la carte(Même le  poêle tirait encore bien(..)

Un jour,  il  prend un vélo muni d’une remorque  et  monte vers Hambourg.  Il roule  parmi des  débris du bombardement nucléaires et par  des routes défoncées  envahies d’herbe. On remarquera au passage que  ce cycliste est aussi particulièrement cultivé, car il  déclare : «il faudrait un récit où Ulysse et le Hollandais volant seraient un seul et même personnage. Le vent se leva et les grands sapins parlèrent d’une voix grave et mugissante. Que l’humanité ait dû recourir à 3 géométries pour se faire une représentation du monde est un sujet qui mérite encore  réflexion :l’euclidienne du temps d’Homère (l’oikoumenê en tant que surface plane) ; puis Cosmas, dont le terrarium représente en faut un morceau de pseudo sphère avec la <montagne du nord> pour pôle, et qui  prévalu pendant des siècles ;et enfin la surface du géoïde ;interessant.je n’avais plus vu d’être humain depuis cinq ans. Et n’en étais pas fâché . » Cette  dernière réflexion est  caractéristique de Schmidt lui-même : misanthrope grand teint, pacifiste virulent , parti en croisade contre Adenauer »et sa clique » .

 Cette randonnée post-apocalyptique est menée à coup de pédales sur le  vélo brinquebalant : « Frein-pédale : (qui couine quand je m’arrête ; je m’en vais te huiler demain). Par précaution je braquai le canon de ma carabine sur l’épave crasseuse : épaisse couche de poussière sur les vitres ; je dus taper dessus avec la crosse pour que la portière s’ouvre un peu. Vide à l’arrière ; une madame squelette au volant (donc comme toujours depuis ces cinq ans !) ; well : vous souhaite bien des félicités ! Mais il commençait déjà à faire sombre, et je ne faisais toujours pas confiance au crématorium : fougères-traquenards, railleries d’oiseaux : j’étais paré avec dix coups dans l’automatique : donc tricotez gambettes ! »  L’errance  réserve bien de surprises dans un paysage que la bombe à neutrons a rendu particulièrement expressionniste : (« la lune laconique le long de la route en miettes(herbe et chiendent ont défoncé la chape de goudron sur les bords, si bien qu’il ne reste qu’une piste de deux mètres au milieu :suffit largement pour moi ! »)

Plus loin :« Comme toujours :les coquilles vides des maisons. Bombes atomiques et bactéries avaient fait du bon boulot. Mes doigts machinalement ne cessaient d’actionner ma lampe de poche à dynamo. Une chambre, un mort : qui puait plus fort que douze hommes réunis :le voici Siegfried au moins dans la mort(rare, soit dit en passant, que ça sente encore ; tout cela était trop ancien, trop loin).Au premier étage presque ne douzaine de squelettes,(on les reconnait aux os du bassin) ».

Notre cycliste remonte vers Hambourg, s’offre un petit tour de voile sur l‘Alster  puis pénètre  dans la bibliothèque universitaire sépulcrale et déserte. Là il dresse la   liste des livres qu’il doit faucher : »romans baroques ; un grand ouvrage sur les costumes ; le ETA Hoffmann d’Ellinger (j’avais déjà 300 volumes à la maison ; m‘en fallait encore 200 environ) ».

Dans le  musée des Beaux-arts il cherche aussi des atlas géographiques  (« puisque les frontières politiques se modifient tous les dix ans ! »)  et tombe en arrêt, admiratif pour le peintre, lithographe, caricaturiste, souvent d’inspiration fantastique, Andreas Paul Weber (« et hop dans le sac à dos ») et les singes de Franz Marc .  Weber  fut comme Schmidt pacifiste et anti-nazi. Il s’empare aussi de gravures de Piranèse et de Jacques Callot. Pas mauvais choix.

Au deux tiers du roman, un matin alors qu’il   se promène avec deux fusils  et cale ses jumelles sur une branche morte, il sent une présence. Une balle ricoche près de lui. Cette silhouette se révélera être une femme, Lisa, qui a traversé une partie de l’Europe depuis l’Ukraine en passant par Berlin. « Le vent soufflait dans la voilure de ses boucles, des épaules blanches baguenaudaient de l’avant sous une robe ; ses yeux parurent à droite, à gauche, tantôt concentrés et moqueurs, tantôt dilatés et horizons, et avec ça la chasseresse sifflait, that it would have done your heart good to behold. »

Avec un humour très propre à Schmidt expédie assez cavalièrement l’idylle entre Lisa et le narrateur. Chamailleries, taquineries  et caprices se multiplient. La sauvageonne qui fume des paquets de Camel se livre assez vite  à des nettoyages autoritaires  et devient une ménagère maniaque « aimable comme une matrone ».Elle impose son ordre, change de place les tasses sur la table du petit déjeuner.  A noter que, pour l’anniversaire de Lisa,  le narrateur lui confie  dix pages d’un cahier  où il noté des souvenirs d’enfance au ras des canapés et des plantes vertes du balcon, dans un immeuble assez triste d’avant-guerre, surplombant des lignes de chemin de fer. Schmidt nous offre alors  un morceau de  virtuosité  dans son style  compressé :collages  expressionniste ,couleurs saturées, perspectives brisées, quelque chose de barbouillé et de comiquement  emphatique singulier, pour retrouver les impression d’un enfant qui se traine au ras du tapis. avec, évidemment, des jeux d’optique qui nous rappellent que Schmidt se servait, dans ses promenades,  de jumelles, appareils photos, longue vues, etc.

Le roman fut  attaqué à sa sortie, par  la presse catholique en pleine renaissance sous l’ère Adenauer. Schmidt, à l’inverse d’un Heinrich Böll, son contemporain, se  moque des « faridondaines »  du  christianisme. Dans son texte »Scènes de la vie d’un faune », qui le rendit célèbre en 1953, Schmidt  claironna : »Pas moyen d’échapper à toutes les laiteries de la piété bien-pensante  ». Des écrivains de la nouvelle génération, Martin Walser, Günter Grass, défendirent cette prose dynamiteuse ,  ce  que le romancier Siegfried Lenz avait qualifié de « travail au marteau piqueur de la langue ».

L’écriture apparemment bricolée  est en réalité extrêmement travaillée, avec des passages en anglais qui rappellent que Schmidt  fut interprète au camp de prisonniers dans la zone anglaise de Münster en 1945. Il faut savoir aussi que dès 1943, alors qu’il était sous l’uniforme de la Wehrmacht Schmidt  avait déjà traité du  thème du naufragé sur une île déserte .C’était dans le texte  « Pharos ».  Entre 1946 et 1949 il a écrit « Enthymésis », « Léviathan ou le meilleur des mondes », « Gadir ou connais-toi toi-même », « Alexandre » et que ces récits non publiés à l’époque  sont déjà  des notes de voyage ou des journaux intimes. On voit donc que « Miroirs noirs »   vient de loin. Avec aussi, l’obsession d’échapper aux humains.

Dans « Enthymésis »  il  écrit :» Que disparaissent une fois pour toutes ces faces d’humains de notre regard épouvanté (et jette aussi les miroirs, et ferme les yeux en buvant !)»

 Je signale que « Miroirs noirs » fut publié chez Christian Bourgois en 1994  dans une  traduction  de Claude Riehl. Et c’est ce même Claude Riehl qui a été le maître-d’œuvre de plusieurs grands textes de Schmidt publiés avec soin par les éditions  Tristram  .A la suite du texte  « Tina ou de l’immortalité »,il faut découvrir une étude magistrale de Riehl de 72 pages. Elle  expose avec beaucoup de détails  la carrière et la vie  de l’auteur, ses difficultés pour être édité, son isolement, sa tumultueuse réception critique, sous le titre « Arno à tombeau ouvert ». Ces éditions Tristram, avec leurs notes,  préfaces,  études, ont enfin apporté à Schmidt, une édition française  digne de sa valeur. Elle fut commencée aux éditions Bourgois et chez Julliard.

Les princes du bitume

Carte Postale de Saint-Malo

22/04/20

Les princes du bitume

 Ce matin, mer calme  bleu pâle ,  une ligne  de brume  au large. Vers les pontons des  Sablons, des   rangs de voiliers et leurs chromes qui brillent par instant.. Une eau transparente  laisse  onduler  des algues  d’un vert cru sur fonds de gravier. Une vaguelette   fait parfois vaciller  deux trois embarcations plus légères.

 Vers la longue ligne  cimentée du môle, un chalutier  aux couleurs d’un rouge  laqué pimpant, comme un jouet en bois, se dirige vers la cale où l’attend un camion frigorifique.  Dans les rues à demi vides de Saint –Servan, les SDF demeurent, les princes du trottoir au fil des journées de confinement.  Ils  débarquent de bonne humeur, tôt le matin, en face de la superette Carrefour, ils font le spectacle.

L’un est en treillis, avec  rangers, toujours  accroupi, avec ses deux chiens-loups ; il joue avec eux en leur serrant le museau et leur parlant avec   douceur. Un autre danse,  souvent  les yeux fermés, tenant une boite de bière à bout de bras, sorte de samba ralentie et  vacillante .Il a  une veste cintrée soyeuse  décolorée avec  quelque chose de mordoré aux épaules. Sa culotte bouffante, genre zouave, se termine par des tennis sans lacets. Il porte  une longue barbe rousse   porte un chapeau tyrolien crasseux surmonté d’une fière plume de paon. Le soir  il devient criard et propose de la bière d’une main tremblante à des mémés effarouchées devant l‘éjaculation  arroseuse de la mousse sur le bitume. Un troisième, petit, râblé, épaules puissantes, jambes tordues, avance toujours en chaloupant   comme s’il avançait sur le pont  d’ un   cargo  par gros temps.  Ses yeux très écartés, bleus, regard  fixe,  lui donnent   quelque de  scrutateur vaguement inquiétant. Quand il se met à parler, dans un chuintement, soudain,  éclate   un immense sourire   et apparait  un jardin de  dents  mal plantées. Une couronne  épaisse  de cheveux épais, touffus, cerne  un crâne brillant  ciré qui parait faux.  Il s’incline courtoisement et fait même une génuflexion pleine d’humilité  devant les enfants, ou tente de petites espiègleries, puis  il suit  les filles, surtout  décolletées. Quand on   lui parle, il vous teste. Il récite  à toute vitesse « La Confiance, La Clarisse, Le Renard, le Revenant .vous savez ce que c’est ?

-Euh.. Non..

-Ce sont les naaviiirrres du Grrand Surrrrcouf !.. «

  Quand la camionnette de la police municipale fait sa ronde, elle ralentit devant ces trois-là, une vitre se  baisse , un  policier salue  nos  princes de l’asphalte, dit trois mots  puis repart.  Dans la rue  pas mal de voitures  couvertes de poussière  portent aussi  d’innombrables mouchetures,  coulures  blanches sur les vitres, le capot, et les pare-brise  comme si des plâtriers batailleurs  s’ étaient aspergés avec des balayettes . En fait, ce sont des fientes de goélands. Je retourne  vers  les camélias, mimosas, pins maritimes, villas anglo-normandes sur le front de mer. Presque toutes ont les volets fermés. Une malouinière, tout granit massive, présente une fenêtre sale   entrouverte . Des voilages   sales frissonnent sous la brise. Si on se penche contre les carreaux déformants,  et qu’on  met sa main en visière, on aperçoit  un mobilier Directoire empoussiéré et confit  dans un clair-obscur  de musée à l’abandon. Sur un guéridon, s’étale  un bataillon en marche  petite peuplade de soldats de  plomb   en carré, qui semble marcher courbé sous la mitraille, accompagné  d’une cavalerie  de hussards  avec des écailles de peinture  qui brillent sur certaines montures.  Le papier peint  d’un gris de cendre  est  orné de  guirlandes  de glycines  décolorées.    Trois gravures dans des cadres or éteint entourent la cheminée. Sur l’une d’elles  je distingue Napoléon à cheval .Il parcourt  un chemin de neige et de boue parmi des roues brisées, des prolonges, des fourgons,  un ou deux soldats expirant, tête nue,  parmi  des affûts de canon renversés. L’empereur est serré dans un manteau bordé de fourrure, comme une cocotte 1900. Sur une table de jeu, un carafon avec de l’eau-de-vie trouble.

La déflagration Alfred Jarry

Cramé par l’absinthe  et l’éther à l’âge de 34 ans, Alfred Jarry, né  à  Laval, mais élevé par sa sœur Caroline (de huit ans son ainée) à  Saint-Brieuc, se fit remarquer entre 1888 et 1891 au Lycée de Rennes .  En classe de  rhétorique il découvre  avec délice  le personnage  du  Père Ubu. Comme tous les potaches de l’époque, il se moque d’un professeur de physique du lycée de Rennes, Félix Hébert, dit le père Heb.. ou le P. H.. Père Héb. Eb. Ebé . C’est  grâce à  un ami , Charles Morin, qui  a écrit en 1885 une pièce  pour marionnettes  Les Polonais, que Jarry  se met à écrire sa propre pièce . Pour lui également, ça doit  une  pièce  pour marionnettes qu’il fait représenter trois ans plus tard chez lui ..

 Ce qu’il faut donc  retenir c’est qu’au départ la mythologie ubuesque est un fait collectif de lycéens. Jarry n’est pas le père d’Ubu. Ubu fut d’abord   un sujet  de rigolades, de blagues, de lazzi, de textes et caricatures de  potaches   pour   plusieurs générations de lycéens.

 

L’apport personnel de Jarry  c’est  d’avoir  projeté dans    ce personnage bouffon, grotesque, farcesque, une violence nihiliste qui nous stupéfie  encore aujourd’hui. Il  reprend à sa manière  iconoclaste  le canevas des drames historiques shakespeariens : la course au pouvoir, l’ accession au trône   par  la cruauté et  l’égoïsme ;ça ne s’accompagne chez lui d’aucune mise en perspective morale, brutalité à l’état pur . Celui qui va devenir en 1896 le secrétaire général du « théâtre de l’œuvre »  dirigé par le très intelligent Lugné-Poe,se livre à une opération stupéfiante :il récuse les beautés du langage shakespearien. Aucun ennoblissement par la poésie ou le faste  de la prose ,mais la platitude voulue .  Il accélère l’action jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un mécanisme radiogaphié.   Il débarrasse par conséquent  les personnages de  psychologie, trouve une écriture blanche semée d’imbécilités radieuses ou scatologiques, celles du pataphysicien. Le monde ubuesque devient un jeu de l’oie grinçant, une dramaturgie en culbute, funèbre, l’imbécilité heureuse  où ne triomphe que l’agression, la ruse, l’instinct de pouvoir.

 Ubu  et la mère Ubu ne sont pas de noble lignage, mais des petits bourgeois dérisoires emportés   dans les péripéties  du   drame historique..  Avec eux,  la violence humaine est rendue à sa sauvagerie  primitive. Comme l’écrit Jarry, « M. Ubu est un être ignoble, ce pourquoi il nous ressemble (par en bas) à tous  .    Le troisième personnage ,Bougrelas, « petit sagouin de 14 ans » selon Jarry , est obligé  par une « Ombre » paternelle, de  venger le trône usurpé. Donc il   se retrouve  dans la situation d’Hamlet sur les remparts d’Elseneur.  

Mais là où Jarry lance un défi  a tout le  théâtre  de son époque , c’est que  son  écriture  révolutionnaire  de  sa pièce  exige   un bouleversement  de la mise en scène. Jarry veut  de nouveaux décors, un nouveau jeu des comédiens,  de nouveaux éclairages,  et surtout  un nouveau  rapport au public, où l’outrage et l’agression  tiennent une grande  place.

Le jeune Alfred Jarry

 Dans ses lettres à Lugné-Poe, le metteur en scène pour lequel il travaille, Jarry  explique sa révolution scénique.  Suppression du décor réaliste ou vériste. Suppression de  l’acteur  en tant que  personnalité plus ou moins talentueuse  .Il préfère la neutralité du masque, comme dans la tragédie antique,  non pas pour la solennité, l’exotisme, mais pour placer du mécanique sur du vivant, et s’écarter de la familiarité humaine et dévoiler l’ infra-humain. ..Là, on retrouve le souci de Gombrowicz.

Cette manière qu’il a de désaffubler le théâtre de ses fonctions habituelles, reste exemplaire.Et sera médit par les générations suivantes  Il annonce  le  courant  du théâtre moderne de Beckett à Ionesco pour la thématique, mais ,pour la scénographie, il annonce déjà la révolution brechtienne, celle  Kantor ou les expériences du vide de Peter  Brook.   Il balance par-dessus bord le  théâtre d’illusion réaliste, et d’encombrement des décors qui asphyxient et détournent le spectateur de la démonstration de la pièce. A un théâtre  flatteur de  belles illusions magiques, et d’images réalistes, il  oppose un théâtre  de choc pédagogique . Car quoi de plus pédagogique que cet « UBU ROI » ?  Jarry  met à nu   le mouvement  d’horlogerie  du  drame historique ,genre  qui triompha sous les Romantiques. Cycle d’usurpation : massacre, trône conquis, abus de pouvoir, assassinats de masse,  nouveau soulèvement. Ubu, c’est le  tyran, de- quelque époque qu’il soit.  Par son opacité, par  pure volonté de puissance  ,par  bêtise aveugle , il est un archétype.

Le drame historique, débarrassé  de tout humanisme, de toute  hauteur tragique solennelle, de toute thèse rassurante et de  toute leçon de morale  ,de toute compassion pour les malheurs humains, devient alors   une machine  broyeuse.   Une hystérie  en marche.

 Jarry  travaille  par scènes  courtes, ce qui accélère   le mouvement de l’Histoire et l’hystérise . « Ubu roi » est devenu  une machine nihiliste.  Le schéma dramatique compressé  devient une planche anatomique, un écorché  au tableau noir, avec ses « fantoches » dont il explique à Lugné-Poe, qu’il les veut les plus « horrifiques » possibles.  La pièce  décrit ainsi  les régimes tyranniques  passés, présents  et à venir. C’est à la fois Néron et  Ceausescu, Amin Dada et  Staline.

Le pouvoir de dérision-provocation  de Jarry ne touche pas  seulement sur scène, mais il doit aussi s’exercer aussi contre le public, dans la salle , comme on le voit dans sa correspondance avec Lugné-Poe .  Il met  en accusation, en premier lieu,  la  paresse intellectuelle  du public qu’il appelle «  la foule « avec mépris : 

»Je crois que la question et définitivement tranchée de savoir si le théâtre doit s’adapter à la foule ou la foule au théâtre. » Une position qu’apprécieront, bien sûr, les Surréalistes.

Lugné-Poe

 Voici un extrait d’un article publié dans la revue « le Mercure de France »  de septembre 1896

«  De l’inutilité du théâtre au théâtre »

(..) Il y a deux sortes de décors, intérieurs et sous le ciel. Toutes deux ont la prétention de représenter des salles ou des champs naturels. Nous ne reviendrons pas sur la question entendue une fois pour toute de la stupidité du trompe-l’œil. Mentionnons que ledit trompe-l’œil fait illusion à celui qui voit grossièrement, c’est-à-dire ne voit pas, et scandalise qui voit d’une façon intelligente et éligente la nature, lui en présentant la caricature par celui qui ne comprend pas. Zeuxis a trompé des bêtes brutes, dit-on, et Titien un aubergiste.

Le décor par celui qui ne sait pas peindre approche plus du décor abstrait, n’en donnant que la substance ; comme aussi le décor qu’on saurait simplifier en choisirait les utiles accidents.

Nous avons essayé des décors héraldiques, c’est-à-dire désignant d’une teinte unie et uniforme toute une scène où un acte, les personnages passant harmoniques sur ce champ de blason. Cela est un peu puéril, ladite teinte s’établissant seule (et plus exacte, car il faut tenir compte du daltonisme universel et de toute idiosyncrasie) sur un fond qui n’a pas de couleur. On se le procure, simplement et d’une manière symboliquement exacte avec une toile pas peinte ou un envers de décor, chacun pénétrant l’endroit qu’il veut, ou mieux, si l’auteur a su ce qu’il voulut, le vrai décor exosmosé sur la scène. L’écriteau apporté selon les changements de lieu évite le rappel périodique au non-esprit par le changement des décors matériels, que l’on perçoit surtout à l’instant de leur différence.‌

Dans ces conditions, toute partie de décor dont on aura un besoin spécial, fenêtre qu’on ouvre, porte qu’on enfonce, est un accessoire et peut être apportée comme une table ou un flambeau.

L’acteur « se fait la tête », et devrait être  tout le corps, du personnage. Diverses contractions et extensions faciales de muscles sont les expressions, jeux physionomiques, etc. On n’a pas pensé que les muscles subsistent les mêmes sous la face feinte et peinte, et que Mounet et Hamlet n’ont pas semblables zygomatiques, bien qu’anatomiquement on croie qu’il n’y ait qu’un homme. Ou l’on dit la différence négligeable. L’acteur devra substituer à sa tête, au moyen d’un masque l’enfermant, l’effigie du personnage, laquelle n’aura pas, comme à l’antique, caractère de pleurs ou de rire (ce qui n’est pas un caractère), mais caractère du personnage : l’Avare, l’Hésitant, l’Avide entassant les crimes… ‌

Et si le caractère éternel du personnage est inclus au masque, il y a un moyen simple, parallèle au kaléidoscope et surtout au gyroscope, de mettre en lumière, un à un ou plusieurs ensemble, les moments, accidentels(…) » ‌

 Enfin voici le témoignage capital de ce qui se passa le soir de la première à la création de Ubu Roi.

          « Ce fut un charivari impressionnant. Gémier, orné d’un masque effroyable (pâle copie avant la lettre de l’effroyable masque à gaz de nos malheureux soldats) et du fond d’un nez en trompe d’éléphant, leur lança le mot, le fameux mot par lequel débute la pièce, mot du “parlage français”, dit Laurent Tailhade, auquel Jarry avait ajouté une lettre qui lui donnait un accent neuf et la plus affirmative des sonorités : “Merdre !”          Un tel tumulte s’ensuivit que Gémier dut rester muet pendant un quart d’heure, et c’est long, un quart d’heure, à la scène !… Cela s’appelle un trou. C’était même un vrai précipice ! Les gens de lettres riaient, mais  les profanes, surtout les dames, n’en revenaient pas. On s’interpellait d’une loge à l’autre, on s’invectivait, si bien que Willy, agitant son fameux chapeau à bord plat, de légendaire mémoire, finit par crier au public : “Enchaînons !” comme estimant

La scène à faire est  surtout dans la salle. Chaque fois, du reste, que le mot* fut dit, au courant de la pièce, et il y est dit très souvent, il reçut le même accueil : cris de colère, d’indignation ou fou rire. Gémier, le Père Ubu, cette excellente Mme France, la Mère Ubu, en prirent leur parti et se montrèrent vraiment merveilleux de courage et de talent. Les critiques impartiaux eurent tout de même, dans ce bouleversant tapage, la vision d’un type nouveau, quoique éternel, de Guignol-tyran, à la fois bourgeoisement poltron, lâchement cruel, avare génialement philosophe, tenant par sa grandiloquence de Shakespeare et par son humanité primitive de Rabelais. »

*le fameux « Merdre ! » qui  ponctue la pièce.

Rachilde, Alfred Jarry ou le Surmâle des lettres, Grasset, 1928.

Le trou dans le mur

J’ai découvert Proust dans des circonstances bien particulières qui ont orienté ma lecture..  J’étais cloitré  en pension à Argentan, dans l’Orne, depuis six ans . Je vivais ça très mal, comme une  punition, ce que c’était, d’ailleurs  dans l’esprit de mes parents. J’étais en classe de Première,  un interne, mon plus proche ami,  me prêta  un livre de poche tout corné et  barbouillé de notes dans les marges. C’était  « Du côté de chez Swann ». Ce volume avait appartenu au  son frère ainé, qui avait  achevé ses études de Lettres à l’université de Caen. Le frère ainé avait tant parlé de ce Proust que nous avions une formidable  curiosité. Quand je lus les premières pages  ce fut  comme si Proust  avait fait un trou dans le mur de ma salle d’étude .

Oui, un trou dans le mur, et de l’autre côté du mur j’apercevais  les sources de la Vivonne et les clochers de Martinville.

 Je  voyais enfin autre chose  que des salles de classe vides le dimanche,  leurs chiffons plein de craie, une cour déserte.

  Proust m’offrait  le  monde dont j’étais privé : la vie du village de Combray, le jardin de tante Léonie,  le lavoir  , les asperges servies le dimanche, le marronnier du jardin, les aubépines, les carreaux de la cuisine,   la sortie de l’église, la bouteille de Vichy Célestin à côté de la statuette de la vierge dans la chambre de Tante Léonie. Marcel m’ouvrait des mondes  gorgés de sensations, fastueux, une famille  douillettement policée et  bourgeoise , cultivée et attentive, des visiteurs de charme, comme Swann  et des fins de soirée dans le jardin,  tout ceci dans   une frissonnante  mobilité de plaque sensible.

 La présence  magique de ce monde  tenait l’infini murmure volubile et uni, ce ton de de confidence  au lecteur, mon frère. Surgissait d’un  village français du début du XX° siècle tout ce qui me manquait :les sentiers, la rivière, la famille, les rites de table, même  les chagrins  d’enfant, le baiser du soir tant attendu, tout  charriait et coulait  dans une rivière et   portait une sorte d’indolence voluptueuse et consolatrice . Il semait à   chaque page des sensations et des perceptions si fraiches, si neuves, justes que le lecteur les  accapare  et  en tapisse son univers  son intérieur dans une curieux phénomène   de dévoration. Non seulement Proust  me donnait   les sources  de la Vivonne et la passerelle du Pont-Vieux.

Il  m’offrait  aussi une initiation érotique. J’étais troublé par la    grande laitière  à qui le narrateur  demande du café au lait sur un quai de gare en Normandie. « Elle avait l’air d’être vue à travers un vitrail illuminé » note-t-il.. Ainsi pas mal de ses personnages descendent du vitrail  vers lui avec les apparences de personnages  divins, apparitions miraculeuses venues  délivrer  une révélation . La petite bande de   follettes  enjouées  de Cabourg derrière les baies immenses  du restaurant,  font  aussi apparition miraculeuse sur fond de miroitement de la mer. Mystique de l’art, jamais loin. Filigrane théologique?…

Un autre passage me troublait  alors que _à vrai dire-  je pataugeais  dans les  méandres  psychologiques  du  «   côté de Guermantes »,c’est quand le narrateur   dîne seul dans un minuscule restaurant désert en province :

« On m’apporta les plats, en haut, dans une petite pièce tout en bois. La lampe s’éteignit pendant le dîner, la servante m’alluma deux bougies. Moi, feignant de ne pas voir très clair en lui tendant mon assiette, pendant qu’elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son avant-bras nu, comme pour la guider. Voyant qu’elle ne le retirait pas, je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l’attirai tout entière, à moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu’elle eût un peu d’argent. Pendant les jours qui suivirent, le plaisir physique me parut exiger, pour être goûté, non seulement cette servante mais la salle à manger de bois, si isolée. ».

 Avec mon ami, nous discutions passionnément de Proust la nuit , dans le ciroir, avec une lampe de poche,  une bouteille de blanc, un camembert,  parmi les   aux odeurs fortes  de godasses souvent mouillées, et de  boites de cirages Lion Noir  restées ouvertes. Lui aimait la férocité  de l’analyse sociale,  en marxiste naissant qu’il était . .J’appréciais plutôt le phénoménologue  des clochers de Martinville et  le solitaire fasciné par  des jeunes filles en fleurs.

La phrase qui me plongeait dans une rêverie sans fin était :  « Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes ».. oui, par cette  métaphore je découvris et compris    que j’avais « dormi » mes années d’enfance entre  des chiffons de craie, et un radiateur gougloutant et de tristes montées au dortoir. J’avais donc  dormi, ou plutôt hiberné durant des années, l’œuvre de  Proust tenait « l’ordre des années et des mondes »  Il m‘avait réveillé .Comme on greffe de la peau souple sur un membre brûlé, il avait  posé son enfance bourgeoise,   voluptueuse et sensitive   sur la mienne, atrophiée et racornie.

Tout ce premier volume  m’avait bercé :bain amniotique coloré.

En revanche, avec «  le coté Guermantes »,  Proust refermait les portes  qu’il avait ouvertes. Il m’enfermait avec des Legrandin , des Cottard,des Verdurin qui cassaient la magie.  Un amas d’insectes morts dans une boite à chaussures. L’œuvre s’emberlificotait  parfois  dans d’interminables   chroniques cancanières entre redingotes et hauts de forme,  longues silhouettes à aigrettes, salamalecs à n’en plus finir.. .Le Proust   qui m’avait fait rêver sur le « côté Guermantes » à Combray   inversait tout : il démythifiait et démolissait  le nom même de Guermantes, dégradait   l’image de la duchesse, comme s’il avait ouvert  sur des coulisses pour exhiber  la comédie humaine ordinaire, sa morne pluie de ragots,  de politesses moisies, tout ça révélé   à coup de  phrases à ramifications et proliférations monstrueuses  La poésie  du début s’était volatilisé.

Vuillard

 

J’abandonnai  ce zoo confiné  dans ses salons  pour vite courir au Temps Retrouvé.

Depuis, j’ai gardé, à peu près, les mêmes premières impressions de cette lecture lycéenne.

Enfin, pour terminer,  je garde une admiration intacte  pour  le Proust  découvreur  qui fait se déployer  et parler  l’espace.   Il n’y a pas longtemps  j’ai découvert que Proust, avait coupé dans un Incipit de « un amour de Swann », un passage qu’il avait écrit en 1909, puis repris en 1910. Il écrit : »Il en était de M. et Mme Verdurin comme de certaines places de Venise, inconnues et spacieuses, que le voyageur découvre un soir au hasard d’une promenade. » Comparer les Verdurin à une place de Venise, c’est là encore  l‘humour de Proust.

Collège Mézeray ,Argentan

Gombrowicz et Proust

Gombrowicz  et Proust

Dans son » journal »   Gombrowicz (cet autre asthmatique)  revient souvent sur ses lectures de Proust qu’il admire : « mon frère Proust ! » s’exclame-t-il à Tandil en 1958… Mais il ne donne pas dans une  parfaite dévotion, c’est le moins qu’on puisse en dire … Voilà ce qu’il écrit  dans deux endroits   à propos de « La Recherche «…

 « Les défauts de ses livres sont immenses et innombrables, une mine de défauts. Sa lutte essentielle contre le Temps est fondée sur une confiance naïve et exagérée dans le pouvoir de l’art ?VOil un ysticisme bien profesionnel de bel esprit et d’artiste. (..)

« Est-il vraiment de la famille ? oui, nous sommes tous les deux de la même distinguée famille.je devrais me jeter dans ses bras. Oeuvre subtile et effilée comme une lame, comme elle vibrante, fine et dure. Quel contraste délicieux avec la grossière, lourde et massive existence tandilienne*.Nous sommes tous deux des aristocrates, tous deux distingués !Mais non ! Qu’il aille au diable ! il m’agace, il me dégoûte, il ressemble trop à ma propre caricature !

Il m’a toujours agacé.je n’ai  jamais pu me joindre aux louanges  dithyrambiques qu’on lui a adressées. Ce monstre… d’une délicatesse excessive à force  de rester toujours au lit à étouffer, moite et visqueux, épuisé et emmitouflé, nageant dans les potions, voué à toutes les saletés du corps, muré dans sa chambre tapissée de liège… Ma nature simple et rurale de Polonais a horreur de cette décadence française. On pourrait admirer et  même vénérer l’énergie inspirée d’en haut à cette vie emmaillotée dans les plis de la robe maternelle, choyée, tout entière inscrite entre le lit, les livres, les tableaux, les conversations, les salons, le snobisme, grâce à quoi justement il  pu produire une œuvre dure et cruelle, touchant les nerfs les plus secrets de la réalité. On pourrait voir dans cette métamorphose de la mollesse en dureté, de l’excès de délicatesse en acuité, le secret bénéfique de l’aristocratie. On pourrait même risquer la thèse que la maladie se transforme ici en santé. Ce qui est conforme d’ailleurs à l’essence de l’art. En art quelqu’un de sain ne créera pas une œuvre saine ni un fort une œuvre forte ; c’est justement le contraire : un malade, un faible, saisira mieux l’essence même de la santé, de la force.(..) Rien d’étonnant donc à ce que lui, le malade, ait très bien connu le goût de la santé ; à ce que emprisonné entre quatre murs de sa chambre, il ait atteint les horizons les plus lointains et à ce que l’artifice l’ait conduit à une merveilleuse authenticité ».

*C’est la ville de Tandil en Argentine où il est en villégiature.

« Voilà un mysticisme  bien professionnel de bel esprit et d’artiste. Ses analyses psychologiques pourraient se multiplier à l’infini car elles ne sont qu’une broderie d’observations, sans invention ; ce qui leur manque c’est la révélation fondamentale de l’univers, elles ne sont pas le résultat d’un seul coup d’œil pénétrant, elles ne sont pas nées d’une vision, mais seulement d’un travail minutieux de l’intelligence sans inspiration. Ses phrases, dans leur richesse, frôlent à chaque pas le maniérisme; il y  un moment presque impossible à saisir, où leur beauté imposante se transforme en un complexe laborieux et artificiel . Son type de métaphore trahit ses faiblesses :ce ne sont  pas en général, des métaphores qui ramènent des phénomènes secondaires à une forme plus élémentaire mais le contraire ; il est toujours enclin  à traduire l’essence de l’univers par sa réalité secondaire, le langage de sa « sphère ». Quant au monde auquel il a donné l’existence dans son œuvre, rien de plus étroit : ses personnages sont tous du même modèle, c’est la même famille avec, dans ses combinaisons différentes, les mêmes caractères héréditaires. Charlus, Norpois, Mme de Guermantes sont faits de la même matière, à vrai dire ils disent tous la même chose. La monotonie de trame caractérise cette œuvre pauvre en invention et en imagination mais imposante par la culture laborieuse du détail. Rien pourtant ne trahit plus le caractère « ni cuit ni à cuire » de Proust que son intelligence, qui est parois lumineuse, mais qui dégringole combien de fois on ne sait  pourquoi ni comment, dans l’impuissance et la naïveté (..)« Pourquoi l’admirons-nous ? Nous l’admirons d’abord parce qu’il a osé cet abandon et n’a pas hésité à se montrer tel qu’il était, tantôt en frac et tantôt en robe de chambre, avec un flacon de potion, un soupçon de fard homosexuel et hystérique, avec ses phobies, ses névroses, ses faiblesses,  ses snobismes, avec toute la misère de Français déliquescent. Nous l’admirons car, au-delà de ce  Proust corrompu,  excentrique, nous découvrons sa nudité d’être humain, la réalité de ses souffrances et sa sincérité…Hélas ! A le contempler mieux encore, nous retrouvons au-delà de sa nudité un Proust en robe de chambre, en frac, en chemise de nuit, avec tous ses accessoires : lit, potions bibelots. C’est un jeu de colin- maillard. On ne sait plus ce qui es décisif : la nudité ou l’habit, le salon ou la vie, la maladie ou la santé, l’hystérie ou la force. C’est pourquoi Proust est un peu tout cela à la fois : profondeur et platitude, originalité et banalité, perspicacité et naïveté.. Cynique et candide, raffiné et de mauvais gout, habile et maladroit, plaisant et ennuyeux, léger et pesant. Pesant ! Ce cousin m’écrase. Je suis pourtant de la même famille, moi, avec ma subtilité. Je suis du même milieu. »

Gombrowicz perturbe encore

Je reviens  à Gombrowicz.  Personnage décalé, impérial, plein de morgue et de dérision, histrionique, superbe bouffon angoissé par sa Pologne dévorée par l’ordre hitlérien suivi de l’ordre   stalinien. Tout commence par la publication en 1937,en Pologne,  d’un roman fourre -tout  inclassable, insolite ,mélange de  bouffonnerie et d’angoisse, tragédie et rigolade amère .Un roman qui, dans une scène d’ouverture, montre comment un oncle fait revenir son neveu au lycée pour le « rééduquer ». Cette scène de « rééducation » va éclairer  le sens d’une œuvre qui  refuse qu’on  plonge l’homme  dans le façonnement industriel  idéologique et qu’on  s’empare   de lui  pour démolir son « être intérieur »  vrai, authentique, pour le transformer en  un esclave idéologique. Combat gombrowiczien isolé, tragique, et insolent, contre  toutes les tentatives de rééducation des régimes.  Gombrowicz perturbe.

Gombrowicz et sa femme Rita

A la fois à la recherche d’un éden érotique(voir « la pornographie », 1960), et d’un homme délivré de la bêtise patriotique et des enrôlements religieux,  ce démolisseur  de clichés  réintroduit le jeu, la farce, en se souvenant d’un de ses auteurs préférés :Rabelais. Mais chez lui, dans ce rire grinçant face à l’insoutenable l de l’époque , c’est d’abord le grincement que le lecteur  non prévenu  perçoit.

 Ce polonais  me fait  penser au grand autrichien dégonfleur de baudruches : Thomas Bernhard, qui est  de la génération suivante.. C’est ça aussi l’Europe littéraire.. ces deux grands bouffons sortis tous deux confrontés à la seconde guerre mondiale,  et tous deux  rescapés du nazisme . « Je suis l’auteur de la « gueule » et du « cucul » – c’est sous le signe de ces deux puissants mythes que j’ai fait mon entrée dans la littérature polonaise. Mais que signifie « faire une gueule » à quelqu’un ou « encuculer » quelqu’un ? « Faire une gueule » à un homme, c’est l’affubler d’un autre visage que le sien, le déformer… Et « l’encuculement » est un procédé similaire, à cette différence près qu’il consiste à traiter un adulte comme un enfant, à l’infantiliser. Comme vous le voyez, ces deux métaphores sont relatives à l’acte de déformation que commet un homme sur un autre. Et si j’occupe dans la littérature une place à part, c’est sans doute essentiellement parce que j’ai mis en évidence l’extraordinaire importance de la forme dans la vie tant sociale que personnelle de l’être humain. « L’homme crée l’homme » – tel était mon point de départ en psychologie ». W.Gombrowicz

Witold Gombrowicz est donc   né le 4 aout 1904 à Maloszyce en Pologne,   mort à Vence en France le 24juillet  1969..Les français l’ont découvert  grâce à Maurice Nadeau son éditeur fidèle à Paris, et d’abord par ce  «  Ferdyduke »,livre qu’il considérait comme l’étape capitale, son roman matrice .

 Il serait facile de le réduire à un extravagant anarchiste, un casseur d’assiette surréaliste,  un histrion griffu, un  pamphlétaire  plein de morgue qui  démolissait  les certitudes des cercles littéraires avant-gardistes  qu’il fréquentait dans les cafés de Varsovie dans sa jeunesse. Cet ami de Bruno Schulz  écrit : »Je ne connais ni m vie ni mon œuvre. Je traîne le passé derrière moi comme la queue vaporeuse d’une comète, et sur mon œuvre j’en sais bien peu .Obscurité et magie ».

Ferdyduke » fut publié en 1937 en Pologne, dans  ce livre si innovant, inclssble , dans lequel il montre que l’homme façonné par les ideologies mortfères   devient une caricature ,un homme amputé, déchiré,   reduit,bouilli, diminué, démonté, rééduqué,  assommé par le patriotisme, les mise au pas,  ça va du catholicisme au stalinisme,  surveillance  idéologique. Toute sa vie,il   se moque dans  une magique grimace  de  la solennité, de  tous les academismes,et de cette insupportable   prétention à la « maturité »  notamment chez les artistes et les  hommes de pouvoir .. La bouffonnerie est le royaume de Gombrowicz et son grand   panorama. Ou ce « « Ferdyduke »  est un peu son « discours de la méthode ». Ce  livre est  un immense éclat de rire décrassant , -un peu comme l’œuvre d’ Alfred Jarry-devant  toute cette humanité qui se la  joue, qui se joue  à « s’encuculer »,comme il dit, Gombrowicz.. c’est-à-dire traiter les adultes comme des enfants,  entreprise immense qui consiste à infantiliser :vaste boulot  de nos sociétés, vaste tâche des hommes politiques, des religieux, mais aussi des écrivains, des artistes,  des hommes de tv,.…  analyste aussi de ce qu’il nomme   « encuculage »  dans ce « Ferdyduke » auquel je reviens toujours avec ce livre bréviaire est un gant de crin, un décrassage parfait  pour nous  écarter  des propagandes  médiatiques  .« Il est facile de voir, résume-t-il  dans son » journal » de 1957 , de voir que tout notre patrimoine culturel, accumulé dans la dissimulation habituelle de notre immaturité par des hommes avides de se hisser au niveau supérieur, dont la sagesse ,le sérieux, la profondeur et la responsabilité ne sont que pure façade  et qui cachent l’envers de la médaille qu’ils n’oseraient pas révéler, de voir que tous nos beaux-arts, nos morales, et nos philosophies, qui sont plus mûrs que nous, ne réussissent qu’à nous compromettre et à nous faire sombrer dans une sorte de régression infantile. Dans notre propre for intérieur, nous n’arrivons guere à la hauteur de notre propre culture(..) Nous ne sommes, en profondeur,  que d’éternel blancs –becs »

« Ferdydurke » n’est pas facile à aborder. Haché par des digressions théoriques et autres apologues Gombrowicz veut  inciter  son lecteur    à se librer du constume social qu’n taille pour lui, et à sa place, le délivrer   des formes imposées par la société. Toutes plus  schématisantes, réductrices, abrutissantes  les unes que les autres.  Et il met en avant  «  la sainte immaturité »..

 Le 1° aout 1939, invité par une ligne de navigation pour inaugurer le bateau « Chrobry », c’est pendant son séjour à Buenos Aires que la guerre éclate. Coupé de la Pologne envahie,  il demeure en Argentine 24 ans. De ce séjour argentin,  nous reste les mille pages de son « Journal. »

Son journal est ce qu’il y a de plus plaisant,divers, ondoyant,  irritant, malicieux,  et de plus éclairant dans son œuvre. Commencé à Buenos Aires en 1953 et achevé à Vence en 1969….

Le 6 août 1952, Gombrowicz écrivit au directeur de Kultura revue mensuelle de l’émigration polonaise, publiée à Paris par Jerzy Giedroyc.: « Je dois devenir mon propre commentateur, mieux encore mon propre metteur en scène. Je dois forger un Gombrowicz penseur, un Gombrowicz génie, un Gombrowicz démonologue de la culture et encore beaucoup d’autres Gombrowicz indispensables. » Ce sont de multiples Gombrowicz qui s’emboitent, se démènent, se contredisent,s’embllent, se confessent,  s’insurgent,  s’enchevêtrent .Résultat sauvage.

Gombrowicz en Argentine

Devenu petit employé de banque, mais reçu dans les milieux littéraires argentins, il multiplie les gaffes auprès de ceux qui l’invitent , incapable de faire taire  son ironie naturelle, ses moqueries spontanées, son sens  burlesque dans ces réunions d’auteurs en  autocongratulations mutuelles .C’est  le bourreau des cénacles  d’ »artistes ».  Heureusement, il est séduit  par ses voyages au bord de l’ocean, des rencontres inattendues.Il cède à l’euphorie sensuelle et bien concrète  du pays. Beauté et sensualité, chasse au bonheur,  qu’il savoure  dans la ville de Tandil. L’Argentine le retient  par son  hédonisme.

« Dans notre embarcation à moteur, sur le miroir d’eau qui s’étend sombre et silencieux, nous glissons entre le taillis des îles. Il fait vert et bleu, il fait aimable et amusant. A l’arrêt une jeune fille monte qui… Comment m’exprimer ?La beauté a ses mystères. Que de belles mélodies par le monde ! Seules quelques-unes pourtant nous font l’effet d’une main qui commence à nous étreindre. Cette beauté-là était tellement poignante que nous avons tous eu un sentiment de dépaysement, peut-être même de pudeur, — et nul d’entre nous n’osait montrer aux autres qu’il la regardait, mais pas une paire d’yeux qui ne fussent aux aguets de cette étincelante existence.
Soudain la jeune fille le plus tranquillement du monde, entreprit de se curer le nez avec les doigts. »

Dns son Journal, il note :« Ô Tandil ! Ah Tandil ! C’est une obsession, avec ton vent frais, océanique, tes amphithéâtres de pierre !.. 

Plus loin :« Dans un wagon-. Cinq heures de l’après-midi. Nous approchons de Tandil qui d’ici fait penser à Salzbourg-la pointe élancée d’un clocher sur fond de montagne. L’espace ruisselle de lumière printanière, l’air ensoleillé frémit, des nappes de couleurs montent des prairies et se dispersent peu à peu au bord du ciel. »

Plus loin : » Tandil n’est pas une station climatique avec des hôtels, des touristes, mais une simple ville de province. En me lavant les dents au soleil j’ai médité  sur les moyens de pénétrer dans la ville devant laquelle on me mettait en garde. »Tu t’ennuieras à mourir à Tandis. »,me disait-on (..) Puis je suis entré dans la ville : des carrés, des rectangles, des maisonnettes d’une blancheur éblouissante, des toits plats, des angles aigus, du linge qui sèche, au pied du mur une moto et la place, grande et plate,  éclatante de verdure. On marche sous un soleil brulant mais l’air a une fraîcheur printanière. 

Les deux volumes  de son « journal », publiés en folio, sont  vigoureux, sarcastiques, obsessionnels sur l’état  culture de la Pologne, parfois lyriques(sur les bords de mer, les soirs de vent, ou la nuit et ses orages) mais aussi carnet d’un exilé qui  peste, sermonne sa génération d’écrivains polonais enlisés dans le réalisme  il s  ‘interroge beaucoup sur Sartre et l’existentialisme,  lance avec sa morgue coutumières  des ruades contre les poètes (« moi osant soupçonner que le rite de la Messe poétique est en train de se dérouler au milieu d’un vide absolu . ») ,contre les académismes,  la peinture abstraite* Ses diatribes contre « l’étouffante furie des nationalismes.

Ses portraits de Cioran ,Proust ,de Balzac sont succulents, arrogants,vachards, et  parfaits.. Il  commente les périodiques polonais après le discours de Kroutchev et les révélations des XXème congres. Il confie aussi son désarroi face à l’âge qui vient.

 A Mar del Plata,  se promenant seul face à l’océan.

« J’arrivais ici avec le ferme  espoir que l’océan balaierait mes angoisses, que cesserait cet état de menace qui m‘avait assailli dès Melo .Eh non ! les vents n’ont réussi qu’à étourdir ma peur. Le soir,  je rentre depuis le rivage tonnant jusqu’à la quinta, au jardin dont les arbres murmurent en détresse, j’ouvre avec ma clef la maison déserte, j’allume, je mange le repas froid que m’a préparé Formosa- et alors…Alors, tout en restant assis « j’éclate »- oui, j’éclate : mon drame, mon sort, ma destinée, l’incertitude de mon existence, tout  me cerne, et  m’assiège. Vu l’éloignement progressif qui me retranche de la nature, ces dernières années, des hommes, vu l’âge qui lentement m’accable, ces états d’âme se font de plus en plus menaçants. Avec l’âge, la vie de l’homme devient un piège d’acier. Au début, tout n’est que mollesse, on enfonce là-dedans comme dans du beurre, et puis la tendre étreinte de la vie commence à  faire sentir  son acier, et c’est l’inexorable froid du métal, la cruauté atroce de l’artère en train de se scléroser. »

et surtout, dans ce « journal »  Gombrowicz donne énormément de clés pour comprendre ses positions littéraires si déroutantes, et qui furent  mal comprises ou sciemment déformées par dans la Pologne stalinienne des années cinquante et sa critique marxiste régnante.. Maus avec Gombrowicz rien n’est simple.On le voit bien    dans sa fascination hargneuse  face  à Sartre Il est fasciné par « l’être et le néant » et le coté philosophie concrète des chelins de la  liberté Mais sa fascination est moqueuse, avec des réserves abruptes.  Il est plus dubitatif  à propos de Camus

« Pourquoi donc en lisant les moralistes français  ai-je toujours l’impression que l’homme leur échappe? Leur morale me semble abstraite, théorique et sans ressources, comme si notre véritable existence se passait toujours quelque part en dehors d’elle. »

Il a ecrit des pages superbes sur l’ocean

Mais revenons aux obsessions gombrowiciennes : « Imaginez un vénérable artiste mûr et réfléchi qui, penché sur sa feuille blanche, est en train de créer, mais voici que lui monte sur le dos un adolescent ou un demi intellectuel, ou une jeune fille, ou n’importe quelle personne à l’esprit vague, plus que moyen,  ou n’importe quel être jeune, inférieur ou moins intelligent. Et être, cet  adolescent, cette jeune fille ou n’importe quel autre produit d’une triste sous- culture, se jette sur son esprit, le tiraille, le rétrécit, le pétrit de ses grosses pattes et en l’étreignant ainsi, en l’embrassant, en l’aspirant, le rajeunit par sa propre jeunesse, le contamine de sa propre immaturité et l’accommode à son propre modèle, le ramène à son  niveau, le prend dans ses bras !Mais l’artiste, au lieu de se mesurer avec l’intrus, feint de ne pas l’apercevoir et-quelle aberration !- croit qu’il évitera les violences en faisant comme si personne ne le violentait..des plus grands génies aux bardes de quatrième catégorie, n’est-ce pas cela qui nous arrive ?n’est-il pas exact que tout être mûr, supérieur, âgé, se trouve de mille façons dépendre d’individus arrêtés à un stade inférieur d’évolution ? Et cette dépendance  nous atteint au plus profond, à tel point qu’on pourrait dire : »le plus vieux est façonné par le plus jeune. » Quand nous écrivons, ne devons-nous pas nous adapter au lecteur ? Quand nous parlons, ne dépendons nous pas de la personne pour laquelle nous parlons ? Nous sommes-nous pas tragiquement épris de la jeunesse ? Ne devons-nous pas à tout moment rechercher les faveurs des personnes inférieures, nous accommoder à elles, nous soumettre à leur pouvoir ou à leur charme- et cette violence exercée sur nous par des gens inférieurs et ignorants n’est-elle pas la plus féconde ? Mais vous, malgré votre rhétorique, vous n’avez pas été capable jusqu’ici que de garder la tête enfoncée dans le sable et votre intelligence livresque et didactique, gonflée de vanité, n’est même pas parvenue à s’en rendre compte. Alors qu’en réalité vous êtes victimes d’un viol continu, vous faites comme si de rien n’était, oui, parce que, hommes mûrs, vous ne fréquentez que des hommes mûrs et votre maturité ne peut fraterniser qu’avec d’autres maturités ».

On n’en finit jamais avec cet écrivain. Un autre jour, je vous parlerai de son théâtre.

Scott Fitzgerald avec vue sur Hollywood

Le 20 décembre 1940, Scott Fitzgerald succombait en moins de dix minutes à une crise cardiaque. La veille, il avait  écrit la première partie du chapitre VI de son roman « le dernier Nabab », qui reste inachevé.

4 ans auparavant il avait tenté de se suicider deux fois après des  cures de désintoxication alcoolique. Mais en 1937, il  quitte la clinique et travaille comme scénariste à Hollywood. Il raconte  les mœurs d’ Hollywood dans une  série de nouvelles  avec pour personnage principal « Pat Hobby »  qui mêle drôlerie, autodérision,  raillerie mais décrit déjà avec une  précision professionnelle, comment  ça marche l’industrie cinématographique  et ses  grands studios.

Le meilleur  de son expérience reste à venir : ce « Dernier Nabab ». Ce roman nous fait découvrir avec davantage de complexité et de nuances, la vie de Monroe Stahr ,  directeur de production de l’un des plus importants studios de cinéma, directement inspiré de  Irving Thalberg, un des patrons d’Hollywood les plus  doués , parti de rien,  acharné  de travail, veuf encore jeune,  homme austère, et se sachant  menacé par une faiblesse cardiaque.

Le producteur est  le rouage essentiel, le Jupiter tonnant  dans  ses studios ,l’oracle et le génie industriel. « L’oracle avait parlé.Il n’y avait pas à mettre sa parole en doute ni à discuter.il fallait que Stahr eût toujours raison-non pas le plus souvent, mais toujours- sans quoi toute la structure aurait fondu comme du beurre, de proche en proche. »

Scott Fitzgerald à la fin de sa vie



Quand le roman commence,  l’histoire  est racontée par Cecilia Brady, fille d’un producteur  associé à Stahr, et amoureuse de Stahr. «  Je n’ai jamais paru à l’écran, mais j’ai été élevée dans le cinéma.  Rudolph Valentino vint célébrer l’anniversaire de mes cinq ans- en tout cas c’est ce qu’on m’a raconté..Si je  le mentionne, c’est simplement pour montrer qu’avant même avoir atteint l’âge de raison, j’étais bien placée pour voir tourner les rouages. »

Effectivement, on est frappé  par   l’exactitude  de Fitzgerald  pour démonter  les rouages  de la machine industrielle implacable. ., l’élégance, la fluidité volubile, et la rapidité avec lesquelles  le roman  donne à voir les rôles des producteurs  , des metteurs en scène, des financiers, des scénaristes qui travaillent en bande,(les débutants, les confirmés, les égarés, les fumistes,  ceux qui passent mal du théâtre au cinéma) tous   interchangeables au gré des caprices des producteurs.  On  découvre l’importance du chef-opérateur(le meilleur est Pete Zavras, nom à consonance  centre-européenne)   le  monde des figurants, la docilité obligatoire des décorateurs,  des monteurs, les  visionnages quotidiens des bouts de film(les « rushes »)  tournés le matin même , les contraintes financières, le choix  délibéré de perdre de l’agent sur un « film de prestige » , le ballet des courtisans autour  de Monroe Stahr ; ne pas oublier non plus   ceux qu’ un réalisateur appelle « les sales cons de la publicité », le filtrage des casse-pieds par la secrétaire personnelle toute puissante  de Monroe. Les  certitudes impitoyables de Stahr sur  ce qu’il convient de tourner.

Irving Thalberg,le modèle de Monroe Stahr

 A cet égard le meilleur est dans la scène   du metteur en scène tâcheron qu’on vire, car  il  est mené par le bout du nez  par  la comédiennes-vedette, une « garce »,  dont  on précise « elle était  un mal nécessaire, empruntée pour un seule film à une autre compagnie ».

 Les metteurs en scène sont de   simples exécutants des désirs de Stahr. on  les  remplace en plein milieu du tournage devant  l’équipe stupéfaite :« -Vous avez filmé de la merde. Vous savez à quoi elle e fait penser (la comédienne) dans les rushes ? A une réclame de charcuterie ! » Fitzgerald est virtuose quand il fait donner une leçon de cinéma par Monro Stahr à un scénariste  désemparé ou quand il explique le système  des « transparences » en trois lignes. Il y a aussi  les « invités de marque,  hommes politiques et VIP qui viennent visiter la « Mecque du cinéma » et qu’il faut ménager, parce que la communication, les services de presse, les échotiers sont les rouages de la machine.

Irving Thalberg et son épouse Nora Shearer

 Le roman   ne cache pas  les rapports  brutaux qui sont en train de s’installer à cette époque entre producteurs et  syndicats .Dans cet ultime chapitre VI Monroe demande à Cecilia « je voudrais que vous m’arrangiez quelque chose Celia :je veux rencontrer un membre de Parti communiste »  et le moins qu’on puisse dire , c’est que la rencontre entre Stahr et un syndicaliste de New-York prendra une tournure psychologique et sportive inattendue. Catch entre deux pointures.  Et cette relation   annonce la « chasse aux sorcières » et le Maccarthysme  galopant dans les milieux d’Hollywood qui prendra dans  ces années 40 une tournure tragique avec dénonciations entre metteurs en scène, entre comédiens, mises à l’index, scénaristes « blacklistés »  virés, ou obligés de travailler avec prête-nom.

Le roman ne cache pas non plus  la réalité du commerce  sexuel avec  « tapées de filles » derrière les canapés. Une seule scène, cruelle, résume tout quand Cécilia, poussant  la porte du bureau de son père, producteur,   et le découvre mal à l‘aise,  en sueur, congestionné,  chemise mal reboutonnée  et qu’elle entend gémir  dans un placard une pauvre fille qui en sort  nue…

   Les lieux sont parfaitement présents , de la salle à manger privée du producteur jusqu’à la cantine des figurants, grands plateaux,  salles de montage, salles de projection pour les rushes, également  traversée  d’Hollywood, avec les hiérarchies des quartiers à la mode ,les banlieues avec bungalows pour les techniciens,  quartiers à l’abandon,villas décaties, drugstores,  plages, les restaurants où il faut être vu, c’est toujours   croqué en trois traits d’une grande justesse   avec un  côté mi- sombre ,mi bouffon, mi -désenchanté, mi-burlesque qui  fait merveille.

Enfin, arrivons à cette histoire d’amour qui charpente l’intrigue. C’est d’abord une enquête lancée par Stahr  qui  a assisté au sauvetage de deux promeneuses égarées, aperçues le soir  de l’inondation dans les studiosIl faut retrouver  l’insaisissable Kathleen, qui  ressemble étrangement à l’ épouse disparue de  Stahr. Monroe cherche à la revoir, puis à la séduire, dans l’espoir de vivre avec elle le bonheur qui lui a échappé avec sn épouse  Minna. C’est le cœur battant,passionné, frémissant,  réussi du texte.

De Niro dans l’ adaptattion d’Elia Kazan

Notons que la rencontre entre Stahr et Kathleen n’a lieu qu’au milieu du manuscrit de Scott. Vers la page cent qui en compte deux cents environ. Mais là, entre la jeune fille et le roi d’Hollywood, les pages flambent.

Sous ces faux airs d’histoire prévisible et facile, Scott  nous entraine dans la complexité des rapports amoureux, du sacrifice de soi et presque d’une mystique de la vie , avec ce processus du Temps  inéluctable, destructeur au milieu duquel  la grâce et le salut   viennent de l’amour.

 Le coup de foudre initial, les différentes rencontres, les intermittences du cœur,  sont exprimées avec un génie de l’instant. Conversations difficiles, caudes et froides,  dans une voiture, approches en prudence, puis audaces,  regards absolus, confiance, l’histoire s’accélère, ralentit, s’accélère à nouveau, se déchire, se recolle, avec fugues  fuites et reprises des sentiments, tout ça est  si musicale et naturelle avec cette touche d’ironie noire qui  offre  à cette   histoire d’amour  sa splendeur tragique.

Difficile de ne pas faire coïncider  le personnage de Stahr à l’auteur lui-même En effet, Stahr, veuf, meurtri si mal consolé de  la mort de sa femme, et si seul au milieu d’une gloire dont il connait si bien  la fragilité ,ressemble au  Scott dans Hollywood,  lié une femme enfermée dans un asile parce qu’elle  souffre de schizophrénie.

Le personnage du producteur  est aussi complexe que le Dick de « Tendre et la nuit » .Ce qui frappe c’est que cette histoire, sur quelques jours et si peu de nuits, dans sa discrétion, son vif-argent,  se déroule au bord de l’abîme .Les moments  éphémères de ce couple comme volés à la machine hollywoodienne sont imprégnés d’une urgence  qui mène  au tragique.

Le paradoxe, c’est que ce livre, inachevé, avec des notes qui nous restent (données en fin de volume)  prouve que Scott  avait  acquis sa pleine maturité.  sa prose est  nimbée de sa douceur typique, touche si personnelle. On sent le  naturel à l’abandon   du grand Fitzgerald. Il avait trouvé   les solutions artistiques et techniques  qu’il cherchait confusément depuis L’Envers du paradis », publié en 1920.

  Son Hollywood, c’est l’envers du paradis  du cinéma , sans acrimonie, mais sans complaisance, c’est aussi  l‘envers de la propre vie du romancier orphelin de sa gloire, pénible survivant d’un époque joyeuse disparue(ces années folles et radieuses » avant la Grande Dépression..) quand on lui payait une fortune  ses nouvelles dans les grands journaux

Le glorieux  jeune écrivain à la plume facile et superficielle s’était métamorphosé  en écrivain à l’écart, travailleur acharné-voir la minutie de ses notes et carnets- mais   comptant sa monnaie pour se payer un whisky.

 Quand le roman est publié dans son état inachevé   en 1941 ,je crois,   il n’attire plus  de  lecteurs que de monde  à son enterrement.

Depuis il est devenu un classique.

Il   a bénéficié  d’adaptations télévisées et cinématographiques  nombreuses qui sont  répertoriées sur Wikipedia .Celle d Elia Kazan, avec Robert de Niro, sur un scénario de Pinter est intéressante bien qu’un peu académique..    Cette version de déploie pas   l’histoire d’amour dans son irradiation ,ses moments impalpables d’émotion, et sa   fraicheur .C’est une   de ses œuvres les plus denses, les plus dépouillées .

Enfin les amateurs de techniques de narration admireront la manière dont Fitzgerald  raconte   son  histoire  avec deux points de vue en alternance. Le  point de vue d’une jeune fille enfant gâtée charmante , décontractée, mais vulnérable, amoureuse de Stahr sans trop d’illusion, cette Cecilia Brady, avec sa subjectivité  de fille riche, intelligente, primesautière , serviable, qui traine dans le milieu avec son statut  privilégié de » fille de producteur » et ses  pudiques soucis sentimentaux, et  puis on a le point de vue   d’ un narrateur plus  omniscient mais intermittent qui relaie Cecilia , et nous rapproche des sentiments  intimes du couple, leurs pulsions , et surtout le décentrement affectif, les désarrois    de Stahr, ses timidités face  de cette jeune inconnue au teint  lumineux.  Cette alternance, cette bi-focalisation  créent une variété de couleurs, d’ambiances, des changements de perspectives qui fouettent le récit.  

 Extrait du roman :

« Les gens passent leur temps à tomber amoureux et à en sortir, non ?
– Tous les trois ans à peu près, selon Fanny Brice. Je viens de le lire dans le journal.
– Je me demande comment ils font. Je sais que c’est vrai puisque je les vois. Ils ont l’air très convaincus chaque fois. Puis tout d’un coup ils n’ont plus l’air convaincus. Et les voilà qui retrouvent de nouveau toute leur conviction.
– Vous faites trop de films.
– Je me demande si cette conviction est la même la deuxième fois, la troisième ou la quatrième, insista-t-il.
– Elle est de plus en plus forte. Surtout la dernière fois. »

Confession de Scott Fitzgerald : « On dit des cicatrices qu’elles se referment, en les comparant plus au moins aux comportements de la peau. Il ne passe rien de tel dans la vie affective d’un être humain. Les cicatrices  sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu’à n’être qu’un pointe d’épingle Mais elles demeurent toujours des blessures » (Citations de Dick dans Tendre est la nuit).