L’étrangeté de Peter Handke

 Quelle curieuse situation celle de Peter Handke.  Depuis les années 70,( c’est « l’angoisse du gardien de but au moment du pénalty »qui  le rend célèbre ) il devient  l’écrivain autrichien  célébré, couronné de prix, homme de théâtre, scénariste de Wim Wenders ..Il est interviewé, commenté dans la grande presse européenne,  traduit dans  beaucoup  de langues ; il  fait déjà office de classique, comme Le Clézio, en France,-même génération-  avec lequel il a pas mal de points communs(nomadisme transfrontière,  gout du silence, du paysage urbain des périphéries, alternance de moments de panique et    de moments d’harmonie ou d’extase,langu très dominée, complicité avec les animaux et les végétaux,l’herbe,les nuages,  ou les objets –crayon,juke box, ampoules électriques , etc.-  culte  de l’attente initiatique, gout  du recueillement,de la vision prophétique,    retour possible d’un cycle édénique etc..).  En même temps, pour Handke  en 2006,  deux  violentes polémiques liées à la Serbie  marquent sa carrière.

Comme il en avait assez de lire dans les journaux et d’entendre à la télévision que les Serbes n’étaient qu’un peuple d’assassins, Peter Handke(une partie de sa famille est parat-il  d’ascendance serbe) est parti en Serbie en octobre 95 pour essayer de voir ce qu’il en était. Il en a rapporté des impressions de voyage qui, publiées d’abord dans le quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung, forment désormais un livre .impressions et rencontres. Titre : » Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, ou Justice pour la Serbie. »(1996)

Dès que ces pages ont été connues, plusieurs  grands journaux européens et quelques personnalités, ont réagi avec véhémence.  Pourquoi ? Parce que Handke  refuse la  manière dont les médias ont rendu compte de la guerre en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Selon lui, les correspondants de presse  ont présenté systématiquement les Serbes comme les méchants et les Musulmans comme les bons. Ils ont troqué le métier de reporter pour celui de « juge, quand ce n’est pas pour un rôle de démagogue ».

En se rendant  en Serbie , du côté des « agresseurs », son ambition  fut de dépasser le matraquage médiatique anti – serbe, réfléchir contre ce qu’il pense être du manicheisme journalistique Au cours de son « voyage d’hiver » les  Serbes ne lui sont pas apparus tous ensemble enfermés dans  la cruauté barbare. Et il plaida finalement  pour ce qu’il nomme une « poétique «  entendu comme une « possibilité de réconciliation » à travers ce qui relie les hommes entre eux.

Ce « plaidoyer » pour une appréciation moins partisane du peuple serbe lui a valu beaucoup de témoignages de sympathie  du côté de ses lecteurs en Allemagne et en Autriche et des haines solides dans les grands medias.

En 2006, deuxième polémique.Marcel Bozonnet, l’administrateur ­général de la Comédie-Française, a déprogramme une de ses pièces, « Voyage au pays sonore ou l’art de la question, » après avoir appris que Peter Handke avait assisté à l’enterrement de Slobodan Milosevic, le dirigeant serbe jugé par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et ­génocide.

La décision de Marcel Bozonnet suscita des réactions là encore très violentes. Certains, comme le dramaturge et metteur en scène de théâtre  Olivier Py,  approuvent Bozonnet. D’autres viennent au secours de Peter Handke : 3 prix Nobel, Patrick Modiano, Harold Pinter et Elfriede Jelinek. Depuis, on parle moins de Handke en France.

 Il y a sans doute, au-delà de ces polémiques,  une inflexion de sa carrière qui déconcerte .

Ce que je préfère en lui, ce sont les années 70-90.Avec  « le malheur indifférent »,sur la mort de sa père, et »la femme gauchère ». Il devient un classique dans ces années-là..On parle mêm d’un nouveau Goethe. J’aime tout particulièrement  la forme du journal intime d’un séjour en clinique : » Le Poids du monde (1977, trad. Georges-Arthur Goldschmidt)   ou sa prose  épurée  de « La Leçon de la Sainte-Victoire » (1980, trad. Georges-Arthur Goldschmidt).les années 80 sont particulièrement fastes. »Histoire d’enfant » (1981, trad. Georges-Arthur Goldschmidt) » L’Après-midi d’un écrivain », « Essai sur le juke-box (1990) ou les très personnels carnets  de « Hier en chemin » chez Verdier,  tenus de novembre 1987 à juillet 90 avec un voyage au japon et vers le Nord. Ce journal- chantier d’un voyageur , fourmille des descriptions réussies, mais aussi recueil de rêves,  projets littéraires,  lectures enrichissantes,,  souvenirs d’Espagne, du Portugal, en bref  une mosaïque de fragments, notules, méditations, observations, choses vues, interrogations, qui sont, chez lui comme des tessons très coupants, pour ébrécher les apparences et en aire jaillir du neuf. Ou  leur faire dire des vérités masquées, de nature mythologiques ou épique ,comme s’il voulait retrouver, derrière des zones pavillonnaires, des chemins de village, des ruisseaux, l’envers du décor.. C’est évident dans les meilleurs moments  du«  Chinois de la douleur »(1983),livre par ailleurs difficile.

Il y a un Handke bucolique qui fuit une Autriche avec son passé nazi. Avec une louable délicatesse et sincérité de sentiments,  il  entrevoit et propose,  au-delà des calamités de son siècle et de sa « germanité »,une possible  époque de  félicité poétique et pastorale Il se voit volontiers comme un moderne Homère ou Virgile parmi nous ; il cherche le creuset de nos civilisations entre la Grèce et la Rome antique. Homme en divorce avec son siècle ? C’est ainsi que je l’ai vu, au cours d’une rencontre  dans son pavillon de Chaville, revenant d’une cueillette de champignons. C’était le parfait  promeneur   solitaire dans des pièces baignées de pénombre et comme voguant dans un  autre temps.

 Le problème, avec lui,  c’est que les dispositions de son « âme »  se réduisent parfois à des humeurs,  et prennent souvent un tour déconcertant, entre  bouffées de colère, ou alors  de minutieuses interrogations ou dissertations qui cisaillent le flux et la continuité  de la prose.. On note un certain  décousu de la composition, l’irruption de personnages ou d’évènements peu vraisemblables, incongrus, peu exploités, ( voir « le chinois de la douleur »), un onirisme appliqué, une affectivité artificiellement  affolée, déboussolée,  et perdue dans des  considérations  obscures qui jouent toujours sur le paradoxe. On voit ben où il veut en venir, 1) destruction des clichés littéraires, 2)  exprimer sur le fossé entre l’expérience sensorielle mediates,  et les lois de l’écriture,car ça diverge sec..

 Discontinuité fantaisiste  de notre film mentale et  continuité de la prose selon les logiques de la rhétorique. L’indicible  est toujours là :comme la maladie, l’humiliation, la solitude et la détresse  .Sa mère dans « Le malheur indifférent »  le fait buter contre la simplifications des mots. Il se montre tres aigu et convaincant qund il  nous entraine dans le genre « récit de formation ». : expérience  d’une sensibilité à la rupture amoureuse  dans « la courte lettre pour un long adieu »,éducation d’un enfant mais, en même temps   il y a aussi chez lui du prédicateur ennuyeux,  du révolté systématique, du contemplatif enlisé dans une minutieuse  et forcenée et parfois artificielle observation.

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Handke, désormais, divise. Il y a le camp de ceux que son « nombrilisme » ou narcissisme,  exaspère .Son écriture de dévoilement ne repose que sur des indices obscurs avec des raisonnements  et des ellipses  mal explicitées pour un cartésien. La tension née d’une situation de crise,(par exemple  dans un couple, comme dans « la femme gauchère »)  aboutit à quelque chose de tiraillé dans l’expression ,une exploration   infra psychologique  faite de symptômes sans diagnostic clair.

En même temps, ceux qui l‘aiment font l’éloge  de son désir de pénétrer et  de sonder  les cercles de la solitude ,cette solitude ontologique  qui fut amorcée, en France,  par le Sartre de » la Nausée «  puis  le Camus de » l’étranger » qui devaient pas ml de chose au Bardamu de Céline… Côté lumineux, Handke  va loin  dans le désir d’amener  l’ écriture  vers  de nouvelles voies introspective , quitte à  susciter  un « outrage » au public  pour reprendre le titre  d’une de ses premières pièces.

Mène-t-il trop loin  sa recherche presque mystique d’une écriture qui veut échapper aux  clichés ?  pousse-t-il jusqu’à l’absurde   ses sursauts et caprices d’une hypersensibilité qui s’empêtre dans une navette entre un « moi » fragile, oscillant, désemparé  et  les sollicitations  d’un paysage qui se révèle dans son immuable  indifférence  géologique ? Cette fascination revient sans cesse.

A son crédit :dès les années 70 il se révèle un prophète écologique .

 

Ce sont, pour ma part, ses petites descriptions simples que je préfère. cette sorte d’herbier visuel qu’il recueille ,  avec précaution et hônneteté : « Dans le silence tisser de la patience, en réserve. Et l’éclat tremblant des aiguilles de pin, et les hautes herbes qui s’inclinent et ondulent, et les papillons autour de toi .Dans le silence :proche de l’adoration(et dans le vent les papillons se cramponnent aux fleurs d’arnica, les oscillantes, tels des matelots) »avec la traduction très belle d’olivier  Le Lay. Ou bien  «  dans l’enfance déjà cela m’étonnait, qu’une personne qui était assise devant moi dans autocar descende et que je ne la revoie plus jamais.. » «  « A Omori,le port de pêche, la ville des tas de varech et des bottes de caoutchouc, partout des plaques de glace empilées en briques, pour conserver le poisson ; d’un autre côté ici aussi, comme partout ailleurs, le gant d’enfant ,abandonné dans  la fourche d’un petit arbre »

J’aime moins  l’interminable  « Mon année dans la baie de personne » (1997)quand il se perd dans de filandreuse descriptions si minutieuses qu’elles deviennent fouillis, ou  les dialogues bizarrement biscornus et entremêlés, de « La  nuit morave » (2011) comme si quelque chose se déglinguait dans sa clairvoyance,  dans son style, et sa recherche obstinée des « sensations vraies ».

Enfin,il mérite d’être sans cesse, relu, médité, annoté , crayonnné !

Enfin, par souci de justice, n’oublions pas qu’il a écrit un absolu chef-d’œuvre « Le malheur indifférent ».C’est un peu l’équivalent de ce que fut « Un cœur simple » dans l’œuvre de Gustave Flaubert.

Le sujet ? La mère de l’auteur s’est tuée le 21 novembre 1971, à l’âge de 51 ans. Quelques semaines plus tard, Peter Handke décide d’écrire un livre sur cette vie et ce suicide. Simple histoire, mais qui contient quelque chose d’indicible. Histoire d’une vie déserte, où il n’a jamais été question de devenir quoi que ce soit. Vie sans exigence, sans désirs, où les besoins eux-mêmes n’osent s’avouer, sont considérés comme du luxe. A trente ans, cette vie est pratiquement finie. Et pourtant, lorsqu’elle était petite fille, cette femme avait supplié  » qu’on lui permette d’apprendre quelque chose « .

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Citation de ses livres:
« Autre particularité de cette histoire : de phrase en phrase je ne m’éloigne pas de la vie intérieure des sujets décrits pour, comme c’est le cas habituellement, les considérer de l’extérieur en insectes enfin emprisonnés, me sentant finalement libéré et dans une belle humeur de fête, au contraire, je cherche avec un sérieux constant et obstiné à me rapprocher par l’écriture de quelqu’un qu’aucune phrase ne me permet cependant de saisir en entier, si bien que je dois sans cesse repartir de zéro et que je n’obtiens jamais l’habituelle symétrie de la perspective à vol d’oiseau. »




Des souvenirs, et de la nostalgie sa mère… Ce que Peter Handke arrive à convoquer de plus humain et de plus lucide :

   Citation:  
  « Noël : on emballait comme cadeau ce qui était de toute façon indispensable. On se faisait des surprises avec le nécessaire, sous-vêtements, chaussettes, mouchoirs, et on disait que c’était exactement ce qu’on avait DESIRE ! On jouait ainsi à recevoir presque tout en cadeau, sauf la nourriture ; j’étais par exemple rempli de gratitude pour les affaires d’écolier les plus indispensables, je les posais près de mon lit comme des cadeaux. »      
   
Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. » » Lorsque j’étais chez elle l’été dernier, je la trouvai un jour couchée sur son lit avec une expression si désolée que je n’osai aller plus près d’elle. […] C’était un supplice de voir avec quelle impudeur elle s’était retournée à l’air ; tout en elle était déboîté, fracturé, ouvert, enflammé, une occlusion intestinale. […]
C’est depuis ce moment seulement que j’eus pour ma mère une véritable attention. Je l’avais sans cesse oubliée jusqu’alors, je pouvais peut-être sentir une douleur brève parfois en pensant à la stupidité de sa vie. Maintenant, elle s’imposait réellement à moi, elle devenait charnelle et vivante, et son état était d’une matérialité si immédiate que bien souvent j’y prenais entièrement part. »
 

Citations  extraites du « Malheur indifférent »:
« Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. »

La ferme de John Updike

Voici  un récit aux odeurs de fruits tombés dans le verger et de routes campagnardes.

Devenu célèbre en 1968 avec son roman « Couples »(il obtint la » Une « de Time ce qui est rare pour un écrivain. ) Updike, avec « La ferme (1965) , écrit à 36 ans,  nous conte une histoire limpide en apparence. Mais ce  récit  étalé sur 3jours    possède un magnétisme  particulier. Intrigue : Joey-le narrateur-  vient présenter sa nouvelle épouse, Peggy, et le fils de celle-ci, Richard, à sa mère restée dans sa ferme de Pennsylvanie. » Nous quittâmes l’autoroute pour la macadam de la route nationale, puis le macadam pour un chemin de terre à reflets roses. Nous grimpâmes une pente courte mais abrupte jusqu’au sommet plat de la crête où, à demi enfouie dans le chèvrefeuille et le sumac vénéneux, se dressait la boite aux lettres délavée de Schoelkopf, dont le couvercle rabattu faisait penser à un chapeau posé de guingois. Ce fut-là, que pour la première fois, ma femme vit la ferme. Elle se pencha avec un mouvement d’appréhension, et derrière moi je sentis le coude de son fils toucher mon épaule. Les bâtiments familiers nous attendaient sur l’autre versant, au-delà de la courbe verte de la prairie. »
 » C’est notre grange, expliquai-je. Ma mère a enfin réussi à faire démolir le grand appentis où l’on mettait le foin sous prétexte qu’il était laid. Le pré nous appartient. La maison est derrière. Les terres des Schoelkopf s’arrêtent aux sumacs. »   

Entre les personnages vont se croiser plusieurs thèmes .Joey retrouve son enfance avec les tendres  murs de la ferme, il découvre aussi  le vieillissement de sa mère. Son  père absent, mort depuis longtemps reste étonnement vivant en lui. Thème qui est  développé dans le roman peut-être les plus émouvant  d’Updike « le Centaure » (1964) ode et poétique déclaration d’amour   à un père trop tendre pour le monde dur du matriarcat  américain version années 4O-5O.

 

Joey  donc redécouvre   les odeurs  de la grange   son enfance. Le passé revient par petites touches mélancoliques, subtiles, corrosives, car  Joey  constate que tout a changé en vingt ans : les routes, la ville proche et ses nouveaux magasins ou Drive in.  Scrutant les vieilles photos de famille, humant  la touffeur des champs, il retrouve  ces interminables journées d’été ou d’automne qui enferment le meilleur de son enfance..    les   bouffées de désir  pour  les hanches larges et les si belles jambes  de sa  nouvelle femme, sont soudain perturbées  par les  relations acerbes qui se tissent entre sa mère (qui semble venue de Mauriac)  et son épouse.

Ce séjour-retour  au sein de  la perfection calme de la Nature s’accompagne d’une remise en question d’Updike sur lui-même car ce texte est très autobiographique. En vieillissant Joey constate  un amenuisement dans la confiance envers ses propres  certitudes sur les autres. Les  remarques amères   de sa mère et les réponses de Peggy forment soudainement un huis- clos irrespirable. . Les incidents entre femmes et la mère n’épargneront  pas non plus son fils : « je n’aurais pas cru que tu éprouverais le besoin d’épouser une gourde pour t’affirmer ».

Ces querelles à table, prolongées de silences épais  donnent assez vite idée d’ un point culminant d’une hypertrophie

L’épouse et la  mère, la veuve et la femme resplendissante, si hostiles,   se  montrent   en ait, comme de redoutables  complices face  au   mâle.

Pas étonnant que, dans toute l’œuvre  d’Updike, et notamment « Le Centaure » et » Cœur de lièvre »   l’image du père  devient  tendre et consolatrice.

La puissance du livre vient  du fait que le  paysage champêtre somptueux (c’est l’arche de Noé)    met sous nos yeux   la flamboyante espérance édénique des champs   alors que les personnages féminins  se livrent à un  jeu de dominations d’une parfaite cruauté. C’est le péché  originel  serti au milieu du Paradis.

Updike est un écrivain religieux. Il cite souvent Pascal, Karl Barth, Saint-Augustin, des passages de la Bible… A propos de son roman «Couples »,il  avait écrit : »le livre n’a pas réellement le sexe pour thème, mais le sexe  en tant que nouvelle religion émergente, en tant que seule chose qui demeure à un certain moment de l’histoire. ».religion et sexualité scintillent chez lui  sur fond de  malaise, mais dans la magnificence  sous les draps.

Portrait of American novelist and short story author John Updike, Massachusetts, mid 1960s. Updike is internationally known for works such as his Rabbit series, for which he won the Pulitzer Prize. (Photo by Susan Wood/Getty Images)

Notons enfin que  la densité, la plénitude  des notations (« corbeilles de pommes de terre dégageant une vague odeur d’humus ») fait contraste avec la découverte des faiblesses chez les trois personnages. Il n’y a  que la proximité de la mort prochaine de la mère qui laisse, à fin du livre, un répit. « Je fus choqué par la lenteur avec laquelle ma mère se déplaçait le long du sentier. Autrefois, lorsqu’il survenait une averse, elle battait mon père à la course, de la grange jusqu’à la maison.

Aujourd’hui, elle souffrait d’angine et, bien qu’elle n’eût jamais fumé, d’emphysème.

Le grand effort de sa vie avait été d’acheter cette ferme, et de nous y rassembler tous. Mais ses poumons, à en croire le médecin, étaient ceux d’une citadine endurcie. »

 Mais le narrateur  reste angoissé, car l’unité  de l’âme et du corps, l’émoi érotique ne peut cache longtemps l’abime entre les sexes et les générations. 

Et le lecteur sait  que rien n’est dénoué des rapports œdipiens entre Joey et sa mère . Le narrateur ne trouvera jubilation et consolation  -provisoire-  qu’en  remettant  en route le vieux tracteur pour faucher un pré, heureux d’entendre « le bruit des scies mordant  l‘herbe ».Et » des hirondelles , récoltant les insectes qui fuyaient de toutes parts, tournoyaient autour de moi comme les mouettes escortent un  navire. »

La  virtuosité d’Updike, son extraordinaire talent  descriptif vibrent dans toute le texte..

» Je sortis dans la nuit. La pierre du porche était tiède et rugueuse sous mes pieds nus. Le troène  offrait une silhouette mutilée au clair de lune. Sur ma gauche, au loin, une chouette, avec son cri de matrone, clamait son indignation ou son deuil. Plus loin encore, sur l’autoroute, un gros camion remorque, avec un grincement exaspéré, changeait de vitesse. Tout cela venait de la même direction, de la frange  presque transparente des bois, qui séparaient  notre cour des champs bordant la route. Des logements étaient en pleine construction, là où se trouvait autrefois la laiterie des Mennonites. Au pied de ces arbres, ma mère, pendant tout l’hiver, jetait sur les rochers creux et la surface des souches des graines de tournesol pour les oiseaux. Et elle pensait aussi que c’était sur cette lisière du bois que l’invasion du monde extérieur se faisait plus menaçante. »

***

 Une  critique :« Le drame est là entre les branches du vieux troène. Mais il n’éclate pas avec cette violence résolument bestiale qui marque un grand nombre de romans américains. Sa fraîcheur et ses ombres sont d’une grande originalité. « 

 Kléber Haedens, France-Soir.

Le Feu follet de Drieu la Rochelle

 « Le feu follet » est  un grand livre coupant, net comme une lame. Un homme, Alain Leroy, décide de se tuer.  On suit  ses dernières heures d’errance dans Paris comme on suit  le chemin de croix d’un homme qui ne croit plus à lui, mais, croit encore moins  aux raisons qui font vivre les autres, ses  amis ou  femmes aimées.

 Publié en 1931 par Pierre Drieu La Rochelle, dont le nom resté lié à celui de la Collaboration. On a souvent   expliqué dans  les journaux et dans la critique littéraire  qu’en se tuant le 15 mars 1945, Drieu   a tiré les conséquences de son choix pro- nazi. C’est réduire le suicide du directeur de la NRF collabo  à une seule  dimension  politique. Est-on sûr que ce suicide annoncé dans un récit 14 ans avant le passage à l’acte  soit uniquement lié  à  une erreur de parcours politique ? Pas sûr.

En 1931, Drieu, ancien combattant des tranchées et des Dardanelles,   décide d’analyser  le  vertigineux  sentiment de futilité qui le ronge, face à la société dans laquelle il vit. J’ai l’impression que l’expérience dadaïste, que la désillusion du soldat de 1918  et que le dandysme de son ami ,le dandy Jacques Rigaut, qui se tue  en novembre 1929, ont joué un rôle. Le redoutable  sentiment de décadence de son pays, exprimé dans l’essai Mesure de la France, publié en décembre 1922,  dénonçant  les faux semblants d’une victoire militaire  est  aussi à prendre en compte.

Pour Drieu,  affaiblie par plus d’un siècle de malthusianisme et saignée par la Grande Guerre, la France n’est plus, selon lui,  qu’une puissance déclinante, au milieu  d’un continent fatigué .Ce qui expliquerait les rêves d’Alain  de  s’exiler    aux Etats-Unis. On se demande d’ailleurs  si, en parlant de la France, Drieu  n’était pas, au fond, en train  de s’abandonner à un exercice auto- psychanalytique.

Le cinéaste Louis Malle , en 1963,a donné un visage à Alain Leroy, le héros de Drieu,  c’est celui de l’acteur   Maurice Ronet . Difficile de voir Alain sous des traits différents et c’est avec splendeur que le film reprend les scènes du récit.

Notons que le film de Louis Malle  a tiré le livre du purgatoire car le seul roman qui continuait à être lu de cet auteur « sulfureux »  était « Gilles ».

Alain  achève donc  une cure de désintoxication (la drogue a été remplacée par l’alcool dans le film de Malle)  dans une maison santé de la région parisienne. Les pensionnaires sont des grotesques marionnettes neurasthénique »Mademoiselle Farnoux souriait à Alain ave une maigre convoitise (..) C’était une petite fille entre quarante et soixante ans, chauve et portant sur son crane exsangue une perruque noire. »

Je connais  peu de  récits  qui commencent par la description si lucide d’un coït   entre un homme et une femme.  Les mots d’une tendresse féminine de Lydia  qui accompagnent cette scène  sont bouleversants dans leur simplicité  »Pauvre Alain, comme vous êtes mal, dit-elle. » Puis «   Il vous faut une femme qui ne vous quitte pas d’une semelle ; sans cela vous êtes trop triste et vous êtes prêt à faire n’importe quoi. » Drieu les saisit dans  ce moment de nudité lasse  entre deux êtres, quand la chair faiblit, chacun au  bord du lit.. Mais nul cynisme entre Lydia et Alain, ils ont du respect l’un pour l’autre. En quittant la maison de passe,  Alain raccompagne  Lydia en taxi à son hôtel, puis erre dans paris. Rue Blanche, Trinité, Tuileries, Saint Germain- des -près, Montmartre, Place des Vosges, les rues vides autour  de l‘Opera,  Champs- Elysées « Il acheva son verre. Il paya .Il sortit. dehors c’étaient les Champs-Elysées, les flaques de lumière, les glaces infinies. Des autos, des femmes, des fortunes. Il n’avait rien, il avait tout. » .Ce style annonce celui de Camus dans « l’Étranger. »Paris avec ses bars « remplis de brillantes épaves ».

«Fuir, fuir», voilà l’obsession. «L’ivresse, c’est le mouvement» même si, nul n’est dupe et certainement pas la lucidité faite homme qu’était Drieu la Rochelle, «on reste sur place» .C’est ce mouvement d’errance sans issue que nous fit partager Drieu sur un ton impeccable, glacé, dans la lumière blanche de la lucidité.
Alain reste sur place, Alain  attend «comme en ce moment, pendant des heures, des années, toute sa jeunesse». Attente  mystérieuse sans consolation dans ce monde ni dans l’autre. Au fil des heures, dans le passage du Paris diurne au Paris nocturne,  se mesure  l’écart  avec la vie, déjà dans  le dégoût de ses voisins de  maison de santé. Alain se moque  des raisons banales et des consolations  données par le docteur la Barbinais.

Alain  revoit  donc d’anciens amis, écumeurs de bars. Il y a Dubourg. Son ami, ancien compagnon de beuveries ;il est rangé, marié, deux  enfants, a  une passion pour l’Egypte. Il s’indigne qu’Alain « n’eût aucune idées des puissances de la vie intérieure ».

. Dubourg : »  Tu es fait pour être tendrement servi par une jolie femme. » Alain répond : » Pourquoi tu fais semblant de ne pas savoir ? Je n’ai aucune sensualité.

-Tu t’es mis ça dans la tête. » 

 Plus tard dans la nuit, sur un banc, un autre ami lui reparlera de ses liens avec les femmes. Alain : « Tu as raison Milou, je n’ai pas aimé les gens, je n’ai jamais pu les aimer que de loin ; c’est pourquoi, pour rendre le recul nécessaire, je les ai toujours quittés, ou je les ai amenés à me quitter.

-Mai non, je t’ai vu avec les femmes, et avec tes plus grand amis :tu es aux petits soins, tu les serres de très près.

-J’essaie de donner le change, mais ça ne prend pas … oui, tu vois il ne faut pas se bourrer le crâne, je regrette affreusement d’être seul, de n’avoir personne. Mais je n’ai que ce que je mérite. Je  ne peux pas toucher, je ne peux pas prendre, et au fond, ça vient du cœur ».

Alain  revoit  les compagnons du temps où il se droguait. il y a un vide, entre eux. Les uns sont  réfugiés dans la bourgeoisie, les autres  vivotent mal sur des illusions  politiques qu’Alain  ne partage plus. Le héros se promène  parmi des marionnettes d’une  comédie snob parisienne qui n’a plus aucun intérêt pour lui. Société qui n’a pas plus d’âme que les petits objets fétiches qui meublent la chambre d’Alain, comme cette « statuette de plâtre coloriée  d’une vulgarité atroce ». C’est bien le sentiment qu’on a :Alain se promène dans Paris  dans un monde de statues de  plâtre , monde vulgaire ,époque sans consistance. Alain arpente  le « stérile promontoire » dont Shakespeare parle dans « Hamlet ». Alain p ressemble  à un  mystique au désert.(le mot est prononcé à propos des drogués)  .

« Il acheva son verre. Il paya. Il sortit. »

 « Le whisky et la drogue se poursuivaient et se chevauchaient en vagues brûlantes et froides, mais régulières. L’habitude. Au fond, un rythme tranquille. »

L’impuissance d’Alain, charnelle mais pas que ,  cette défaillance mise en évidence dans les toutes premières pages du livre   nous introduit  égalelent, pus tard, à  une impuissance plus  ontologique et à  une détresse affective bien réelle. Drieu le suggère dans les rencontres avec les femmes, qui , on le remarquera sont toutes sous son charme , fidèles à leur manière. Comme Lydia en ouverture du livre et  comme Solange, à la fin,elles    tentent de le retenir avec délicatesse , et font l’objet d’admirables brefs portraits . Mais cela ne  suffit pas à l’arrêter dans sa chute. Il y a  aussi la tentation décrire qui est là, tapie chez Alain, avec son beau stylo et son papier épais mais cela s’achève par une boule froissée dans la corbeille:« Il y avait dans cet homme perdu un ancien désir d’exceller dans une certaine région de la vie, que l’applaudissement aurait pu redresser… ».Cela laisse rêveur , Drieu connut la célébrité littéraire  de son vivant.

Alain achèvera sa ronde de nuit parisienne, après l’amie Praline, après l’ami Milou, au cours d’un diner avec l’intellectuel Brancion , sûr de lui et donneur de leçon.  Il songe que les femmes autour de la table le quitteront sans beaucoup de ménagement pour d’autres hommes, qui ne le valent pas, ou au contraire le dépassent comme ce  Brancion . Là encore, les invités qu’il connait bien  sont devenus des figures de plâtre, des bavards creux, pesamment, bêtement présents  tandis qu’Alain est mélancoliquement absent. Ses souvenirs personnels sont devenus « de faibles évocations volatiles. »Les invités aussi.

J’ai trouvé à cette relecture que le  suicide d’Alain n’a rien du  moment mélo vertigineux de désespoir, mais l’aboutissement d’une prise de conscience  logique, presque sereine : un être né pour l’action, mais empêché de pouvoir la mener, de pouvoir en vivre, se retrouve contraint d’exprimer de tout son être l’ultime frustration de ne pas se sentir à sa place. Plus de  nécessaire accord entre un être et une société. C’est le  récit non pas d’une descente en enfer, mais d’une  le théorème  de l’inéquation entre  un homme et son époque. Le curé de Bernanos, danse journal d’un curé de campagne » avait aussi ce sentiment  d’être chrétien dans un monde sans Christ. Mais la différence c’est que Bernanos  « fait face », et retrouve les valeurs fondamentales du christianisme ( alors même que son Europe se déchristianise et se  robotise) et  Drieu ? Rien. Il ne fait pas face. Il constate. S’en va. .Il traverse la ville en taxi, le monde n’a plus de réalité physique.

« Je ne connais que moi. La vie, c’est moi. Après ça, c’est la mort. Moi, ce n’est rien ; et la mort, c’est deux fois rien. « 


 « Étapes abstraites : ayant repris un taxi, il ne regardait rien, ni à droite ni à gauche. De la ville qui se levait et s’abaissait à droite et à gauche il ne sortait pour lui que de faibles évocations volatiles, quelques souvenirs personnels Alain n’avait jamais regardé le ciel ni la façade des maisons, ni les pavés de bois, les choses palpitantes ; il n’avait jamais regardé une rivière ni une forêt ;il vivait dans les chambres vides de la morale : »Le monde est imparfait, le monde est mauvais. Je réprouve ; je condamne, j’anéantis le monde. »

Le peu connu Reynolds Price

Je vais vous parler d’un écrivain rare dont je n’ai lu qu’un seul recueil de nouvelles il y a trente ans, mais qui reste ineffaçable. Je viens de relire ce volume et y retrouve la même magie.Reynolds Price obtint le Prix faulkner du meilleur premier roman en 1962,l’année de la mort de Faulkner.Price est un styliste de premier ordre. selon les américains il écrit un des plus beaux anglais qui soient.

Son titre : »Les noms et visages de héros ».

Publié aux  Etats-unis en 1958, traduit par Maurice- Edgar Coindreau-le premier traducteur de Faulkner- ,ce recueil  rassemble sept nouvelles, de longueurs inégales. La première « une chaine d’amour »  raconte une famille rassemblée  dans une clinique de Caroline du nord. les enfants  viennent  se relayer au chevet d’un père malade.  Il y a Milo, Rosacoke, Horatio ;  ceux qui veillent le père  sont intrigués par ce qui se passe de l’autre côté du couloir.  On a installé  dans la chambre vide « un grand type »,  et depuis une mystérieuse porte s’ouvre et  se ferme laissant passer infirmières, médecins, et membres de cette famille cloitrées et mystérieuse .  Donc chacun des  enfants essaient d’en savoir plus.ils obtiennent   des bribes de confidences    auprès du  personnel médical.les heures passent, les veilles la nuit, l’alternance de vide, de  repos et de soudaines précipitations du personnel hospitalier autour de cette chambre  ponctuent le récit ;on murmure que cet homme vient de subir  une grave opération (on lui a enlevé un poumon)  et qu’il a peu de jours à vivre…. Ce récit linéaire est truffé de réminiscences, d’incises, d émotions fugitives, d’allusions au passé familial. Cettte prose est constituée  d’un  souple glissé d’images et de d’un chuchotement intérieur,   de réminiscences subjectives, d’allusions ; cela  forme un tissage étonnant, imprévisible, une sorte d étoffe de mots très riche, qui suggère tout un bruissement d’humanité, de compassion, d’allusions. Ce style si particulier  forme  un murmure de prose hypnotisant,  si la voix proche du narrateur nous faisait partager des secrets et des réflexions subtiles et riche de secrets et de non dits… Il y a une merveilleuse  » musique » Price qu’on devine à travers la traduction que les critiques littéraires américains qualifient  d »’un des plus beaux styles qui soit  »,  « avec les archaïques et envoûtantes cadences de la Bible du roi Jacques » dixit un critique de renom.

Je ne sais pas d’où vient cette prose aussi raffinée, mais elle laisse une trace d’humanité tchekhovienne   et porte une compréhension empathique exceptionnelle dans ses exactitudes et ses suggestions.. les liens familiaux difficiles  sont au centre de ces  7 nouvelles avec  des allusions aux  généalogies qui sentent à la fois la Bible et ses malédictions et les destins faulknériens…. La dernière nouvelle qui clot le volume expose  le monologue d’un enfant de dix ans, qui est assis à côté de son père,  dans une Pontiac    roulant en pleine nuit . l’enfant cherche à connaitre un héros  pour l’imiter, depuis le général Mac arthur jusqu’à Alexndre le Grand. Mais cette recherche d’un visage et d’un nom de héros entraine  le lecteurdans un examen examen de conscience tourmenté, et  enclenche toute une thématique de la solitude, des craintes infantiles, de toutes les peurs  et terreurs et tabous que la psychanalyse essaie de mettre à jour. On est littéralement envahi et enveloppé par le trouble du garçonnet à côté de la présence paternelle qui dégage une puissance quasi  divine  et rend l’enfant inconsolable. Souvent ,chez Price  un être  fragile et démuni  veut faire le Bien et découvre son impuissance face à la brutalité de la société(voir la nouvelle « Michael Egerton ») .Il découvre la puissance du Mal ,au sens religieux dans cette région de Caroline du nord où les pasteurs de l’église Baptiste règnent sur la population noire et blanche.…. dans chaque nouvelle  y a  collisions des temps, parfois émiettement  de  la chronologie d’une manière virtuose et  qui peut déconcerter les lecteurs trop cartésiens ou pressés. Price , avec sa minutieuse construction horlogère, oblige à ralentir la lecture. Il y a du poète en lui…  c’est vrai il  exige une grande  attention à la lecture..mais quelle récompense!..